SATIRE
(ÉCRIT Elf 1762. — BEVU EN 1773. — PUBUi EN 1823.)
[Yertumnis, quotquot tunt natus iniquit.
(Hom. 56rm., lib. II, tat. tii, t. ik.)
Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C'est moi qu'on voit toujours seul, rêvant sur le banc d'Argenson. Je m'entretiens avec moi-même
* Ainsi que nous l'avons fait remarquer près supprimés dans l'édition Brière, et dans notre Introduction, le texte du ils y sont analogues à ceux qui se trouvent Neveu de Rameau donné par M. Assé- dans la traductien de Gœthe. Les passât dans son édition des ÙEitores corn- sages de cette traduction qui manquent plètes de Diderot^ et que nous repro- dans Brière s'y rencontrent à leur place, duisons ici, n'est pas, comme celui des Enfin, la seule anecdote que Gœthe a éditions de MM. Bry et Génin, une copie cru devoir supprimer, en en donnant la du texte de M. Brière. M. Assézat ayant raison, est où elle doit être, et telle que eu la bonne fortune de découvrir une l'abstention de Gœthe le faisait prcscxx^ie à.\x Neveu de i2a7n«au, sans date, sentir.
mais évidemment du siècle dernier, se ' «Nous ne voulons pas affirmer que c*est
livra à un sérieux travail de comparaison sur une copie identique à la nôtre que
des trois textes, celui de Gœttie, celui Gœthe a fait sa traduction ; il y a une
de Brière et le sien, et, ce travail fait, ou deux légères différences, mais ces
résolut de donner la préférence à ce der- différences sont telles qu'elles peuvent
nier.^ ^ passer pour une défaillance du traduc-
Yoici comment M. Assézat justifie teur plutôt que pour une modification du
cette préférence : texte.
Notre copie, dit-il, ne porte pas ce titre «Ajoutons, pour bien déterminer le
vague : Dialogue j que portent les deux caractère de cette nouvelle version qu'elle
autres, mais bien celui de Satire^ que ne s'éloigne de l'ancienne que parce
lui donne Naigeon. Elle ne diffère du qu'elle est plus personnelle, plus exacte,
texte de Brière que dans les points as&ez plus correcte. Les critiques qui voudront
nombreux où celui-ci laissait à désirer se livrer à une confrontation minutieuse
sous le rapport de la correction ou de la reconnaîtront, nous n'en doutons pas,
clarté. BUe contient tous les noms pro- ^la vérité de nos assertions. Nous pen-
(de politique, d*amour, de goût ou de philosophie ; j'abandonne mon esprit à tout son libertinage ; je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit, dans l'allée de Foi, nos jeunes dissolus marcher sur les pas d'une courtisane à Tair éventé, au visage riant, à Toeil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne .. s'attachent à aucune. Mes pensées, ce sont mes catins. '
Si le temps est trop froid ou trop pluvieux, je me réfugie au café de la Régence. Là, je m'amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l'endroit du monde, et le café de la Régence est l'endroit de Paris où l'on joue le mieux à ce jeu ; c'est chez Rey * que font assaut le Légal profond, Philidor le subtil, le solide Mayot ; qu'on voit les coups les plus surprenants et qu'on entend les plus mauvais propos ; car si l'on peut être homme- d'esprit et grand joueur d'échecs comme Légal, on peut être aussi un grand joueiur d'échecs et un sot comme Foubert et Mayot *.
