‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 109 sur 153 · II · texte numérisé non relu

II

épouvante, comme vous l'avez fort bien dit, ainsi que les enfants s'épouvantent les uns les autres en tenant leurs petits pourpoints courts élevés au-dessus de leurs têtes, en s'agitant, et en imitant de leur mieux la voix rauque et lugubre d'un fantôme qu'ils contrefont. Mais , par hasard, n'auriez-vous pas vu des jeux d'enfants qu'on a gravés * ? N'y auriez-vous pas vu un marmot qui s'avance sous un masque hideux de vieillard qui le cache de la tète aux pieds ? Sous ce masque, il rit de ses petits camarades que la terreur met en fuite. Ce marmot est le vrai symbole de Tacteur ; ses camarades sont le symbole du spectateur. Si le comédien n'est doué que d'une sensibilité médiocre, et que ce soit là tout son mérite, ne le tiendrez-vous pas pour un homme médiocre ? Prenez-y garde, c'est encore un piège que je vous tends. — Et s'il est doué d'une extrême sensibilté, qu'en arrivera-t-il ? — Ce qu'il en arrivera? C'est qu'il jie jouera pas du tout, ou qu'il jouera ridiculement. Oui, ridiculement, et la preuve, voiisrîa:Teîrez"en moi quand il vous plaira. Que j'aie un récit un peu pathétique à faire, il s'élève je ne sais quel trouble dans mon coeur, dans ma tête ; ma langue s'embarrasse ; ma voix s'altère ; mes idées se décomposent ; mon discours se suspend ; je balbutie, je m'en aperçois, les larmes coulent de mes joues, et je me tais. — Mais cela vous réussit. — En société ; au théâtre, je serais hué. — Pourquoi ? — Parce qu'on ne vient pas pour voir d^s pleurs, mais pour .entendre des discours qui en arrachent, parce que cette vérité de nature dissone avec la vérité de convention. Je m'explique : je veux dire que, ni le système dramatique, ni l'action, ni les discours du poète, ne s'arrangeraient point de ma

* Ce sujet a été reproduit souvent par passant par la bouche ouverte de ce

les peintres de l'antiquité. Nous citerons masque son bras armé d'un serpent,

seulement la représentation d'une scène Cette dernière est tirée d*un bas-relief

de ce genre trouvée à Résina, repro- de la villa Mattei. Elle a été publiée

duite, entre autres ouvrages usueLi, dans dans le Recueil des monuments de cette

le Dictionnaire des antiquités grecques villa par Yenuti, et, pour citer un autre

et romaines de Rich, et une autre, un li^re plus facile à se procurer, dans les

peu différente dans le détail, où l'enfant Jeux des anciens de M. Becq de Fou-

di^pàrait tous iiil fbaàqUè trafique en quières^ in-41*, Rdnwald, 4b6v.

déclamation étouffée , interrompue , sanglotée. Vous voyez qu'il n'est pas même permis d'imiter la nature, même la belle nature, la vérité de trop près^ et qu'il est des limites dans lesquelles il faut se renfermer. — Et ces Kmitcs, qui les a posées? — Le bon sens qui ne veut I pas qu'un talent nuise à un autre talent. Il faut quelque- . fois que l'acteur se sacrifie au poète. — Mais si la composition du poète s'y prêtait ? — Eh bien J vous auriez une autre sorte de tragédie tout à fait différente* de la vôtre. — Et quel inconvénient à cela ? — Je ne sais pas trop ce que vous y gagneriez ; mais je sais très bien ce. que vous y perdriez.

Ici l'homme paradoxal s'approcha pour la seconde ou la troisième fois de son antagoniste, et lui dit :

Le mot est de mauvais goût, mais il est plaisant, mais il est d'une actrice sur le talent de laquelle il n'y a pas deux sentiments. C'est le pendant de la situation et du propos de la Gaussin ; elle est aussi renversée entre Pillot-Pollux ; elle se meurt, du moins je le crois, et elle lui bégaye tout bas \ Ah I Pillot, que tu pues I

