LE FILS INGRAT
Autre esquisse.
Je ne sais comment je me tirerai de celle-ci : encore moins de la suivante. Mon ami, ce Greuze va vous ruiner.
Imaginez une chambre où le jour n'entre guère que par la porte, quand elle est ouverte, ou qu&par une ouverture carrée pratiquée au-dessus de la porte, quand elle est fermée. Tournez les yeux autour de cette chambre triste, et vous n'y verrez qu'indigence. Il y a pourtant sur la droite, dans un coin, un lit qui ne parait pas trop mauvais ; il est couvert avec soin. Sur le devant, du même côté, un grand confessionnal de cuir noir où l'on peut être commodément assis : asseyez-y le père du fils ingrat. Attenant à la porte, placez un bas d'armoire, et tout près du vieillard caduc, une petite table sur laquelle on vient de servir un potage.
* Plus connu sous le titre de la Malé- M. le n^rquis de Verri (1785) et 45,000
diction paternelle. Le tableau est au fr. à la Tente de Laileuville, en 1813.
LouTre. Il a été acquis en 4820, avec le Tous deux ont été gravés par Robert
J!*ilspuni, de M. de Ville-Serre, pour la Gaillard. Il y a des différences entre la
somme de 40,000 fr. Le Fils puni seul description de Diderot faite sur Tes-
s'était Tendu S4 ,000 fr. à la vente de quisse et le tableau achcTé.
Malgré le secours dont le fils aîné de la maison peut être à son vieux père, à sa mère et à ses frères, il s'est enrôlé: mais il ne s'en ira point sans avoir mis à contribution ces malheureux. Il vient avec un vieux soldat; il a fait sa demande. Son père en est indigné;, il n'épargne pas les mots durs à cet enfant dénaturé qui ne connaît plus ni père ni mère, ni devoirs, et qui lui rend injures pour reproches. On le voit au centre du tableau; il a l'air violent, insolent et fougueux ; il a le bras droit élevé du côté de son père, au-dessus de la tête d'une de ses sOeurs ; il se dresse sur ses pieds; il menace de la main; il a le chapeau sur la tête ; et son geste et son visage sont également insolents. Le bon vieillard, qui a aimé ses enfants, mais qui n'a jamais soufTert qu'aucun deux lui manquât, fait effort pour se lever; mais une de ses filles, à genoux devant lui, le retient par les basques de son habit. Le jeune libertin est entouré de l'aînée de ses sœurs, de sa mère et d'un de ses petits frères. Sa mère le tient embrassé par le corps ; le brutal cherche à s'en débarrasser et la repousse du pied. Cette mère a l'air accablé, désolé; la sœur aînée s'est aussi interposée entre son frère et son père ; la mère et la sœur semblent, par leur attitude, chercher à les cacher l'un à l'autre. Celle-ci a saisi son frère par son habit, et lui dit, par la manière dont elle le tire : «Malheureux, que fais-tu? Tu repousses ta mère, tu menaces ton père ; mets-toi à genoux et demande pardon. » Cependant le petit frère pleure, porte une main à ses yeux; et, pendu au bras droit de son grand frère, il s'efforce à l'entraîner hors de la maison. Derrière le fauteuil du vieillard, le plus jeune de tous a l'air intimidé et stupéfait. A l'autre extrémité de la scène, vers la porte, le vieux soldat, qui a enrôlé et accompagné le fils ingrat chez ses parents, s'en va, le dos tourné à ce qui se passe son sabre sous le bras et la tête baissée. J'oubliais qu'au milieu de ce tumulte,%un chien placé sur le devant l'augmentait encore par ses aboiements.
Tout est entendu, ordonné, caractérisé, clair dans cette esquisse, et la douleur, et même la faiblesse de la mère
pour un enfant qu'elle a gâté, et la violence du vieillard, et les actions diverses des sœurs et des petits enfants, et Tinsolence de Tingrat, et la pudeur du vieux soldat qui ne peut s'empêcher de lever les épaules de ce qui se passe ; et ce chien qui aboie est un des accessoires que Greuze sait imaginer par un goût tout particulier.
Cette esquisse, très belle, n'approche pourtant pas, à mon gré, de celle qui suit.