‹ Œuvres choisies de DescartesChapitre 95 sur 109 · RÈGLE III · texte numérisé non relu

RÈGLE III

Sur les objets dont on se propose l'élude il faut chercher non pas les opinions d'autini ou ses propres conjectures, mais ce que l'on peut voir clairement, avec évidence, ou déduire avec certitude; car la science ne s'acquiert pas autrement.

On doit lire les ouvrages des anciens, parce que c'est un grand avantage de pouvoir user des travaux d'un si grand nombre d'hommes, tant pour connoître ce qui jadis a été inventé de bon que pour savoir ce qui reste à découvrir dans toutes les sciences. El toutefois il est à craindre qu'une lecture trop attentive, quelle que soit d'ailleurs notice déliance, n'introduise à notre insu dans notre esprit quelques-unes des erreurs de ces ouvrages. En effet, c'est la coutume des écrivains, chaque fois que, par créduUté ou irréflexion, ils se sont laissé prendre à

qucliuc opinion controversée, de mettre en œuvre les arguments les plus subtils pour nous la faire partager; tandis qu'au contraire, chaque fois qu'ils ont eu le bonheur de trouver quelque chose de certain et d'évident, il ne l'exposent jamais que d'une manière ambiguë, soitqu'ilscraignentquelasimplilédes preuves ne diminue le mérite de l'invention, soit qu'ils nous envient la connoissance distincte de la vérité.

Que dis-je! lors même qu'ils seroient tous francs et clairs, et qu'ils ne nous donneroient jamais des choses douteuses pour des vérités, mais exposeroient tout de bonne foi, comme il est à peine une seule opinion émise par l'un dont le contraire ne soit soutenu par l'autre, nous ne saurions jamais auquel croire, et il ne serviroit de rien de compter les suffrages pour suivre l'opinion qui en réunit le plus; car s'il s'agit d'une question difficile, il est plus croyable que la véritable solution a pu être trouvi5e par la minorité que par la majorité. Mais quand même tous seroient d'accord, leur doctrine ne nous suffiroit pas; car nous ne deviendrons jamais mathématiciens, sussions-nous par cœur toutes les démonstrations données par les autres, si notre esprit n'est lui-même capable de résoudre toute espèce de problème; et nous ne deviendrons jamais philosophes, eussions-nous lu tous les raisonnements de Platon et d'Aristote, si nous ne pouvons porter un jugement solide sur une proposition quelconque. Et en effet, ce seroit avoir appris non des sciences, mais de riiisloirc.

Nous sommes en outre avertis de ne jamais mêler aucune conjecture à nos jugements sur la vérité des choses. Cet avertissement n'est pas de' peu d'importance; caria meilleure raison pour laquelle, dans la philosophie ordinaire, on ne trouve rien d'assez évident et d'assez certain pour ne pas donner matière à controverse, c'est que les savants, non contents de reconnoître les choses claires et certaines, ont osé d'abçrd affirmer les choses obscures et inconnues, auxquelles ils n'arrivaient que par (les conjectures probables; et qu'ensuite., y ajoutant par degré une foi entière et les mêlant indistinctement aux choses vraies et évidentes, ils ont fini par ne pouvoir plus rien conclure. qj\\

ne parût dépendre de quelque proposition obscure, et dès lors qui ne fût incertain.

Mais, pour ne pas tomber dans la même erreur, nous allons énumérer ici tous les actes de notre intelligence au moyen desquels nous pouvons atteindre à la connoissance des choses sans aucune crainte d'erreur. On n'en admet que deux : l'intuition et l'induction.