Ce trait est d'Arnould faisant Télaïre. Et dans ce moment, Arnould est vraiment Télaïre? Non, elle est Arnould, toujours Arnould. Vous ne m'amènerez jamais à louer les degrés intermédiaires d'une qualité qui gâterait tout, si, poussée à l'extrême, le comédien en était dominé. Mais je suppose que le poète eût écrit la scène pour être déclamée au théâtre comme je la réciterais en société ; qui est-ce qui jouerait cette scène ? Personne, non, personne, pas même l'acteur le plus maître de son action ; s'il s'en tirait bien une fois, il la manquerait mille. Le succès tient alors à si peu de chose !... Ce dernier raisonnement vous paraît peu solide ? Eh bien, soit; mais je n'en concluerai pas moins de piquer un peu nos ampoules, de rabaisser de quelques crans nos éthasses, et de laisser les choses à peu près comme elles sont. Pour un poète de génie qui . jattôindrait à cette prodigieuse vérité de Nature,.il .s'élèverait une nuée d'insipides et plats imitateurs. Il n'est pas permis sous peine d'être

insipide, maussade, détestable, de descendre d'une ligne au-dessous de la simplicité de Nature. Ne le pensez-vous \ pas/

LE SECOND. — Je ne pense rien. Je ne vous ai pas entendu.

LE PREMIER, — Quoi ! uous u'avous pas continué de disputer ?

LE SECOND. — Non.

LE PREMIER. — Et quc diable faisiez-vous donc ?

LE SECOND. — Je rêvais.

LE PREMIER. — Et quc TÔviez-vous ?

LE SECOND. — Qu'un actcuF anglais appelé, je crois, Macklin (j'étais ce jour-là au spectacle), ayant à s'excuser auprès du parterre de la témérité de jouer après Garrick je ne sais quel rôle dans le ^acôe^Â de Shakespeare S disait, entre autres choses, que les impressions qui subjuguaient le comédien et le soumettaient au génie et à l'inspiration du poète lui étaient très nuisibles ; j^ne sais plus les raisons qu'il en donnait , mais elles étaient très fines, et elles furent senties et applaudies. Au reste, si vous en êtes curieux, vous les trouverez dans une lettre insérée dans le Saint James Chrontcle^ sous le nom de Quinctilien.

LE PREMIER. — Mais j'ai donc causé longtemps tout seul?

LE SECOND. — Cela se peut ; aussi longtemps que j'ai rêvé tout seul. Vous savez qu'anciennement des acteurs faisaient des rôles de femmes ?

LE PREMIER. — Je le sais.

LE SECOND. — Aulu-Gelle raconte, dans ses Nuits

* Le fait rapporté ici peut encore les œufs gâtés, Garrick, dit-on, devint

nous fournir une date approximative à son tour le fauteur d'une cabale contre

pour la composition de cet ouvrage. La lui. Moins heureux que son confrère, ou

querelle antre Macklin et Garrick diura n'ayant pas comme lui à sa disposition

plusieurs années, mais ce fut seulement une suffisante armée de boxeurs, Mac-

en 4773 que Macklin aborda les rôles klin dut quitter le théâtre. Ce fut avant

de Garrick et notamment celui de Mac- de jouer pour la première foi& Macbeth

beth. Comme il avait été précédemment qu'il prononça, suivant un usage du

l'âme d'une cabale contre Garrick, théâtre anglais, un discours pour deman-

auquel malgré son talent ne furent pas der l'indulgence au public, alors épargnés les pommes pourries et

attïques\ qu'un certain Paulus, couvert des habits lugubres d'Electre, au lieu de se présenter sur la scène avec l'urne d'Oreste, parut en embrassant l'urne qui renfermait les cendres de son propre fils qu'il venait de perdre, et qu'alors ce ne fut point une vaine représentation, une petite douleur de spectacle, mais que la salle retentit de cris et de vrais gémissements.

LE PREMIER. — Et VOUS croycz que Paulus dans ce moment parla sur la scène comme il aurait parlé dans ses foyers? Non, non. Ce prodigieux effet, dont je ne doute pas, ne tint ni aux vers d'Euripide, ni à la déclamation de l'acteur, mais bien à la vue d'un père désolé qui baignait de ses pleurs l'urne de son propïe fils. Ce Paulus n'était peut-être qu'un médiocre comédien ; non plus que cet ^Êsopus dont Plutarque rapporte * que « jouant un jour en plein théâtre le rôle d'Atréus délibérant en lui-même comment il se pourra venger de son frère Thyestès, il y eut d'aventure quelqu'un des serviteurs qui voulut soudain passer en courant devant lui, et que lui, ^Esopus, étant hors de lui-même pour l'affection véhémente et pour l'ardeur qu'il avait de représenter au vif la passion du roi Atréus, lui donna sur la tête un tel coup du sceptre qu'il tenait en sa main, qu'il le tua sur la place... » C'était un fou que le tribun devait envoyer sur-le-champ au mont Tarpéien.