Une après-dinée j'étais là, regardant beaucoup, parlant peu et écoutant le moins que je pouvais, lorsque je fus abordé par un des plus bizarres personnages de ce pays
sons même que, si le manuscrit qui a joueurs au-dessus de la force médiocre,
servi à M. Brière avait été conservé, a qui il ne pouvait faire à chacun en •
nous y retrouverions la trace des sup- particulier avantage que du cavalier, en
pressions et des changements apportés voyant le damier, quoiqu'il fût de lapre-
par la main de la fille du philosophe à mière force. Nous ajouterons à ce fait
une œuvre de son père qu'elle trouvait une circonstance dont nous avons été
en certains points un peu trop hardie. » témoins oculaires : c'est qu'au milieu
On trouveraà la suite du Neveu deRa- d'une de ses parties, on lui fit une fausse
meau de curieux renseignements sur le marche de propos délibéré, et qu'au
personnage mis en scène par Diderot bout d'un assez grand nombre de coups
et qui fut d'abord considéré comme ima^^ il reconnut la fausse marche et fit re-
ginaire (F. T.) mettre la pièce où elle devait être. Ce
j X 'Al '^ A n^fj j^ 1^ OA jeune homme s'appelle M. Philidor ; il
* Le propnétaire du Café^ laRe- J^^j ^ ^.^^ ^^^ ^
gence. Les éditions françaises mettent ^^^^^^ ^ ^^^ j^j.^.^^ ^^J^^^^
seulement : « G est la. n et le premier joueur de dîmes polonaises
» De ces différentes gloires du jeu qu'il y ait peut-être jamais eu et qu'il y
d'échecs, nous ne connaissons bien que aura peut-être jamais. » Le nom de fa-
Philidor, qui est classique. Il débuta mille de Philidor était Danican. C'était
fort jeune. Voici, à son sujet, un fait Louis XIII qui avait modifié le nom de
peu connu, rapporté par le chevalier de son aïeul Michel Danican. Philidor, né
Jaucourt à l'article EcHBCs de r^'ncyc/o- en 1727, mourut à Londres eu 4795.
pédie : « Nous avons eu à Paris un jeune Quant à Légal, Diderot l'appelle M. de
nomme de l'âge de dix-huit ans, qui Légal, dans une lettre à Philidor, du
jouait à la fois deux parties d'échecs <0avriH782. tant voir le damier et gagnait deux
OÙ Dieu n'en a pas laissé manquer. C'est un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison ; il faut que les notions de Thonnéte et du déshonnéte soient bien étrangement brouillées dans sa tète, car il montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités sans ostentation, et ce qu'il en a reçu de mauvaises sans pudeur. Au reste, il est doué d'une organisation forte, d'une chaleur d'imagination singulière, et d'une vigueur de poumons peu commune. Si vous le rencontrez jamais et que son originalité ne vous arrête pas, ou vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous enfuirez. Dieux, quels terribles poumons I Rien ne dissemble plus de lui que lui-même. Quelquefois il est maigre et hâve comme un malade au dernier degré de la consomption ; on compterait ses dents à travers ses joues, on dirait qu'il a passé plusieurs jours sans manger, ou qu'il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras et replet^ comme s'il n'avait pas quitté la table d'un financier, ou qu'il eût été renfermé j dans un couvent de Bernardins. Aujourd'hui en linge) ; \ sale, en culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se dérobe, on serait tenté de l'appeler pour lui donner l'aumône. Demain poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre, et vous le prendriez à peu près pour un honnête homme. Il vit au jour la journée ; triste ou gai, selon les circonstances. Son premier soin, le matin, quand il est levé, est de savoir où il dînera ; après dîner, il pense où il ira souper. La nuit amène aussi son inquiétude : ou il regagne à pied un petit grenier qu'il habite, à moins que l'hôtesse ennuyée d'attendre son loyer ne lui en ait redemandé la clef; ou il se rabat dans une taverne du faubourg où il attend le jour entre un morceau de pain et un pot de bière. Quand il n'a pas six sous dans sa poche, ce qui lui arrive quelquefois, il a recours, soit à im fiacre de ses amis, soit au cocher d'un grand seigneur qui lui donne un lit sur de la paille, à côté de ses chevaux. Le matin, il a encore une partie de son matelas dans les cheveux. Si la saison est douce^ il arpente
toute la nuit le Cours ou les Champs-Elysées. Il reparait avec le jour à la ville, habillé de la veille pour le lendemain, et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je n'estime pas ces originaux-là ; d'autres en font leurs connaissances familières, même leurs amis. Ils m'arrêtent une fois Tan, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche avec celui des autres, et qu'ils rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos bienséances d'usage, ont introduite. S'il en parait un dans une compagnie, c'est un grain de levain qui fermente et qui restitue à chacun une portion de son individualité naturelle. U secoue, il agite, il fait approuver ou blâmer ; il fait sortir la vérité, il fait connaître les gens de bien, il démasque les coquins ; c'est alors que l'homme de bon sens écoute et démêle son monde.
