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des entrailles, on rend bien une ou deux tirades et qu'on manque le reste ; c'est qu'embrasser toute l'étendue d'un grand rôle, y ménager les clairs et les obscurs, les doux et les faibles, se montrer égal dans les endroits tranquilles et dans les endroits agités, être varié dans les détails, harmonieux et un dans l'ensemble, et se former un système soutenu de déclamation qui aille jusqu'à sauver les boutades du poète, c'est l'ouvrage d'une tête froide, d'un profond jugement, d^un goût exquis, d'une étude pénible, d'une longue expérience et d'une ténacité de mémoire peu commune ; c'est que la règle qualis ab incœpto processeritétsîBîconstet^Xvh^vigovLvexx^ç^ pour le poète, l'est jusqu'à la minutie pour le comédien ; c'est que celui qui sort de la coulisse sans avoir son jeu présent et son rôle noté, éprouvera toute sa vie le rôle d'un débutant, ou que si, doué d'intrépidité, de suffisance et de verve, il compte sur la prestesse de sa tête et l'habitude du métier, cet homme vous en imposera par sa chaleur et son ivresse, et que vous applaudirez à son jeu comme un connaisseur en peinture sourit à une esquisse libertine où tout est indiqi^é et rien n'est décidé. C'est un de ces prodiges qu'on a vu quelquefois à la foire ou chez Nicolet. Peut-être ces fous-là font- ils bien de rester ce qu'ils sont, des comédiens ébauchés. Plus de travail ne leur donnerait pas ce qui leur manque et pourrait leur ôter ce qu'ils ont. Prenez-les pour ce qu'ils valent, mais ne les mettez pas à côté d'un tableau fini.
LE SECOND. — Il ne me reste plus qu'une question à vous faire.
LE PREMIER. — Faites.
LE SECOND. — Avez-vous vu jamais une pièce entière parfaitement jouée ?
LE PREMIER. — Ma foi, jc uc m'cu souviens pas... Mais attendez... Oui, quelquefois une pièce médiocre, par des acteurs médiocres...
Nos deux interlocuteurs allèrent au spectacle, mais n'y trouvant plus de place ils se rabattirent aux Tuileries. Ds se promenèrent quelque temps en silence. Ils sem-
blaient avoir oublié qu'ils étaient ensemble, et chacun s'entretenait avec lui-même comme s'il eût été seul, l'un à haute voix, l'autre à voix si basse qu'on ne l'entendait pas, laissant seulement échapper par intervalles des mots isolés, mais distincts, desquels il était facile de conjecturer qu'il ne se tenait pas pour battu.
Les idées de l'homme au paradoxe sont les seules dont je puisse rendre compte, et les voici aussi décousues qu'elles doivent le paraître lorsqu'on supprime d'un soliloque les intermédiaires qui servent de liaison. Il disait :
Qu'on mette à sa place un acteur sensible, et nous verrons comment il s'en tirera. Lui, que fait-il ? Il pose son pied sur la balustrade, rattache sa jarretière, et répond au courtisan qu'il méprise, la tête tournée sur une de ses épaules ; et c'est ainsi qu'un incident qui aurait déconcerté tout autre que ce froid et sublime comédien, subitement adapté à la circonstance, devient un trait de génie.
(Il parlait, je crois de Baron dans la tragédie du Com^c (TÈssex. Il ajoutait en souriant : )
Eh oui, il croira que celle-là sent, lorsque renversée sur le sein de sa confidente et presque moribonde, les yeux tournés vers les troisièmes loges, elle y aperçoit un vieux procureur qui fondait en larmes et dont la douleur grimaçait d'une manière tout à fait burlesque, et dit : « Regarde donc un peu là-haut la bonne figure que voilà... » murmurant dans sa gorge ces paroles comme si elles eussent été la suite d'une plainte inarticulée... A d'autres 1 à d'autres I Si je me rappelle bien ce fait,il est de la Gaussin, dans Zaïre,
Et ce troisième dont la fin a été si tragiqueSje l'ai connu, j'ai connu son père, qui m'invitait aussi quelquefois à dire mon mot dans son cornet*.
* Montménil mourut subitement en après cette mort, il s'était retiré chez un
4743. autre de ses fils, chanoine à Boulogne-
' On sait que Le Sage, dans sa Tieil- sur-Mer. Pour que Diderot ait pu dire
lesse. était devenu fort sourd. 11 mourut « un mot dans le cornet » du Tieux
en 1747, quatre ans après son fils. Mais romancier, il faut qu'il l'ait connu avant
(Il n'y a pas de doute qu'il ne soit ici question du sage Montménil.)
