‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 2 sur 153 · II · texte numérisé non relu

II

Briasson*, ou avec son aune, comme Barbier, faisant i régulièrement tous les ans un enfant légitime à sa femme, \ bon mari, bon père, bon oncle, bon voisin, honnête commerçant, mais rien de plus ; ou qu'il eût été fourbe, traître, ambitieux, envieux, méchant, mais auteur d'AnrfromaquCy de Britannicus^ à'Iphigéniey de Phèdre^ à'Athab'e ?

LUI. — Pour lui, ma foi, peut-être que de ces deux hommes, il eût mieux valu qu'il eût été le premier.

MOI. — Cela est même infin^ent plus vrai que vous ne le sentez.

LUI. — Oh ! vous voilà, vous autres I Si nous disons quelque chose de bien, c'est comme des fous ou des inspirés par hasard. Il n'y a que vous autres qui vous entendiez ; oui, monsieur le philosophe, je m'entends, et je m'entends aussi bien que vous vous entendez.

MOI. — Voyons; eh bien, pourquoi pour lui?

LUI. — C'est que toutes ces belles choses-là qu'il a faites ne lui ont pas rendu vingt mille francs, et que s'il eût été un bon marchand en soie de la rue Saint- Denis ou Saint-Honoré, un bon épicier en gros, un apothicaire bien achalandé, il eût amassé une fortune immense, et qu'en l'amassant il n'y aurait eu sorte de plaisirs dont il n'eût joui; qu'il aurait donné de temps en temps la pistole à un pauvre diable de bouffon comme ,' moi qui l'aurait fait rire, et qui lui aurait procuré dans ; l'occasion une jeune fille qui l'aurait désennuyé de l'éterinelle cohabitation avec sa femme*; que nous aurions •fait d'excellents repas chez lui, joué gros jeu, bu d'excellent vin, d'excellentes liqueurs, d'excellent café, fait des parties de campagne; et vous voyez que je m'entendais ; vous riez?... mais laissez-moi dire : il eût été mieux pour ses entours.

MOI. — Sans contredit. Pourvu qu'il n'eût pas employé d'une façon déshonnête l'opulence qu'il aurait acquise par un commerce légitime ; qu'il eût éloigné de

* Libraire, Tan des dépositaires de lement : k ... qui lui aurait procuré V Encyclopédie, parfois de jolies filles. »

' Les éditions françaises portent seu-

LE NEVEU DE RAMEAU. i 1

sa maison tous ces joueurs, tous ces parasites, tous ces fades complaisants, tous ces fainéants, tous ces pervers inutiles, et qu'il eût fait assommer à coups de bâton, par ses garçons de boutique, l'bomme officieux qui soulage, par la variété, les maris du dégoût d'une cohabitation habituelle avec leurs femmes.

LUI. — Assommer, monsieur, assommer 1 On n'assomme personne dans une ville bien policée. C'est un état honnête ; beaucoup de gens, même titrés, s'en mêlent. Et à quoi diable voulez-vous donc qu'on emploie son argent, si ce n'est à avoir bonne table, bonne compagnie, bons vins, belles femmes, plaisirs de toutes les couleurs, amusements de toutes les espèces? J'aimerais autant être gueux que de posséder une grande fortune sans aucune de ces jouissances. Mais revenons à Racine. Cet homme n'a été bon que pour des inconnus et que pour le temps où il n'était plus.

MOI. — D'accord ; mais pesez le mal et le bien. Dans mille ans d'ici, il fera verser des larmes ; il sera l'admiration des hommes dans toutes les contrées de la terre ; il inspirera l'humanité, la commisération, la tendresse. On demandera qui il était, de quel pays, et on l'enviera • à la France. Il a fait souffrir quelques êtres qui ne sont plus, auxquels nous ne prenons presque aucun intérêt ; nous n'avons rien à redouter ni de ses vices, ni de ses défauts. Il eût été mieux sans doute qu'il eût reçu de la nature la vertu d'un homme de bien avec les talents d'un grand homme. C'est un arbre qui a fait sécher quelques arbres plantés dans son voisinage, qui a étouffé les plantes qui croissaient à ses pieds ; mais il a porté sa cime jusque dans la nue, ses branches se sont étendues au loin ; il a prêté son ombre à ceux qui venaient, qui viennent et qui viendront se reposer autour de son tronc majestueux ; il a produit des fruits d'un goût exquis, et qui se renouvellent sans cesse. Il serait à souhaiter que Voltaire eût encore la douceur de Duclos, l'ingénuité de Tabbé Trublet, la droiture de l'abbé d'Olivet ; mais puisque cela ne se peut, regardons la chose du côté vraiment intéressant;

oublions pour un moment le point que nous occupons dans l'espace et dans la durée, et étendons notre vue sur les siècles à venir, les régions les plus éloignées et les peuples à naître. Songeons au bien de notre espèce ; si nous ne sommes point assez généreux, pardonnons au moins à la nature d'avoir été plus sage que nous. Si vous jetez de Teau froide * sur la tête de Greuze, vous éteindrez peut-être son talent avec sa vanité. Si vous rendez Voltaire moins sensible à la critique, il ne saura plus descendre dans l'âme de Mérope, il ne vous touchera plus.