LE SECOND. — Comme il fit apparemment.

LE PREMIER. — J'en doute. Les Romains faisaient tant de cas de la vie d'un grand comédien et si peu de la vie d'un esclave.

Mais, dit-on, un orateur en vaut mieux quand il s'échauffe, quand il est en colère. Je le nie. C'est quand il imite la colère. Les comédiens font impression sur le public, non lorsqu'ils sont furieux, mais lorsqu'ils jouent bien la fureur. Dans les tribunaux, dans les assemblées, dans tous les lieux où l'on veut se rendre maître des esprits, on feint tantôt la colère, tantôt la crainte, tantôt

* Livre Vil, ch. y.

* Vie de Cicéron.

I la pitié, pour amener les autres à ces sentiments divers.

/ Ce que la passion elle-même n*a pu faire, la passion bien

J imitée Texécute.

Ne dit-on pas dans le monde qu'un homme est un grand comédien? On n'entend pas par là qu'il sent, mais au contraire il excelle à simuler, bien qu'il ne sente rien : rôle bien plus difficile que celui de l'acteur, car cet homme a de plus à trouver le discours et deux fonctions à faire, celle du poète et du comédien. Le poète sur la scène peut être plus habile que le comédien dans le monde, mais croit-on que sur la scène l'acteur soit plus profond, soit plus habile à feindre la joie, la tristesse, la sensibilité, l'admiration, la tendresse qu'un vieux courtisan ?

Mais il se fait tard. Allons souper.

GARLE VAN LOO

Quoi qu'en dise le charmant abbé, la Madeleine dans le désert^ n'est qu'un tableau très agréable. C'est bien la faute du peintre, qui pouvait avec peu de chose le rendre sublime ; mais c'est que ce Carie Van Loo, quoique grand artiste d'ailleurs, n'a point de génie. La Madeleine est assise sur un bout de sa natte ; sa tète renversée appuie contre le rocher ; elle a les yeux tournés vers le ciel ; ses regards semblent y chercher son Dieu. A sa droite est une croix faite de deux branches d'arbre ; à sa gauche sa natte roulée, et l'entrée d'une petite caverne. Il y a du goût dans toutes ces choses, et surtout dans le vêtement violet de la pénitente; mais tous ces objets sont peints d'une touche trop douce et trop uniforme. On ne sait si les rochers sont de la vapeur ou de la pierre couverte de mousse. Combien la sainte n'en serait-elle pas plus intéressante et plus pathétique, si la solitude, le silence et l'horreur du désert étaient dans le local? Cette pelouse est trop verte ; cette herbe trop molle ; cette caverne est plutôt l'asile de deux amants heureux que la retraite d'une femme affligée et pénitente. Belle sainte, venez ; entrons dans cette grotte, et là nous nous rappellerons

* Tableau pour Téglise Saint -Louis -vint lors de la démolition de cette du Louvre. Nous ne façons ce quMl de- église.

peut-être quelques moments de votre première vie. Sa tête ne se détache pas assez du fond ; ce bras gauche est vrai, je le crois; mais la position de la figure le fait paraître petit et maigre. J'ai été tenté de trouver les cuisses et les jambes un peu trop fortes. Si Ton eût rendu la caverne sauvage, et qu'on l'eût couverte d'arbustes, vous conviendrez qu'on n'aurait pas eu besoin de ces deux mauvaises têtes de chérubin qui empêchent que la Madeleine ne soit seule. Ne feraient-elles que cet effet, elle seraient bien mauvaises. ,

