GREUZE
l'accordée de village
Enfin je l'ai vu, ce tableau de notre ami Greuze; mais
ce n'a pas été sans peine; il continue d'attirer la foule.
C'est Un Père qui vient de payer la dot de sa fille*. Le
sujet est pathétique, et l'on se sent gagner d'une émotion
, douce en le regardant. La composition m'en a paru très
if belle : c'est la chose comme elle a dû se passer. Il y a douze
figures; chacune est à sa place, et fait ce qu'elle doit.
Comme elles s'enchaînent toutes ! comme elles vont en on-
[ doyant et en pyraraidant ! Je me moque de ces conditions ;
cependant quand elles se rencontrent dans un morceau
de peinture par hasard, sans que le peintre ait eu la
pensée de les introduire, sans qu'il leur ait rien sacrifié,
elles me plaisent.
A droite de celui qui regarde le morceau est un tabellion assis devant une petite table, le dos tourné au spectateur. Sur la table, le contrat de mariage et d'autres
' Yakiantb : Eh bien, ces vierges?... parBandon de Bolsset, qui le céda au
étaient de jolies petites catins. — Du mar<]tuis de Mari^ny , moyennant la
reste, tout ce passage présente des dif- somme de 9,000 livres, ce tableau fut
férences considérables de forme avec le acheté en 1783 à la vente de ce dernier
texte de l'édition de Tan IV. par JouUain 46,650 livres pour le Ca-
* Il s'agit de l'Accordée de village, binet du Roi. 11 se trouve actuellement
dont on connaît plusieurs répétitions, et sous le n^ 360 de l'Ecole française au
qui a été gravée par Flipart. Commandé musée du Louvre.
papiers. Entre les jambes du tabellion, le plus jeune des enfants de la maison. Puis en continuant de suivre la composition de droite à gauche, une fille aînée debout, appuyée sur le dos du fauteuil de son père. Le père assis dans le fauteuil de la maison. Devant lui, son gendre debout, et tenant de la main gauche le sac qui contient la dot. L'accordée, debout aussi, un bras passé mollement sous celui de son fiancé; Tautre bras saisi par la mère, qui. est assise au-dessous. Entre la mère et la fiancée, une sœur cadette debout, penchée sur la fiancée , et un bras jeté autour de ses épaules. Derrière ce groupe, un jeune enfant qui s'élève sur la pointe des pieds pour voir ce qui se passe. Au-dessous de la mère, sur le devant, une jeune fille assise qui a de petits morceaux de pain coupé dans son tablier, Tout à fait à gauche dans le fond et loin de la scène, deux servantes debout qui regardent. Sur la droite, un garde-manger bien propre, avec ce qu'on a coutume d'y renfermer, faisant partie du fond. Au milieu, une vieille arquebuse pendue à son croc; ensuite un escalier de bois qui conduit à l'étage au-dessus. Sur le devant, à terre, dans l'espace vide que laissent les figures, proche des pieds de la mère, une poule qui conduit ses poussins auxquels la petite fille jette du pain ; une terrine pleine d'eau, et sur le bord de la terrine un poussin, le bec en l'air, pour laisser descendre dans son jabot l'eau qu'il a bue. Voilà l'ordonnance générale. Venons aux détails.
Le tabellion est vêtu de noir, culotte et bas de couleur, en manteau et en rabat, le chapeau sur la tête. Il a bien l'air un peu matois et chicanier, comme il convient à un paysan de sa profession ; c'est une belle figure. Il écoute ce que le père dit à son gendre. Le père est le seul qui parle. Le reste écoute et se tait.
L'enfant qui est entre les jambes du tabellion est excellent pour la vérité de son action et de sa couleur. Sans s'intéresser à ce qui se passe, il regarde les papiers griffonnés, et promène ses petites mains par-dessus.
On voit dans la sœur aînée, qui est appuyée debout sur
le dos du fauteuil de son père, qu'elle crève de douleur et de jalousie de ce qu'on a accordé le pas sur elle à sa cadette. Elle a la tête portée sur une de ses mains, et lance sur les fiancés des ifegards curieux, chagrins et courroucés.
