‹ Œuvres choisies de DescartesChapitre 80 sur 109 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

arriver^ lorsqu'on a le choix de plusieurs choses dont la bonté paroît fort égale^ qu'on demeure incertain et irrésolu sans qu'on ait pour c^la aucune crainte; car cette sorte d'irrésolution vient seulement du sujet qui se présente, et non point d'aucune émotion des esprits; c'est pourquoi elle n'est pas une passion, si ce n'est que la crainte qu'on a de manquer en son choix en augmente rincertitude. Mais cette crainte est si ordinaire et si forte en quelques-uns, que souvent, encore qu'ils n'aient point à choisir et qu'ils ne voient qu'une seule chose à prendre ou à laisser, elle les retient et fait qu'ils s'arrêtent inutilement à en chercher d'autres; et lors c'est un excès d'irrésolution qui vient d'un trop grand désir de bien faire, et d'une foiblesse de l'entendement, lequel, n'ayant point de notions claires et distinctes, en a seulement beaucoup de confuses : c'est pourquoi le remède contre cet exc^ est de s'accoutumer à former des jugements certains et déterminés touchant toutes les choses qui se présentent, et à croire qu'on s'acquitte toujours de son devoir lorsqu'on fait ce qu'on juge être le meilleur, encore que peut-être ou juge très-mal.

Art. 171. Da courage et de la hardiesse.

Le courage, lorsque c'est une passion et non point une habitude ou inclination naturelle, est une certaine chaleur ou agitation qui dispose l'àme à se porter puissamment à l'exécution des choses qu'elle veut faire , de quelle nature qu'elles soient; et la hardiesse est une espèce de courage qui dispose l'âme à l'exécution des choses qui sont les plus dangereuses.

Art 173. De rémalation.

Et l'émulation en est aussi une espèce, mais en un autre sens; car on peut considérer le courage comme un genre qui se divise en autant d'espèces qu'il y a d'objets différents, et en autant d'autres qu'il y a de causes : en la première façon la har-

diesse est une espèce, en l'autre rémulation;'et cette dernière n'est autre chose qu'une chaleur qui dispose Tâme à entreprendre des choses qu'elle espère lui pouvoir réussir pour ce qu'elle les voit réussir à d'autres; et ainsi c'est une espèce de courage duquel la cause externe est l'exemple. Je dis la cause externe^ pour ce qu'il doit outre cela y en avoir une interne, qui consiste en ce qu'on a le corps tellement disposé que le désir et l'espérance ont plus de force à faire aller quantité de sang vers le cœur que la crainte ou le désespoir à l'empêcher.

Art. 173. Gomment la hardiesse dépend de Fespérance.

Car il est à remarquer que, bien que l'objet de la hardiesse soit la difliculté , de laquelle suit ordinairement la crainte ou même le désespoir, en sorte que c'est dans les affaires les plus dangereuses et les plus désespérées qu'on emploie le plus de hardiesse et de courage, il est besoin néanmoins qu'on espère ou même qu'on soit assuré que la fin qu'on se propose réussira, pour s'opposer avec vigueur aux difficultés qu'on rencontre. Mais cette fin est différente de cet objet; car on ne sauroit être assuré et désespéré d'une même chose en même temps. Ainsi quand les Décies se jetaient au travers des ennemis et couroient à une mort certaine , l'objet de leur hardiesse éloit la difficulté de conserver leur vie pendant cette action, pour laquelle difficulté ils n'avoient que du désespoir, car ils étoient certains de mourir; mais leur fin étoit d'animer leurs soldats par leur exemple, et de leur faire gagner la victoire, pour laquelle ils avoient de l'espérance; ou bien aussi leur fin étoit d'avoir de la gloire après leur mort, de laquelle ils étoient assurés.

Art. 174. De la lâcheté et de la peur.

La lâcheté est directement opposée au courage , et c'est une langueur ou froideur qui empêche l'âme de se porter à l'exécution des choses qu'elle feroit si elle était exemple de cette pas-

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