Je connaissais celui-ci de longue main. Il fréquentait dans une maison dont son talent lui avait ouvert la porte. Il y avait une fille unique ; il jurait au père et à la mère qu'il épouserait leur fille. Ceux-ci haussaient les épaules, lui riaient au nez, lui disaient qu'il était fou ; et je vis le moment que la chose était faite. Il m'empruntait quelques écus que je lui donnais. Il s'était introduit, je ne sais comment, dans quelques maisons honnêtes où il avait son couvert, mais à la condition qu'il ne parlerait pas sans en avoir obtenu la permission. U se taisait et mangeait de rage ; il était excellent à voir dans cette contrainte. S'il lui prenait envie de manquer au traité, qu'il ouvrit la bouche, au premier mot, tous les convives s'écriaient : Rameau I Alors la fureur étincelait dans ses yeux, et il se remettait à manger avec plus de rage. Vous étiez curieux de savoir le nom de l'homme et vous le savez. C'est le neveu ' de ce musicien célèbre qui nous a délivrés du plain-chant de LuUi que nous psalmodiions depuis plus de cent ans, qui a tant écrit de visions inin-
* Partout Tédition Brière remplace le être de raison. De même, oncle est remnetieu par Vélève. C'est la conséquence placé par maître, de cette croyance que Rameau était un
telligibles et de vérités apocalyptiques sur la théorie de la musique, où ni lui ni personne n'entendit jamais rien, et de qui nous avons un certain nombre d'opéras où il y a de l'harmonie, des bouts de chants, des idées décousues, du fracas, des vols, des triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des victoires à perte d'haleine, des airs de danse qui dureront éternellement et qui, après avoir enterré le Florentin, sera enterré par les virtuoses italiens, ce qu'il pressentait et qui le rendait sombre, triste, hargneux, car personne n'a autant d'humeur, pas même une jolie femme qui se lève avec un bouton sur le nez, qu'un auteur menacé de survivre à sa réputation, témoin Marivaux et Grébillon le fils.
Il m'aborde. « Ah I ah I Vous voilà, monsieur le philosophe ; et que faites-vous ici parmi ce tas de fainéants? Est-ce que vous perdez aussi votre temps à pousser le bois *?... (C'est ainsi qu'on appelle par mépris jouer aux échecs ou aux dames.)
MOI. — Non, mais quand je n'ai rien de mieux à faire, i je^'amuse à regarder un instant ceux qui le poussent bien.
LUI. — En ce cas, vous vous amusez rarement ; excepté L5gal et Philidor, le reste n'y entend rien.
MOI. — Et M. de Bissy * donc?
LUI. — Celui-là est en joueur d'échecs ce que M"® Clairon est en actrice : ils savent de ces jeux l'un et l'autre tout ce qu'on en peut apprendre.
MOI. — Vous êtes difficile, et je vois que vous ne faites grâce qu'aux hommes sublimes.
LUI. — Oui, aux échecs, aux dames, en poésie, en éloquence, en musique, et autres fadaises comme cela. A quoi bon la médiocrité dans ces genres ?
MOI. — A peu de chose, j'en conviens. Mais c'est qu'il faut qu'il y ait un grand nombre d'hommes qui s'y appliquent
* Diderot jouait aux échecs, mais assez que porte notre copie, parce que nous
mal, il reconnaissait yolontiers la supé- pensons qu'il s'agit ici de Claude de
riorité de Rousseau, qui le gagnait Thyard de Bissy, auteur de V Histoire
toujours. ' d'Éma (de rame), 4752, attribuée par
^Nous remplaçons Bussy par Bissy, Formey à Diderot.
4-pour faire sortir Thomme de génie. Il est un dans la multitude. Mais laissons cela. Il y a une éternité que je ne vous ai vu. Je ne pense guère à vous quand je ne vous vois pas, mais vous me plaisez toujours à revoir. Qu'avez-vous fait?
LUI. — Ce que vous, moi et tous les autres font, du bien, du mal, et rien. Et puis j'ai eu faim, et j'ai mangé, quand Toccasion s'en est présentée ; après avoir mangé, j'ai eu soif et j'ai bu quelquefois. Cependant la barbe me venait, et quand elle a été venue je l'ai fait raser.
