II
regarde le tableau, ensuite le tabellion, les autres enfants, les servantes et le fond. Preuve certaine d'une bonne ordonnance.
Téniers peint des mœurs plus vraies peut-être. Il serait plus aisé de retrouver les scènes et les personnages de ce peintre; mais il y a plus d'élégance, plus de grâce, une nature plus agréable dans Greuze. Ses paysans ne sont ni grossiers comme ceux de notre bon Flamand , ni chimériques comme ceux de Boucher. Je crois Téniers fort, supérieur à Greuze pour la couleur. Je lui crois aussi beaucoup plus de fécondité : c'est d'ailleurs un grand paysagiste, un grand peintre d'arbres, de forêts , d'eaux, de montagnes, de chaumières et d'animaux.
On peut reprocher à Greuze d'avoir répété une même tête dans trois tableaux différents. La tête du Père qui paye la dot et celle du Père qui lit V Écriture sainte à ses enfants^, et je crois aussi celle du Paralytique. Ou du moins ce sont trois frères avec un grand air de famille.
Autre défaut. Cette sœur aînée , est-ce" une sœur ou une servante? Si c'est une servante, elle a tort d'être appuyée sur le dos de la chaise de son maître , et je ne sais pourquoi elle envie si violemment le sort de sa maîtresse ; si c'est un enfant de la maison, pourquoi cet air ignoble , pourquoi ce négligé ? Contente ou mécontente , il fallait la vêtir comme elle dgit l'êtrie aux fiançailles de sa sœur. Je vois qu'on s'y trompe, que la plupart de ceux qui regardent le tableau la prennent pour une servante, et que les autres sont perplexes. Je ne sais si la tête de cette sœur aînée n'est *pas aussi celle de la Blanchissettse,
Une femme de beaucoup d'esprit a rappelé que ce tableau était composé de deux natures. Elle prétend que le père , le fiancé et le tabellion sont bien des paysans,
* Ce tableau ayait été exposé en 1755, ses figures. Nous avons tenu à insister, lorsque Diderot n'avait pas encore pris dès le débu(, sur ces réticences qu'on a la plume de critique d'art et suivait les trop souvent oublié de remarquer et qui, Salons en simple amateur, sous la con- quoique exprimées avec une grande déduite de Grimm. Malgré ses sympathies licatesse et d'une façon le plus souvent Eour Greuze, on voit que Diderot sentait détournée, ramènent les enthousiasmes ien son principal cléfaut , qui est le du critique à leur juste mesure, manque de variété dans l'invention de
des gens de campagne ; mais que la mère , la fiancée et toutes les autres figures sont de la halle de Paris. La mère est une grosse marchande de fruits ou de poissons ; la fille est une jolie bouquetière. Cette observation est au moins fine; voyez, mon ami , si elle est juste.
Mais il vaudrait bien mieux négliger ces bagatelles, et s'extasier sur un morceau qui présente des beautés de tous côtés ; c'est certainement ce que Greuze a fait de mieux. Ce morceau lui fera honneur, et comme peintre savant dans son art, et comme homme d'esprit et de goût. Sa composition est pleine d'esprit et de délicatesse. Le choix de ses sujets marque de la sensibilité et de bonnes mœurs. {Salon de 1761.)
Voici votre peintre et le mien , le premier qui se soit avisé , parmi nous ,* de donner des mœurs à l'art, et d'enchaîner des événements d'après lesquels il serait facile de faire un roman. Il est un peu vain, notre peintre; mais sa vanité est celle d'un enfant; c'est l'ivresse du talent. Otez-lui cette naïveté, qui lui fait dire de son propre ouvrage : Voyez -moi celai C'est cela qui est beau I vous lui ôterez la verve , vous éteindrez le feu , et le génie s'éclipsera. Je crains bien, lorsqu'il deviendra modeste, qu'il n'ait raison de l'être. Nos qualités, certaines du moins, tiennent de près à nos défauts. La plupart des honnêtes femmes ont de l'humeur; les grands artistes ont un petit coup de hache à la tête. Presque toutes les femmes galantes sont généreuses ; les dévotes, les bonnes même, "ne sont pas ennemies de la médisance. Il est difficile à un maître qui sent qu'il fait le bien, de n'être pas un peu despote. A qui passera-t-on les défauts si ce n'est aux grands hommes ? Je hais toutes ces petites bassesses, qui ne montrent qu'une âme abjecte; mais je ne hais pas les grands crimes : premièrement, parce qu'on en fait de beaux tableaux et de belles tragédies ; et puis, c'est que les grandes et sublimes actions et les grands crimes portent le même caractère d'énergie. Si un homme n'était pas capable d'incendier une ville,
un autre homme ne serait pas capable de se précipiter dans un gouflfre pour la sauver. Si Tâme de César n'eût pas été possible, celle de Caton ne l'aurait pas été davantage L'homme est né citoyen tantôt du Ténare , tantôt de l'Olympe ; c'est Castor et Pollux ; un héros , un scélérat ; Marc-Aurèle, Borgia : diversis studiis ovo prognatus eodem.
Nous avons trois peintres habiles , féconds et studieux observateurs de la nature , ne commençant ^ ne finissant rien, sans avoir appelé plusieurs fois le modèle. C'est La Grenée, Greuze et Vernet. Le second porte son talent partout, dans les cohues populaires, dans les églises, aux marchés, aux promenades, dans les maisons, dans les rues ; sans cesse il va recueillant des actions , des passions, des caractères, des expressions. Chardin et lui parlent fort bien de leur art' : Chardin, avec jugement et de sang-froid; Greuze, avec chaleur et enthousiasme.
La Tour, en petit comité, est aussi fort bon à entendre.
Il y a un grand nombre de morceaux de Greuze : quelques médiocres, plusieurs bons, beaucoup d'excellents : parcourons-les.