LA CHASTE SUZANNE
Je ne sais, mon ami, si je ne vais pas me répéter, et si ce qui suit ne se trouve pas déjà dans un de mes Salons précédents *.
Un peintre italien avait imaginé ce sujet d'une manière très ingénieuse ; il avait placé les deux vieillards à droite sur le fond. La Suzanne était debout sur le devant; pour se dérober aux regards des vieillards, elle avait porté toute sa draperie de leur côté, et restait exposée toute nue aux yeux du spectateur du tableau. Cette action de la Suzanne était si naturelle, qu'on ne s'apercevait que de réflexion, de l'intention du peintre et de l'indécence de la figure, si toutefois il y avait indécence. Une scène représentée sur la toile, ou sur les planches, ne suppose point de témoins. Une femme nue n'est point indécente ; / c'est une femme troussée qui l'est. Supposez devant vous ' , la Vénus de Médicis, et dites-moi si sa nudité vous offensera. Mais chaussez les pieds de cette Vénus de deux petites mules brodées ; attachez sur son genou, avec des jarretières couleur de rose, un bas blanc bien tiré ; ajustez sur sa tête un bout de cornette ; et vous sentirez fortement la différence du décent et de l'indécent ; c'est la différence d'une femme qu'on voit et d'une' femme qui se montre. Je crois vous avoir déjà dit tout cela; mais n'importe.
Dans la composition de La Grenée, les vieillards sontà gauche debout, bien beaux, bien coloriés, bien drapés, bien froids. I
Tout le monde connaît ici cette belle comtesse de Sabran, qui à captivé si longtemps Philippe d'Orléans, régent. Elle avait dissipé une fortune immense ; et il y
^ Petit tableau, pendant du précédent. Carie Tan Loo, exposée au Salon de * A propos de la Chaste Suzanne de 4765. (Br.)
eut un temps où elle n'avait plus rien et devait à toute la terre : à son boucher, à son boulanger, à ses femmes, à ses valets, à sa couturière, à son cordonnier. Celui-ci vint un jour essayer d'en tirer quelque chose. « Mon enfant, dit la comtesse, il y a longtemps que je te dois, je le sais. Mais comment veux-tu que je fasse? Je suis sans le sou ; je suis toute nue, et si pauvre qu'on me voit le cul ; » et, tout en parlant ainsi, elle troussait ses cotillons et montrait son derrière à son cordonnier, qui, touché, attendri, disait en s'en allant: « Ma foi, cela est vrai. » Le cordonnier pleurait d'un côté; les femmes de la comtesse riaient de l'autre; c'est que la comtesse, indécente pour ses femmes, était décente, intéressante, pathétique même, pour son cordonnier.
Mais ce n'est pas là ce que je voulais dire. — Et que vouliez-vous donc dire ? — Une autre sottise : on en dit tant, sans le savoir, qu'il faut bien avoir quelquefois la conscience de quelques-unes. Je voulais dire que dans un âge avancé la comtesse était forcée d'accepter le souper qu'on lui offrait ; elle fut invitée par le commissaire Le Comte; elle se rendit à l'heure. Le commissaire, qui était poli, descendit pour recevoir la belle, pauvre et vieille comtesse ; elle était accompagnée d'un cavalier qui lui donnait la main. Ils montent. Le commissaire les suit. La comtesse lui exposait, en montant, une jolie jambe, et au-dessus de cette jambe, une croupe si rebondie, si bien dessinée par ses jupons, si intéressante, que le commissaire, succombant à la tentation, glisse doucement une main et l'applique sur cette croupe. La comtesse, grande logicienne, se retourne sans s'émouvoir; porte la main sur le commissaire, à l'endroit où elle espérait reconnaître la cause de son insolence et son excuse ; mail ne l'y trouvant point, elle lui détache un bon soufflet *. Eh bien, mon ami, voilà comment la Suzanne de La Grenée en aurait usé avec les vieillards, si elle avait eu la même dialectique. Je ne sais ce qu'ils lui disent; mais je suis
* Quel joli conte! 11 est pourtant vrai, et très yrai, je Tai su dans son temps. {Note manuscrite de Naigeon lejevne.)
sûr qu'elle les aurait fort embarrassés, si elle leur eût adressé le propos d'une de nos femmes à un homme qui la reconduisait dans son équipage, et qui tenait, chemin faisant, un discours dont le ton ne lui paraissait pas proportionné à la chose : « Monsieur, prenez-y garde ; je vais me rendre. » Les vieillards sont donc froids et mauvais. Pour la Suzanne, elle est belle, et très belle; elle ne manque pas d'expression ; elle se couvre ; elle a les regards tournés vers le ciel ; elle l'appelle à son secours. Mais sa douleur et son effroi contrastent si bizarrement avec la tranquillité des vieillards, que, si le sujet n'était pas connu, on aurait peine à le deviner. On prendrait tout au plus ces deux personnages pour deux parents de cette femme à qui ils sont venus indiscrètement annoncer une fâcheuse nouvelle. Du reste, toujours le plus beau faire, et toujours mal employé. C'est une belle main qui trace des choses insignifiantes, dans les plus beaux caractères;] un bel exemple de Rossignol ou de Royllet ^
Vous voyez, mon ami, que je deviens ordurier, comme tous les vieillards. Il vient un temps où la liberté du ton ne pouvant plus rendre les mœurs suspectes, nous ne balançons pas à préférer l'expression cynique qui est toujours la plus simple ; c'est du moins la raison que je rendais à des femmes, de la grossièreté prétendue avec laquelle elles accusaient les premiers chapitres de la Défense de mon oncle ' d'être écrits. Une d'entre elles, que vous connaissez bien, satisfaite ou non de ma raison, me dit : « Monsieur, n'insistez par là-dessus davantage ; car vous me feriez croire que j'ai toujours été vieille. )> C'est celle qui fait tous les matins son oraison dans Montaigne, et qui a appris de lui, bien ou mal à propos, à voir plus de malhonnêteté dans les choses que dans les mots.