LUI. — Mais si la nature était aussi puissante que sage, pourquoi ne les a-t-elle pas faits aussi bons qu'elle les a faits grands?

MOI. — Mais ne voyez-vous pas qu'avec un pareil raisonnement vous renversez l'ordre général, et que si tout ici-bas était excellent, il n'y aurait rien d'excellent?

LUI. — Vous avez raison ; le point important est que vous et moi nous soyons, et que nous soyons vous et moi ; que tout aille d'ailleurs comme il pourra. Le meilleur ordre des choses, à mon avis, est celui où je devais être, et foin du plus parfait des mondes, si je n'en suis pas. J'aime mieux être, et même être impertinent raisonneur, que de n'être pas.

MOI. — Il n'y a personne qui ne pense comme vous, et qui ne fasse le procès à l'ordre qui est, sans s'apercevoir qu'il renonce à sa propre existence.

LUI. — Il est vrai.

- MOI. — Acceptons donc les choses comme elles . sont. Voyons ce qu'elles nous coûtent, et ce qu'elles nous rendent, et laissons là le tout que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le blâmer, et qui n'est peut-être ni bien ni mal, s'il est nécessaire, comme beaucoup d'honnêtes gens l'imaginent.

LUI. — Je n'entends pas grand'chose à tout ce que vous me débitez là. C'est apparemment de la philosophie ; je vous préviens que je ne m'en mêle pas. Tout ce que je

* M. de Saur a cru que de l'eau froide ne suffisait pas. Aussi a-t-il traduit : « de l'eau-forte. »

sais, c'est que je voudrais bien être un autre, au hasard d'être un homme de génie, un grand homme ; oui, il faut que j'en convienne, il y a là quelque chose qui me le dit. Je n'en ai jamais enter du louer un seul que son éloge ne m'ait fait enrager secrètement. Je suis envieux. Lorsque j'apprends de leur vie privée quelque trait qui les dégrade, je l'écoute avec plaisir ; cela nous rapproche, j'en supporte plus aisément ma médiocrité. Je me dis : Certes, tu n'aurais jamais fait Mahomet, mais ni l'éloge de Maupeou*. J'ai donc été, je suis donc fâché d'être médiocre. Oui, oui, je suis médiocre et fâché. Je n'ai jamais entendu jouer l'ouverture des Indes galantes^, jamais entendu chanter Profonds abîmes du Ténare; Nuit, étemelle nuit, sans me dire avec douleur : Voilà ce que tu ne feras jamais. J'étais donc jaloux de mon oncle ; et s'il y avait eu à sa mort quelques belles pièces de clavecin dans son portefeuille, je n'aurais pas balancé à rester moi et à être lui.

MOI. — S'il n'y a que cela qui vous chagrine, cela n'en vaut pas trop la peine.

LUI. — Ce n'est rien, ce sont des moments qui passent.

Puis il se remettait à chanter l'ouverture des Indes galantes et l'air Profonds abîmes, et il ajoutait :

Le quelque chose qui est là et qui me parle me dit : Rameau, tu voudrais bien avoir fait ces deux morceaux-là; si tu avais fait ces deux morceaux-là, tu en ferais bien deux autres; et quand tu en aurais fait un certain nombre, on te jouerait, on te chanterait partout. Quand tu marcherais, tu aurais la tête droite, ta conscience te rendrait témoignage à toi-même de ton propre mérite, les autres te désigneraient du doigt, on dirait : C'est lui qui a fait les jolies gavottes (et il chantait les gavottes). Puis, avec l'air d'un homme touché qui nage dans la joie et qui en a les yeux humides, il ajoutait en se frottant les mains : Tu aurais une bonne maison (il en mesurait

* Voltaire a plusieurs fois vanté Maupeou et lui a adressé des lettres et des -vers.