MOI. — Vous avez mal fait ; c'est la seule chose qui vous manque pour être un sage.
LUI. — Oui-da. J'ai le front grand et ridé, l'œil ardent, le nez saillant, les joues larges, le sourcil noir et fourni, la bouche bien fendue, la lèvre rebordée et la face carrée. Si ce vaste menton était couvert d'une longue barbe, savez-vous que cela figurerait très bien en bronze ou en marbre ?
MOI. — A côté d'un César, d'un Marc-Aurèle, d'un Socrate.
LUI. — Non. Je serais mieux entre Diogène etPhryné. Je suis effronté comme l'un, et je fréquente volontiers chez les autres ^
MOI. — Vous portez-vous toujours bien?
LUI. — Oui, ordinairement; mais pas merveilleusement aujourd'hui.
MOI. — Comment I vous voilà avec un ventre de Silène et un visage...
LUI. — Un «visage qu'on prendrait pour son antagoniste *. C'est que l'humeur qui fait sécher mon cher oncle engraisse apparemment son cher neveu.
MOI. — A propos de cet oncle, le voyez-vous quelquefois ?
* Pour expliquer ce : les autres^ les pant de la façon dont Diderot faisait
éditions françaises ont igouté, en ita- accorder les idées et non les mots ; les
lique : Laîs à Phryné, sans réfléchir autres, comme Phryné, représente Ic^ j
Su'un buste peut bien être placé entre courtisanes en bloc. j *
eux autres, mais bien difficilement entre .,,,,... „., , il
trois. Les autres est un exemple frap- L'édition Brière met : pour \m e... « «
LUI. — Oui, passer dans la rue.
MOI. — Est-ce qu'il ne vous fait aucun bien? ^ LUI. — S'il en fait à quelqu'un, c'est sans s'en douter. C'est un philosophe dans son espèce ; il ne pense qu'à lui, le reste de l'univers lui est comme d'un clou à soufflet*. Sa fille et sa femme n'ont .qu'à mourir quand elles voudront, pourvu que les cloches de la paroisse qui sonneront pour elles continuent de résonner la douzième et la dixseptième *, tout sera bien. G^ est heureux pour lui, et c'est ce que je prise particulièrement dans les gens de génie. Ils ne sont bons qu'à une chose, passé cela, rieni \ ils ne savent ce que c'est d'être citoyens, pères, mèresj parents, amis. Entre nous, il faut leur ressembler dé tout point, mais ne pas désirer que la graine en soit commune. Il faut des hommes : mais pour des hommes del génie, point; non, ma foi, il n'en faut point. Ce sont) eux qui changent la face du globe ; et dans les plus petites choses, la sottise est si commune et si puissante qu'on ne la réforme pas sans charivari. Il s'établit partie de ce qu'ils ont imaginé, partie reste comme il était ; de là deux évangiles, un habit d'arlequin. La sagesse du moine de Rabelais est la vraie sagesse pour son repos et pour celui des autres. Faire son devoir tellement quellement, toujours dire du bien de M. le prieur, et laisser aller l4 monde à sa fantaisie. Il va bien, puisque la multitude en est contente. Si je savais l'histoire, je vous montrerais que le mal est toujours venu ici-bas par quelques hommes \ de génie ; mais je ne sais pas l'histoire, parce que je ne ) sais rien. Le diable m'emporte si j'ai jamais rien appris, et si, pour n'avoir rien appris, je m'en trouve plus mal. J'étais un jour à la table d'un ministre du roi de France, qui a de l'esprit comme quatre ; eh bien, il nous -démontra clair comme un et un font deux, que rien n'était plus utile aux peuples que le mensonge, rien de plus nuisible ..
^ Et non : à vn^ le clou à soufflet, ou «qui entend une clocle entend deux sons»,
le clou à sabots, étant une chose de la cloche donne à la fois la tonique et
Dulle valeur. la quinte. Rameau parle ici de l'accord
* n est bon de remarquer, à ce pro- de plusieurs cloches, pos, que, contrairement au proverbe :
que la vérité. Je ne me rappelle pas bien ses preuves, mais il s'ensuivait évidemment que les gens de génie sont détestables, et que si un enfant apportait en naissant, sur son front, la caractéristique de ce dangereux présent de la nature, il faudrait ou l'étouffer, ou le jeter aux cagnards *.