* Fameux maître d'écriture. L'article losophie de FHistoire, que Larcher, ré- EcRiTURK de V Encyclopédie est du pre- pétiteur au collège Mazarin, -venait de mier. (Br.) faire paraître sous ce titre : Supplément
* Brochure que Voltaire publia en à la Philosophie de C Histoire. (Br.) 4767 en réponse à la critique de sa Phi-
RETOUR d' ULYSSE ET DE TÉLÉMAQUB AUPRÈS DE PÉNÉLOPE.
Si j'entreprends jamais le traité de Fart de ramper en peinture, le bel exemple d'insipidité et de contresens !
A droite sur le fond, porté sur des nuées et renversé en arrière, un bout de Mercure. Ulysse tout nu, sur le devant, se présentant à Pénélope assise au-dessus d'une estrade à laquelle on monte par quelques degrés ; il tend la main à Pénélope, et il reçoit la sienne. Sur le fond, Télémaque à deux genoux devant sa mère.
De cet Ulysse si fin, si rusé, d'un caractère si connu, et dans un instant dont l'expression est si déterminée, savez-vous ce qu'il en a fait? un rustre ignoble, sot et niais. Mettez-lui une coquille à la main, et jetez-lui une peau de mouton sur les épaules ; et vous aurez un saint Jean prêt à baptiser le Christ. Et pourquoi ce personnage est-il nu? Je ne sais ce que Pénélope lui tracasse dans la main.
Ce Télémaque n'a pas quatre ans de moins que sa mère; et puis il est froid, plat, sans caractère, sans expression, sans grâce, sans noblesse, sans aucun mouvement ; et cela, c'est un fils qui revoit sa mère 1 c'est un enfant de bois ; il ignore le sentiment de la nature ; il n'a ni âme ni entrailles.
Pénélope, vue de profil, regarde au loin et montre du doigt quelque chose ; elle ne voit ni son fils ni son époux ; et voilà ce qu'on appelle l'entrevue de trois personnes liées par les rapports les plus doux, les plus violents, les plus sacrés de la vie. C'est là un père ! c'est là un fils ! c'est là une mère I un fils qui a couru les plus grands périls pour retrouver son père ! un père qui, après avoir exposé cent fois sa vie pendant la durée d'une guerre longue et cruelle, a été poursuivi sur les mers et sur les terres par la colère des dieux qui s'étaient plu à mettre sa constance à toutes les épreuves possibles I une mère, une épouse qui croyait avoir perdu son fils et son époux, et
qui avait souffert pendant son absence toutes les insolences d'une multitude de princes voisins! Est-ce que cette femme ne devait pas se trouver mal entre les bras de son fils et de son époux? Est-ce que cet époux la soutenant ne devait pas me montrer la tendresse, Tintérêt, la joie dans toute leur énergie? Est-ce que cet enfant ne devait pas tenir une des mains de sa^mère, la dévorer et l'arroser de larmes? Ce tableau, mon ami, est le sceau de la bêtise de Là Grenée, sceau que rien ne rompra jamais. Trompé par le charme de son pinceau et par son succès dans des petits sujets tranquilles, où l'imagination est secourue par cent modèles supérieurs, j'avais dit de lui : Magnœ spes altéra Romae, Je me rétracte. Que les artistes se prosternent tant qu'ils voudront devant son chevalet ; pour nous, qui exigeons qu'une scène aussi intéressante s'adresse à notre cœur, qu'elle nous émeuve, qu'elle fasse couler nos larmes, nous cracherons sur la toile. — Quoi ! sur cette Pénélope? sur cette figure la plus belle, peutêtre, qu'il y ait au Salon? Voyez donc ce beau caractère de tête, de noblesse, cette belle draperie, ces beaux plis, voyez donc... — Je vois qu'en effaçant ces deux plates figures qui sont à côté d'elle, l'asseyant sur un trépied, j'aurai d'expression, d'attitude, d'action, d'ajustement, une sublime pythonisse. 'Je vois qu'en laissant à côté d'elle ces deux figures, mais leur donnant l'attention et le caractère qui conviennent au moment, vous en ferez une sibylle qu'ils auront interrogée, et qui leur montre du doigt dans le lointain les bonnes ou mauvaises aventures qui les attendent. J'aimerais encore mieux ce sujet travesti en ridicule, à la manière flamande : Ulysse, vieux bonhomme, de retour de la campagne, en chapeau pointu sur la tête, l'épée pendue à sa boutonnière, et l'escopette accrochée sur l'épaule ; Télémaque avec le tablier de garçon brasseur, et Pénélope dans une taverne à bière, que cette froide , impertinente et absurde dignité.