‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 121 sur 153 · LB MAUVAIS FILS PUNI · texte numérisé non relu

LB MAUVAIS FILS PUNI

Il a fait la campagne. Il revient ; et dans quel moment? Au moment où son père vient d'expirer. Tout a bien changé dans la maison. C'était la demeure de l'indigence. C'est celle de la douleur et de la misère. Le lit est mauvais et sans matelas. Le vieillard mort est étendu sur ce lit. Une lumière qui tombe d'une fenêtre n'éclaire que son visage, le reste est dans l'ombre. On voit à ses pieds, sur une escabelle de paille, le cierge bénit qui brûle, et le bénitier. La fille aînée, assise dans le vieux confessionnal de cuir, a le corps renversé en arrière, dan^ l'attitude du désespoir, une main portée à sa tempe, et l'autre élevée et tenant encore le crucifix qu'elle a fait baiser à son père. Un de ses petits-enfants, efTrayé, s'est caché le visage dans son sein. L'autre, les bras en l'air et les doigts écartés, semble concevoir les premières idées de la mort. La cadette, placée entre la fenêtre et le lit, ne saurait se persuader qu'elle n'a plus de père : elle est penchée vers lui ; elle semble chercher ses derniers regards ; elle soulève un de ses bras, et sa bouche entr'ouverte crie : « Mon père, mon père! est-ce que vous ne m'entendez plus? » La pauvre mère est debout, vers la porte, le dos contre le mur, désolée, et ses genoux se dérobant sous elle.

Voilà le spectacle qui attend le fils ingrat. Il s'avance. Le voilà sur le pas de la porte. Il a perdu la jambe dont il a repoussé sa mère ; et il est perclus du bras dont il a menacé son père.

Il entre. C'est samèçe qui le reçoit. Elle se tait; mais ses bras tendus vers le cadavre lui disent : « Tiens, vois, regarde ; voilà Tétat où tu l'as mis. »

Le fils ingrat paraît consterné ; le tête lui tombe en devant, et il se frappe le front avec le poing.

Quelle leçon pour les pères et pour les enfants I

Ce n'est pas tout ; celui-ci médite ses accessoires aussi sérieusement que le fond de son sujet.

A ce livre placé sur une table, devant cette fille aînée, je devine qu'elle a été chargée, la pauvre malheureuse! de la fonction douloureuse de réciter la prière des agonisants.

Cette fiole qui est à côté du livre contient apparemment les restes d'un cordial.

Et cette bassinoire qui est à terre, on l'avait apportée pour réchauffer les pieds du moribond.

Et puis, voici le même chien qui est incertain s'il re- ' connaîtra cet éclopé pour le fils de la maison, ou s'il le prendra pour un gueux.

Je ne sais quel efTet cette courte et simple description d'une esquisse de tableau fera sur les autres ; pour moi, j'avoue que je ne l'ai point faite sans émotion.

Cela est beau, très beau, sublime; tout, tout. Mais comme il est dit que l'homme ne fera rien de parfait, ie ne crois pas que la mère ait l'action vraie du moment ; il me semble que pour se dérober à elle-même la vue de son fils et celle du cadavre de son époux, elle a dû porter une de ses mains sur ses yeux, et de l'autre montrer à l'enfant ingrat le cadavre de son père. On n'en aurait pas moins aperçu sur le reste de son visage toute la violence de sa douleur; et la figure en eût été plus simple et plus pathétique encore; et puis le costume est lésé, dans une bagatelle, à la vérité ; mais Greuze ne se pardonne rien. Le grand bénitier rond, avec le goupillon, est celui que l'église mettra au pied de la bière ; pour celui qu'on met dans les chaumières aux pieds des agonisants, c'est un pot à l'eau, avec un rameau du buis béni le dimanche des Rameaux.

Du reste, ces deux morceaux sont, à mon sens, des chefs-d'œuvre de composition : point d'attitudes tourmentées ni recherchées; les actions vraies qui conviennent à la peinture; et dans ce dernier, surtout, un intérêt violent, bien un et bien général. Avec tout cela, le goût est si misérable, si petit, que peut-être ces deux esquisses ne seront jamais peintes; et que, si elles sont peintes, Boucher aura plus tôt vendu cinquante de ses indécentes et plates marionettes que Greuze ses deux sublimes tableaux. Ëhl mon ami, je sais bien ce que je dis. Son Paralytique^ ou son tableau de la Récompense de la bonne éducation donnée^ n'est-il pas encore dans son atelier? C'est pourtant un chef-d'œuvre de l'art. On en entendit parler à la cour ; on le fit venir : il fut regardé avec admiration ; mais on ne le prit pas ; et il en coûta une vingtaine d'écus à l'artiste pour avoir le bonheur inestimable*... Mais je me tais; l'humeur me gagne; et je me sens tout disposé à me faire quelque affaire sérieuse.

A propos de ce genre de Greuze , permettez-vous qu'on '\ vous fasse quelques questions? La première, c'est : Qu'est- i ce que la véritable poésie? la seconde, c'est : S'il y a de la poésie dans ces deux dernières esquisses de Greuze? la troisième : Quelle différence mettez-vous entre cette poésie et celle de l'esquisse du Tombeau d^Artémise; et laquelle vous préférez ? la quatrième : De deux coupoles, l'une qu'on prend pour -une coupole peinte, l'autre pour une coupole réelle, quoiqu'elle soit peinte, quelle est la belle? la cinquième : De deux lettres, par exemple, d'une mère à sa fille, l'une pleine de beaux et grands traits d'éloquence et de pathétique, sur lesquels on ne cesse de se récrier , mais qui ne font illusion à personne ; l'autre, simple, naturelle, et si naturelle et si simple que tout le monde s'y trompe et la prend pour une lettre réellement écrite par une mère à sa fille : quelle est la bonne, et même quelle est la plus difficile à faire? Vous vous dou-

^ Voir ci-dessus, p. 344 , la note de Grimm.

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