* De Rameau, l'oncle.

l'étendue avec ses bras), un bon lit (et il s'y étendait nonchalamment), de bons vins (qu'il goûtait en faisant claquer sa langue contre son palais), un bon équipage V (et il levait le pied pour y monter), de jolies femmes À; (à qui il prenait déjà la gorge et qu'il regardait volup- ^' tueusement) ; cent faquins te viendraient encenser tous les jours (et il croyait les voir autour de lui : il voyait Palissot, Poinsinet, les Fréron père et fils, La Porte ; il 5k les entendait, il se rengorgeait, les approuvait, leur sou-

^^ riait, les dédaignait, les méprisait, les chassait, les rappe-

lait, puis il continuait : ) Et c'est ainsi que l'on te dirait le matin que tu es un grand homme ; tu lirais dans l'histoire des Trois Siècles * que tu es un grand homme , tu serais convaincu le soir que tu es un grand homme, et le grand homme Rameau s'endormirait au doux murmure de l'éloge qui retentirait dans son oreille même en dormant, il aurait Tair satisfait : sa poitrine se dilaterait, s'élèverait, s'abaisserait avec aisance, il ronflerait comme un grand homme...

Et en parlant ainsi, il se laissait aller mollement sur une banquette ; il fermait les yeux, et il imitait le sommeil heureux qu'il imaginait. Après avoir goûté quelques instants la douceur de ce repos, il se réveillait, étendait les bras, bâillait, se frottait les yeux, et cherchait encore autour de lui ses adulateurs insipides.

MOI. — Vous croyez donc que l'homme heureux a son sommeil.

LUI. — Si je le crois 1 Moi, pauvre hère, lorsque le soir j'ai regagné mon grenier et que je me suis fourré dans mon grabat, je suis ratatiné sous ma couverture, j'ai la poitrine étroite et la respiration gênée ; c'est une espace de plainte faible qu'on entend à peine, au lieu qu'un financier fait retentir son appartement et étonne toute sa rue. Mais ce qui m'afflige aujourd'hui, ce n'est pas de

* Les Trois Siècles de la littérature cette date. On pourrait même la repor-

françaisej ouvrage de l'abbé Sabatier ter plus tard encore, le fils Fréron^ dont

de Castres, ^ui ne parut qu'en 4772, et il est question quelques lignes plus haut,

dont la citation nous oblige à placer la n'ayant alors que sept ans. réyision dernière de cette satire vers *

ronfler et de dormir mesquinement comme un misérable.

MOI. — Gela est pourtant triste.

LUI. — Ce qui m'est arrivé Test bien davantage.

MOI. — Qu'est-ce donc ?

LUI. — Vous avez toujours pris quelque intérêt à moi, parce que je suis un bon diable, que vous méprisez dans le fond, mais qui vous amuse...

MOI. — C'est la vérité.

LUI. — Et je vais vous le dire.

Avant que de commencer il pousse un profond soupir et porte ses deux mains à son front, ensuite il reprend un air tranquille et me dit : Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un fou, un impertinent, un paresseux, ce que nos Bourguignons appellent im fieffé truand, en ^ escroc y un gourmand...

MOI. — Quel panégyrique 1

LUI. — Il est vrai de tous points, il n'y a pas un mot à rabattre; point de contestation là-dessus, s'il vous plaît. Personne ne me connaît mieux que moi, et je ne dis pas tout.

MOI. — Je ne veux point vous fâcher, et je conviendrai de tout.

LUI. — Eh bien, je vivais avec des gens qui m'avaient pris en gré, précisément parce que j'étais doué à un rare degré de toutes ces qualités.

MOI. — Cela est singulier : jusqu'à présent j'avais cru ou qu'on se les cachait à soi-même, ou qu'on se les pardonnait et qu'on les méprisait dans les autres.

LUI. — Se les cacher I Est-ce qu'on le peut? Soyez sûr que quand Palissot est seul et qu'il revient sur lui-même, il se dit bien d'autres choses; soyez sûr qu'en tête-à-tête, avec son collègue, ils s'avouent franchement qu'ils ne sont que deux insignes maroufles. Les mépriser dans les autres 1 Mes gens étaient plus équitables, et mon caractère me réussissait merveilleusement auprès d'eux; j'étais comme un coq en pâte : on me fêtait , on ne me perdait

* En ou ein pour un, en boarguignon.

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pas un moment sans me regretter; j'étais leur petit Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou, l'impertinent, l'ignorant, le paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse bête. Il n'y avait pas une de ces épithètes qui ne me valût un sourire, une caresse, un petit coup sur l'épaule, un soufflet, un coup de pied; à table, un bon morceau qu'on me jetait sur mon assiette; hors de table, une liberté que je prenais sans conséquence, car, moi, je suis sans conséquence. On fait de moi, devant moi, avec moi, tout ce qu'on veut sans que je m'en formalise. Et les petits présents qui me pleuvaient I Le grand chien que je suis, j'ai tout perdu I J'ai tout perdu pour avoir eu le sens commun une fois, une seule fois en ma vie. Ah ! si cela m'arrive jamais 1

MOI. — De quoi s'agissait-il donc ?