C'était la candeur et l'honnêteté même. Qu'y avait-il de commun entre son caractère naturel et celui de Tartuffe qu'il jouait supérieurement? Rien. Où avait-il pris ce torticolis, ce roulement d'yeux si singulier, ce ton radouci et toutes les autres finesses du rôle de l'hypocrite? Prenez garde à ce que vous allez répondre. Je vous tiens. — Dans une imitation profonde de la nature. — Dans une imitation profonde de la nature ? Et vous verrez que les symptômes extérieurs qui désignent le plus fortement la sensibilité de l'âme ne sont pas autant dans la nature que les symptômes extérieurs de l'hypocrisie ; qu'on ne saurait les y étudier, et qu'un acteur à grand talent trouvera plus de difficultés à saisir et à imiter les uns que les autres ! Et si je soutenais que de toutes les qualités de l'âme la sensibilité est la plus facile à contrefaire, n'y ayant peut-êtner pas un seul homme "âssëz'crueï, assez inhumain pour que le germe n'en existât pas dans son cœur, pour ne l'avoir jamais éprouvée ; ce qu'on ne saurait assurer de toutes les autres pas- ' sions, telle que l'avarice, la méfiance? Est-ce qu'un excellent instrument?... — Je vous entends; il y aura toujours, entre celui qui contrefait la sensibilité et celui qui sent, la différence de l'imitation à la chose. — Et tant mieux, tant mieux, vous dis-je. Dans le premier cas le comédien n'aura ^as à se séparer de lui-même, il se portera tout à coup et de plein saut à la hauteur du modèle idéal. — Tout à coup et de plein saut I — Vous me chicanez sur une expression. Je veux dire que, n'étant jamais ramené au petit modèle qui est en lui, il sera aussi grand, aussi étonnant, aussi parfaiL imitateur de la sensibilité que de l'avarice, de rhypocrisie^ de la duplicité et de tout autre caractère qui ne sera pas le sien, de toute autre passion qu'il n'aura pas. La chose que le
sa retraite. Ce détail n'est pas sans premiers écrits, période qui, jusqu'ici, importance pour l'histoire de la Tie de a été si mal connue. Diderot avant son mariage et avant ses
personnage naturellement sensible me montrera sera petite ; l'imitation de l'autre sera forte ; ou s'il arrivait que leurs copies fussent également fortes, ce que je ne vous accorde pas, mais pas du tout, l'un, parfaitement maître de lui-même et jouant tout à fait d'étude et de jugement,serait tel que l'expérieûce journalière le montre, plus un que celui qui jouera moitié de nature, moitié d'étude, moitié d'après un modèle, moitié d'après luimême. Avec quelque habileté que ces deux imitations soient fondues ensemble, un spectateur délicat les discernera plus facilement encore qu'un profond artiste ne démêlera dans une statue la ligne qui séparerait ou deux styles différents, ou le devant exécuté d'après un modèle, et le dos d'après un autre. — Qu'un acteur consommé cesse déjouer de tête, qu'il s'oublie ; que son cœur s'embarrasse; que la sensibilité le gagne, qu'il s'y livre. Il nous enivrera. — Peut-être. — Il nous transportera d'admiration. — Gela n'est pas impossible ; mais c'est à condition qu'il ne sortira pas de son système de déclamation et que l'unité ne disparaîtra point, sans quoi vous prononcerez qu'il est devenu fou... Oui, dans cette supposition vous aurez un bon moment, j'en conviens ; mais préférez-vous un bon moment à un beau rôle? Si c'est votre choix^ ce n'est pas le mien.
Ici l'homme au paradoxe se tut. Il se promenait à grands pas sans regarder où il allait ; il eût heurté de droite et de gauche ceux qui venaient à sa rencontre s'ils n'eussent évité le choc. Puis s'arrêtant tout à coup, et saisissant son antagoniste fortement par le bras, il lui dit d'un ton dogmatique et tranquille : Mon ami, il y a trois modèles, l'homme de la nature, l'homme du poète, l'homme de l'acteur. Celui de la nature est moins grand que celui du poète, et celui-ci moins grand encore que celui du grand comédien, le plus exagéré de tous. Ce dernier monte sur les épjiules du précédent, et se renferme dans un grand mannequin d'osier dont il est l'âme ; il meut ce mannequin d'une manière effrayante, même pour le poète qui ne se reconnaît plus, et il nous