MOI. — Cependant ces personnages-là, si ennemis du génie, prétendent tous en avoir.
LUI, — Je crois bien qu'ils le pensent au dedans d'euxmêmes, mais je ne crois pas qu'ils osassent l'avouer.
MOI. — C'est par modestie. Vous conçûtes donc là une terrible haine contre le génie?
LUI. — A n'en jamais revenir.
MOI. — Mais j'ai vu un temps que vous vous désespériez de n'être qu'un homme commun. Vous ne serez jamais heureux si le pour et le contre vous affligent également ; il faudrait prendre son parti, et y demeurer attaché. Tout en convenant avec vous que les hommes de génie sont communément singuliers, ou, comme dit le proverbe, qu'z*/ ny a pas de grands esprits sans un grain de folie^ on n'en reviendra pas ; on méprisera les siècles qui n'en auront point produit. Ils feront rhonneur des peuples chez lesquels ils auront existé ; tôt ou tard on leur élève des statues, et on les regarde comme les bienfaiteurs du genre humain. N'en déplaise à ce ministre sublime que vous m'avez cité, je crois que si le mensonge peut servir un moment, il est nécessairement nuisible à la longue, et qu'au contraire la vérité sert nécessairement à la longue, bien qu'il puisse arriver qu'elle nuise dans le moment. D'où je serais tenté de conclure que l'homme "de génie qui décrie une erreur générale, ou qui accrédite une grande vérité, est toujours un être digne de notre vénération. Il peut arriver que cet être soit la victime du préjugé et des lois ; mais il y a deux sortes de lois, les unes d'une équité, d'une généralité absolues, d'autres
* Les éditions précédentes portent : aux chien ^ et nous avons la locution : jeter canards. Cagnard, dans le vocabulaire aux chiens, bourguignon et champenois, signifie
bizarres, qui ne doivent leur sanction qu'à raveuglement • ou à la nécessité des circonstances. Celles-ci ne couvrent le coupable qui les enfreint, que d'une ignominie passagère, ignominie que. le temps reverse sur les juges et sur les nations, pour y rester à jamais. De Socrate ou du magistrat qui lui fit boire la ciguë, quel est aujourd'hui le déshonoré.
LUI. — Le voilà bien avancé I en a-t-il été moins condamné ? en a-t-il été m«ins mis à mort ? en a-t-il moins été un citoyen turbulent ? Par le mépris d'une mauvaise loi, en a-t-il moins encouragé les fous au mépris des bonnes ? en a-t-il moins été un particulier audacieux et bizarre? Vous n'étiez pas éloigné tout à l'heure d'un aveu peu favorable aux hommes de génie.
MOI. — Écoutez-moi, cher homme. Une société ne de-
tvrait pas avoir de mauvaises lois, et si elle n'en avait que de bonnes, elle ne serait jamais dans le cas de persécuter un homme de génie. Je ne vous ai pas dit que le génie fût indivisiblement attaché à la méchanceté, ni la méchanceté au génie. Un sot sera plus souvent un méchant qu'un homme d'esprit. Quand un homme de génie serait communément d'un commerce dur, difficile, épineux, insupportable, quand même ce serait un méchant, qu'en concluriez-vous ?
LUI. — Qu'il est bon à noyer.
MOI. — Doucement, cher homme. Ça, dites-moi, je ne prendrai pas votre oncle pour exemple. C'est un homme dur, c'est un brutal ; il est sans humanité, il est avare, il est mauvais père, mauvais époux, mauvais oncle ; mais il n'est pas décidé que ce soit un homme de génie, qu'il ait poussé son art fort loin, et qu'il soit question de ses ouvrages dans dix ans. Mais Racine? celui-là certes avait du génie, et ne passait pas pour un trop bon homme. Mais Voltaire!...
LUI. ,— Ne me pressez pas, car je suis conséquent.
MOI. — Lequel des deux préféreriez-vous, ou qu'il eût été un bon homme, identifié avec son comptoir, comme