‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 125 sur 153 · UNE CARAVANE · texte numérisé non relu

UNE CARAVANE

C'est au sommet et au centre de la toile, sur un mulet, une femme qui tient un petit enfant, et qui l'allaite. Cette femme et ce mulet , partie sur un autre mulet chargé de bardes, de bagages, d'ustensiles de ménage, sur celui qui le conduit et sur le chien qui le suit ; partie sur un autre mulet pareillement chargé de bagages et de marchandises : et ce chien, et ce conducteur, et les deux mulets, sur un troupeau de moutons, ce qui forme une belle pyramide d'objets entassés les uns sur les autres, entre

des rochers arides à gauche , et des montagnes couvertes de verdure à droite.

Voilà ce que produit Tafifectation outrée et mal entendue de pyramider, quand elle est séparée de l'intelligence des plans. Or il n'y a ici nulle intelligence, nulle distinction de plans. Tous ces objets semblent vraiment assis les uns sur les autres , les moutons à la base ; sur cette base de moutons les deux mulets , le conducteur et son chien ; sur ce chien, ces mulets et le conducteur, le mulet de la femme ; sur ce dernier, la femme et son enfant, qui forment la pointe.

Monsieur Loutherbourg, quand on a dit que, pour plaire à l'œil, il fallait qu'une composition pyramidàt, ce n'est pas par deux lignes droites qui allassent concourir en un point et former le sommet d'un triangle isocèle ou scalène ; c'est par une ligne serpentante qui se promenât sur différents objets, et dont les inflexions, après avoir atteint, en rasant, la cime de l'objet le plus élevé de la composition, s'en allât en descendant par d'autres inflexions raser la cime des autres objets ; encore cette règle soufifre-t-elle autant d'exceptions qu'il y a de scènes différentes en nature.

Du reste, cette Caravane est de couleur vigoureuse; les objets en sont bien empâtés, et les figures très pittoresquement ajustées. C'est dommage que ce soit un chaos pointu. Jamais ce chaos ne se tirera des montagnes où le peintre s'est engagé; il y restera. [Salon de 1765.)

LA GRENÉE

Nimiùm ne crede colori.

Il me prend envie, mon ami, de vous démontrer que, sans mentir, il est cependant bien rare que nous disions la vérité. Pour cet effet, je prends l'objet le plus simple, un beau buste antique de Socrate, d'Aristide, de Marc-

Aurèle ou de Trajan, et je place devant ce buste l'abbé Morellet, Marmontel etNaigeon, trois correspondants qui doivent le lendemain vous en écrire leur pensée : vous aurez trois éloges très différents ; auquel vous en tiendrezvous? Sera-ce au mot froid de Tabbé, ou à la sentence épigrammatique, à la phrase ingénieuse de l'académicien, ou à la ligne brûlante du jeune homme? Autant d'hommes, autant de jugements. Nous sommes tous diversement organisés. Nous n'avons aucun la même dose de sensibilité. Nous nous servons tous à notre manière d'un instrument vicieux en lui-même, l'idiome qui rend toujours trop ou trop peu; et nous adressons les sons de cet instrument à cent auditeurs qui écoutent, entendent, pensent et sentent diversement. La nature nous départit à tous, par l'entremise des sens, une multitude de petits cartons sur lesquels elle a tracé le profil de la vérité. La découpure belle, rigoureuse et juste, serait celle qui suivrait le trait délié dans tous ses points, , et qui le diviserait en deux. La découpure de l'homme d'un grand sens et d'un grand goût en approche le plus. j Celle de l'enthousiaste, de l'homme sensible, de l'esprit chaud, prompt, violent, malintentionné, jaloux, blesse le trait. Son ciseau, conduit par l'ignorance ou la passion, vacille et se porte tantôt trop en dedans tantôt trop en dehors. Celui de l'envie taille en dedans du profil une image qui ne ressemble à rien.

Or il ne s'agit pas ici, mon ami, d'un buste, d'une figure, mais d'une scène où il y a quelquefois quatre, cinq, huit, dix, vingt figures; et vous croyez que mon ciseau suivra rigoureusement le contour délié de toutes ces figures? A d'autres I Cela ne se peut. Dans un moment, l'œil est louche; dans un autre, les lames du ciseau sont émoussées, ou la main n'est pas sûre; et puis jugez d'après cela de la confiance que vous devez à mes découpures ; et, que cela soit dit en passant, pour l'acquit de ma conscience et la consolation de M. La Grenée.

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