Il y a longtemps que le tableau de notre amie madame Geoffrin, connu sous le nom de la Lecture * est jugé pour vous. Pour moi, je trouve que les deux jeunes filles, charmantes à la vérité et d'une physionomie douce et fine, se ressemblent trop d'action, de figure et d'âge. Le jeune homme qui lit a i'air un peu benêt; on le prendrait pour un robin en habit de masque. Et puis il a la mâchoire épaisse. Il me fallait là une de ces têtes plus rondes qu'ovales, de ces mines vives et animées. On dit que la petite fille qui est à côté de la gouvernante, et qui s'amuse à faire voler un oiseau qu'elle a lié par la patte, est un peu longue; elle est, à mon gré, un peu trop près de cette femme ; ce qui la fait paraître plaquée contre elle. Quant à la gouvernante qui examine l'impression de la lecture sur ses jeunes élèves, et à qui Van Loo a donné l'air et les traits de sa femme, elle est à merveille : seulement j'aimerais mieux que son attention n'eût pas suspendu son travail. Ces femmes ont tant d'habitude d'épier et de coudre en même temps, que l'un n'empêche pas l'autre. Au reste, malgré les petits défauts que je reprends dans le tableau de la Madeleine et dans celui-ci, ce sont deux morceaux rares. Rien à redire, ni au. dessin, ni à la couleur, ni à la disposition des objets. Tout ce que l'art, porté à un haut degré de perfection, peut mettre dans un tableau, y est. La différence qu'il y a entre la Madeleine du Gorrége et celle de Van Loo, c'est qu'on

* M">* Geoffrin possédait neur tableaux de Carie Van Loo.

s'approche tout doucement par derrière la Madeleine du Gorrége, qu'on se baisse sans faire le moindre bruit, et qu'on prend le bas de son habit de pénitente seulement pour voir si les formes sont aussi belles là-dessous qu'elles se dessinent au dehors ; au lieu qu'on ne forme nulle entreprise sur celle de Van Loo. La première a bien encore une autre grandeur, une autre tête, une autre noblesse, et cela sans que la volupté y perde rien.

C'est un joli sujet que la Première Offrande à V Amour *. Ce devrait être un madrigal en peinture ; mais le maudit i peintre, toujours peintre et jamais homme sensible, / homme délicat, homme d'esprit, n'y a rien mis, ni exprès- j sion, ni grâces, ni timidité, ni crainte, ni pudeur, ni ingénuité ; on ne sait ce que c'est. Il faut convenir que rendre l'idée de la première guirlande, du premier sacrifice, du premier soupir amoureux, du premier désir d'un cœur jusqu'alors innocent, n'était pas une chose facile : Falconet ou Boucher s'en seraient peut-être tirés.

L Amour menaçant est une seule figure debout, vue de face ; un enfant qui tient un arc tendu et armé de sa flèche, toujours dirigée vers celui qui le regarde, il n'y a aucun point où il soit en sûreté. Le peuple fait grand cas de cette idée du peintre ; c'est une misère, à mon sens. Il a fallu que le milieu de l'arc répondît au milieu de la poitrine de la figure. La corde s'est projetée sur le bois de l'arc, la corde et le bois ensemble sur l'enfant ; et toute la longueur de la flèche s'est réduite à un petit morceau de fer luisant qu'on reconnaît à peine; et puis, toute la position est fausse. Quiconque veut décocher une flèche, prend son arc de la main gauche, étend ce bras, place sa flèche, saisit la corde et la flèche de la main droite, les tire à lui de toute sa force,- avance une jambe en avant et recule en arrière, s'efface le corps un peu sur un côté, se penche vers l'endroit qu'il menace, et se déploie dans toute sa longueur. Alors tout s'aperçoit, tout prend sa juste mesure; la figure a un air d'activité, de force et de

* Ce tableau appartenait à H»* GeoffriD.

\ menace, et la flèche est une flèche, et non un morceau de fer de quelques lignes. Au reste, je ne sais, mon ami, si vous aurez remarqué que les peintres n'ont pas la* même liberté que les poètes dans Tusage des flèches de TAmour. En poésie, ces flèches partent, atteignent et blessent; cela ne se peut en peinture. Dans un tableau, TAmour peut menacer de sa flèche, mais il ne la peut jamais lancer sans produire un mauvais effet. Ici le physique répugne ; on oublie l'allégorie, et ce n'est plus un homme percé d'une métaphore, mais un homme percé d'un trait réel qu'on aperçoit. La première fois que vous rencontrerez sous vos yeux la Saison de l'Albane, où ce peintre a fait descendre Jupiter dans les antres de Vulcain, au milieu des Amours qui forgent des traits, et que vous verrez ce dieu blessé au milieu du corps d'un de ces traits, par un petit Amour insolent, vous me direz l'effet que vous éprouverez à l'aspect de cette flèche à demi enfoncée dans le corps, et dont le bois paraît à l'extérieur. Je suis sûr que vous en serez mécontent. {Salon de 1761.)

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