J'entends par intuition, non la croyance au témoignage variable des sens ou les jugements trompeurs de l'imagination, mauvaise régulatrice, mais la conception d'un esprit sain et attentif, si facile et si distinct qu'aucun doute ne reste sur ce que nous comprenons; ou bien, ce qui est la même chose, la conception ferme qui naît dans un esprit sain et attentif des seules lumières de la raison, et qui, plus simple, est conséquemment plus sûre que la déduction elle-même, qui cependant, comme nous l'avons remarqué plus haut, ne peut-être mal faite par l'homme. Ainsi chacun peut voir par intuition qu'il existe, qu'il pense, qu'un triangle se termine par trois lignes, qu'un globe n'a qu'une surface, et d'autres vérités semblables, qui sont plus nombreuses qu'on ne le croit communément, parce qu'on dédaigne d'appliquer son esprit à des choses si faciles.

Au reste, de peur de choquer par l'emploi nouveau dû mot intuition et de quelques autres que dans la suite je serai obligé de détourner pareillement de leur signification ordinaire, je déclare ici, en général, que je m'inquiète peu du sens donné par les écoles à ces expressions dans ces derniers temps, parce qu'il serait très-difficile de se servir des mêmes termes pour exprimer des idées entièrement différentes, mais que je considère seulement la signification de chaque mot en latin, afin qu'à défaut de l'expression propre j'emploie métaphoriquement les mots qui me semble les plus convenables pour rendre ma pensée.

Or ce n'est pas seulement dans les énonciations, mais dans tonte espèce de raisonnements, que l'intuition doit avoir cette certitude. Ainsi, par exemple, étant donné ce résultat : deux et

deux font la même chose que trois et un, non-seulement il faut voir intuitivement que deux et deux font quatre et que trois et un font aussi quatre, mais encore que la troisième proposition est la conséquence nécessaire des deux autres.

On se demandera peut-être pourquoi j'ai ajouté à l'intuition une autre manière de connoUre, qui consiste dans la déduction, opération par laquelle nous comprenons toutes les choses qui sont la conséquence nécessaire de certaines autres dont nous avons une connoissance sûre. Mais j'ai dû le faire parce qu'il est beaucoup de choses que l'on peut savoir sûrement, bien qu'elles ne soient pas évidentes par elles-mêmes, pourvu toutefois qu'on les déduise de principes avérés et connus, au moyen d'un mouvement continu et non interrompu de la pensée, avec une intuition claire de chaque chose. C'est ainsi que nous savons que le dernier anneau d'une longue chaîne est uni au premier, bien que nous ne puissions embrasser d'un seul coup d'oeil tous les anneaux intermédiaires qui les unissent, pourvu que nous les ayons parcourus successivement, et que nous nous rappelions que, depuis le premier jusqu'au dernier, chaque anneau tient à celui qui le précède et à celui qui le suit. Nous distinguons donc l'intuition de la déduction certaine, parce que dans la déduction on conçoit un mouvement ou une certaine succession, au lieu que dans l'intuition il n'en est pas de même, et qu'en outre la déduction n'a pas besoin, comme l'intuition, d'une évidence présente, mais qu'elle emprunte plutôt, en quelque sorte, toute sa certitude à la mémoire.. D'où il résulte qu'on peut dire que les propositions qui sont la conséquence immédiate d'un premier principe peuvent être connues tantôt par l'intuition, tantôt par la déduction, suivant la manière de les considérer, tandis que les principes le sont seulement par l'intuition, et que les conséquences éloignées ne peuvent l'être que par la déduction.

Voilà les deux voies les plus sûres pour arriver à la science; l'esprit ne doit pas en admettre davantage; toittes les autres, au contraire, doivent être rejetées comme suspectes et suielteç.

à Terreur; ce qui néanmoins ne nous empêche pas de croire que les choses qui nous ont été révélées par Dieu sont les plus certaines de toutes nos connoissances, puisque la foi qu'on a en elles, comme dans toutes les choses obscures, est un acte non de l'esprit, mais de la volonté, et que, si elle a un fondement dans notre intelligence, c'est surtout par l'une des voies déjà indiquées qu'on peut et qu'on doit le trouver, comme nous le montrerons peut-être plus amplement quelque jour.

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