LUI. — Rameau I Rameau I vous avait-on pris pour cela? La sottise d'avoir eu un peu de goût, un peu d'esprit, un peu de raison; Rameau, mon ami, cela vous apprendra à rester ce que Dieu vous fit, et ce que vos protecteurs vous voulaient. Aussi l'on vous a pris par les épaules, on vous a conduit à la porte, on vous a dit : « Faquin, tirez, ne reparaissez plus; cela veut avoir du sens, de la raison, je crois 1 tirez ! Nous avons de ces qualités-là de reste. » Vous vous en êtes allé en vous mordant les doigts; c'est votre langue maudite qu'il fallait mordre auparavant. Pour ne vous en être pas avisé, vous voilà sur le pavé, sans le sou, et ne sachant où donner de la tête. Vous étiez nourri à bouche que veux-tu 1 et vous retournerez au regrat * ; bien logé , et vous serez trop heureux si l'on vous rend votre grenier; bien couché, et la paille vous attend entre le cocher de M. de Soubise * et l'ami Robbé '; au lieu d'un sommeil doux et tranquille comme vous l'aviez, vous entendrez d'une oreille le hennissement et le piétinement des che-

* C'est-à-dire : Vous serez obligé de * Robbé de Beauireset, né à Vendôme

manger les restes qui se rendent aux en i 735. Poète dont la stérile abon-

Halles. dance fut le signe de la médiocrité. Il

' Dont l'écurie serrait de gîte à quel- s'est essayé dans presque tous les

ques malheureux écrivains et artistes. genres, et toujours sans beaucoup de

vaux, de l'autre, le bruit mille fois plus insupportable de vers secs, durs et barbares. Malheureux, malavisé, possédé d*un million de diables I

MOI. — Mais n'y aurait-il pas moyen de se rapatrier? la faute que vous avez commise est-elle si impardonnable ? A votre place, j'irais retrouver mes gens, vous leur êtes plus nécessaire que vous ne croyez.

LUI. — Oh I je suis sûr qu'à présent qu'ils ne m'ont pas pour les faire rire, ils s'ennuient comme des chiens.

MOI. — J'irais donc les retrouver; je ne leur laisserais pas le temps de se passer de moi, de se tourner vers quelque amusement honnête; car qui sait ce qui peut arriver ?

LUI. — Ce n'est pas là ce que je crains; cela n'arrivera pas.

MOI. — Quelque sublime que vous soyez, un autre peut vous remplacer.

LUI. — Difficilement.

MOI. — D'accord; cependant j'irais avec ce visage défait, ces yeux égarés, ce cou débraillé, ces cheveux ébouriffés, dans l'état vraiment tragique où vous voilà. Je me jetterais aux pieds de la divinité, et sans me relever, je lui dirais d'une voix basse et sanglotante : « Pardon , madame ! pardon I Je suis un indigne , im infâme. Ce fut un malheureux instant, car vous savez que je ne suis pas sujet à avoir du sens commun, et je vous promets de n'en avoir de ma vie. »

Ce qu'il y a de plaisant, c'est que tandis que je lui tenais ce discours, il en exécutait la pantomime, et s'était prosterné ; il avait collé son visage contre terre, il paraissait tenir entre ses deux mains le bout d'une pantoufle, il pleurait, il sanglotait, il disait : « Oui, ma petite reine, oui, je le promets, je n'en aurai de ma vie, de ma vie... »

succès ; c'est de son poème sur la Vé" a aussi caractérisé le poème de Robbé.

rôle que Piron disait un jour, après

Ravoir entendu : Monsieur nohbé, voua Ami SobM, chantre ds nul immonde,

yex Voir d'un auteur bien plein de Voni dontlc» ▼«• en dégoûtaient le monde.

ytreiujet. Palissot, dans sa Dunciande, (Bti.)