Le père est un vieillard de soixante ans ^ en cheveux
gris, un mouchoir tortillé autour de son cou ; il a un air
de bonhomie qui plaît. Les bras étendus vers son gendre,
il lui parle avec une effusion de cœur qui enchante ; il
semble lui dire : « Jeannette est douce et sage ; elle fera
ton bonheur; songe à faire le sien... » ou quelque autre
chose sur l'importance des devoirs du mariage... Ce qu'il
1 dit est sûrement touchant et honnête. Une de ses mains,
Iqu'on voit en dehors, est hâlée et brune; Tautre, qu'on
\oit en dedans, est blanche; cela est dans la nature.
Le fiancé est d'une figure tout à fait agréable. Il est hâlé dévisage; mais on voit qu'il est blanc de peau; il est un peu penché vers son beau-père ; il prête attention à son discours, il en a Tair pénétré ; il est fait au tour, et vêtu à merveille, sans sortir de son état. J'en dis autant de tous les autres personnages.
Le peintre a donné à la fiancée une figure charmante, décente et réservée ; elle est vêtue à merveille. Ce tablier de toile blanc fait on ne peut pas mieux: il y a un peu de luxe dans sa garniture ; mais c'est un jour de fiançailles. Il faut voir comme les plis de tous les vêtements de cette figure et des autres sont vrais. Cette fille charmante n'est point droite; mais il y a une légère et molle inflexion dans toute sa figure et dans tous ses membres qui la remplit de grâce et de vérité. Elle est jolie vraiment, et très jolie. Une gorge faite au tour qu'on ne voit point du tout; mais je gage qu'il n'y a rien là qui la relève, et que cela se soutient tout seul. Plus à son fiancé, et elle n'eût pas été assez décente; plus à sa mère ou à son père, et elle eût été fausse. Elle a le bras à demi passé sous celui de son futur époux, et le bout de ses doigts tombe et appuie doucement sur sa main ; c'est la seule marque de tendresse qu'elle lui donne, et peut-être
sans le savoir elle-même; c'est une idée délicate du peintre.
La mère est une bonne paysanne qui touche à la soixantaine, mais qui a de la santé ; elle est aussi vêtue large et à merveille. D'une main elle tient le haut du bras de sa fille ; de l'autre, elle serre le bras au-dessus du poignet : elle est assise; elle regarde sa fille de bas en haut ; elle a bien quelque peine à la quitter ; mais le parti est bon. Jean est un brave garçpn, honnête et laborieux ; elle ne doute point que sa fille ne soit heureuse avec lui. La gaieté et la tendresse sont mêlées dans la physionomie de cette bonne mère.
Pour cette sœur cadette qui est debout à côté de la fiancée, qui l'embrasse et qui s'afflige sur son sein, c'est un personnage tout à fait intéressant. Elle est vraiment fâchée de se séparer de sa sœur, elle en pleure ; mais cet incident n'attriste pas la composition ; au contraire , il ajoute à ce qu'elle a de touchant. Il y a du goût et du bon goût, à avoir imaginé cet épisode.
Les deux enfants, dont l'un, assis à côté de la mère, s'amuse à jeter du pain à la poule et à sa petite famille, et dont l'autre s'élève sur la pointe des pieds et tend le cou pour voir, sont charmants ; mais surtout le dernier.
Les deux servantes, debout, au fond de la chambre, nonchalamment penchées l'une contre l'autre , semblent dire, d'attitude et de visage : Quand est-ce que notre tour viendra?
Et cette poule qui a mené ses poussins au milieu de la scène, et qui a cinq ou six petits, comme la mère aux pieds de laquelle elle cherche sa vie a six à sept enfants, et cette petite fille qui leur jette du pain et qui les nourrit ; il faut avouer que tout cela est d'une convenance charmante avec la scène qui se passe, et avec le lieu et les personnages. Voilà un petit trait de poésie tout à fait ingénieux.
C'est le père qui attache principalement les regards : ensuite l'époux ou le fiancé ; ensuite l'accordée, la mère, la sœur cadette ou l'ainée, selon le caractère de celui qui