Puis se relevant brusquement, il ajouta d'un ton sérieux et réfléchi :

LUI. — Oui, vous avez raison. Je vois que c'est le mieux. Elle est bonne; M. Vieillard * dit qu'elle est si bonne 1 Moi je sais un peu qu'elle l'est; mais cependant aller s'humilier devant ime guenon, crier miséricorde aux pieds d'une petite histrionne que les sifflets du parterre ne cessent de poursuivre 1 Moi Rameau, fils de M. Rameau, apothicaire de Dijon, qui est un homme de bien et qui n'a jamais fléchi le genou devant qui que ce soit ! Moi Rameau, qu'on voit se promener droit et les bras en l'air dans le Palais-Royal, depuis que M. Garmontelle l'a dessiné courbé et les mains sous les basques de son habit * I Moi qui ai composé des pièces de clavecin que personne ne joue, mais qui seront peut-être les seules qui passeront à la postérité qui les jouera; moi 1 moi enfin I j'irais I..* Tenez, monsieur, cela ne se peut (et mettant sa main droite sur sa poitrine, il ajoutait) : je me sens là quelque chose qui s'élève et qui me dit : Rameau, tu n'en feras rien. Il faut qu'il y ait une certaine dignité attachée à la nature de l'homme, que rien ne peut étouffer. Gela se réveille à propos de bottes, oui, à propos de bottes, car il y a d'autres jours où il ne m'en coûterait rien pour être vil tant qu'on voudrait; ces jours-là, pour un liard, je baiserais le cul à la petite Hus ».

MOI. — Eh ! mais, l'ami, elle est blanche, jolie, douce, potelée, et c'est un acte d'humilité auquel un plus délicat que vous pourrait quelquefois s'abaisser.

* M. Vieillard ou Vîelard était le fils sctUpsit ; au milieu RameaUj musicien. du directeur des eaui de Passy. 11 sup- Le laconisme de cette légende ne pou-

{(lanta Bertin auprès de M"« Hus. Tous vait prêter à une confusion^ entre les

es Mémoires du temps ont raconté deux Rameaux que dans l'esprit du neveu;

l'anecdote et Diderot aussi dans ses Lat- c'est un trait de naïve vanité de sa part,

très à M'i" Yoland. que sa façon de signifier à tout le mondt>

* C'est l'oncle que Garmontelle a des- que ce n'est pas lui que l'artiste a voulu sine ainsi, de mémoire, dit Grimm. Ce représenter.

portrait en pied, de profil à gauche, * Les éditions françaises mettent : \ ^

existe en deux états au cabinet des « d'une catin, » et ne donnent pas Ies<Q/>fi4 â

Estampes. Le premier est signé C; le deux alinéas qui suivent, qui sont daip ^^^^

second L. C. de Carmontelle pinxit et Goethe et dans notre copie. iaucoui! r

LUI. — Entendons-nous; c'est qu'il y a baiser le cul au simple, et baiser le cul au figuré. Demandez au gros Bergier qui baise le cul de M™* de La Marck au simple et au figuré ; et ma foi, le simple et le figuré me déplaisent également là *.

MOI. — Si l'expédient que je vous suggère ne vous convient pas, ayez donc le courage d'être gueux.

LUI. — Il est dur d'être gueux, tandis qu'il y a tant de sots opulents aux dépens desquels on peut vivre. Et puis le mépris de soi, il est insupportable.

MOI. — Est-ce que vous connaissez ce sentiment-là? —

LUI. — Si je le connais ! Combien de fois je me suis dit : Gomment, Rameau, il y a dix mille bonnes tables à Paris, à quinze ou vingt couverts chacune, et de ces couverts-là il n'y en a pas un pour toi ! Il y a des bourses pleines d'or qui se versent de droite et de gauche, et il n'en tombe pas une pièce sur toi ! Mille petits beaux esprits sans talents, sans mérite; mille petites créatures sans charmes; mille plats intrigants sont bien vêtus, et tu irais tout nu I et tu serais imbécile à ce point ? Est-ce que tu ne saurais pas flatter comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas mentir, jurer, parjurer, promettre, tenir ou manquer comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas te mettre à quatre pattes comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas favoriser l'intrigue de madame et porter le billet doux de monsieur comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas encourager ce jeune homme à parler à mademoiselle et persuader mademoiselle de l'écouter, comme un autre? Est-ce que tu ne saurais pas faire entendre à la fille d'un de nos bourgeois qu'elle est mal mise, que de belles boucles d'oreilles, un peu de rouge, des dentelles ou une robe à la polonaise lui siéraient à ravir? Que ces petits pieds-là ne sont pas

/i ]|f me la, duchesse de La Marck fut reproches pour avoir laissé représenter

^e des dames qui s'intéressa le plus les Druides, pourrait bien être celui dont

^PTement à la représentation et au suc- veut parler Diderot ; mais, dans le doute,

t( s de la comédie des Philosophes. Ber- nous devons rapprocher les noms, sans

ri Xxdocteur de Sorbonne, censeur pour rapprocher les personnes.

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