RENAUD ET ARMIDE
A gauche du tableau, ou à droite du spectateur, un bout de paysage, des arbres bien verts, d'un vert bien égal, bien lourd, bien épais : on ne saurait plus mal touché. Au pied de ces vilains arbres, un bout de roche. Sur ce bout déroche un riche coussin, sur ce riche coussin Armide assise ; elle est triste et pensive ; elle ^ pressenti l'inconstance de Renaud. Un de ses bras tombe mollement sur le coussin; Tautre est jeté sur les épaules de Renaud, sa tête est penchée sur celle du guerrier volage : on ne la voit que de profil. Renaud est à ses genoux: on le voit de face. Sa main gauche va chercher celle d' Armide ; sa main droite, s'approchant de sa poitrine, est dans la position d'un homme qui fait un serment. Ses yeux sont attachés sur les yeux d' Armide. La terre autour d'eux est jonchée de roses, de jonquilles, de fleurs qui naissent et s'épanouissent. J'aurais mieux aimé qu'elles fussent inclinées sur leur tige, et commençassent à se faner ; Greuze n'y aurait pas manqué. On voit aux pieds de Renaud, plus vers la gauche, un jeune Amour debout, son carquois sur le dos, ses ailes déployées, son bandeau relevé, montrant à un de ses frères étendu à terre et désolé, la passion de Renaud pour Armide. Tout à fait à gauche sur le fond, deux autres Amours occupés, l'un debout, à soutenir le bouclier de Renaud, l'autre juché sur un arbre, à le suspendre à des branches; puis un autre bout de paysage, des arbres aussi monotones, aussi lourds, aussi compacts que ceux de la droite. Au delà de ces arbres, un peu dans le lointain, une portion du palais d' Armide. J'enrage, mon ami ; je crois que si ce maudit La Grenée était là, je le battrais. Eh ! chienne de bête, si tu n'as pas d'idées, que n'en vas-tu chercher chez ceux qui en ont, qui t'aiment, qui j estiment ton talent, et qui t'en souffleraient? Je sais bien \ qu'en peinture ainsi qu'en littérature, on ne tire pas
grand parti d'une idée d'emprunt ; mais cela vaut encore r^ mieux que rien. Froide, mauvaise, insignifiante composi- r tion. Renaud, gros valet, joufflu, rebondi, sans grâce, sans finesse, sans autres expressions que celles de ces drôles , de ces gros réjouis, qui rient par éclats, qui font tenir à nos fillettes les côtes de rire, et qui les croquent tout en riant : Armide, à Tavenant. Terrasse froide et dure, d un vert tranchant qui blesse la vue; arbres et paysages détestables: scène insipide d'opéra; c'est Pillot et M*'® Dubois*; ni esprit, ni dignité, ni passion, ni poésie, ni . mensonge, ni vérité. Çà, maître La Grenée, car je ne t'appellerai jamais autrement, place-toi devant ton propre ouvrage, et dis-moi ce que tu en penses. Est-ce là ce fier, ce terrible Renaud, cet Achille de l'armée de Godefroy, ce charmant et volage guerrier du Tasse ? Est-ce là cette enchanteresse qui, traversant le camp des chrétiens, y sème l'amour et la jalousie, et divise toute une armée? Homme de glace, artiste de marbre, c'est entre tes mains que la magicienne a bien perdu sa baguette I Comme elle est sage ! comme elle est modeste! comme elle est bien enveloppée ! Maître La Grenée, mais vous n'avez donc pas la moindre idée de la coquetterie, des artifices d'une femme perfide qui cherche à tromper, à séduire, à retenir, à réchauffer un amant? vous n'avez donc jamais vu couler ses larmes de crocodile?... Eh! si bien, moi! Combien de fois* une de ces larmes arrachées de l'œil à force de le frotter m'en a fait répandre de vraies, et éteignirent les transports de la colère la mieux méritée, et me renchainèrent sous des liens que je détestais! Que vous peignez mal, monsieur La Grenée ; mais que vous êtes heureux d'ignorer tout celai Mon ami, faites des petits Saint-Jean, des Enfants- Jésus et des Vierges ; mais, croyez-moi, laissez là les Renaud, les Armide, les Médor, les Angélique et les Roland.
* V. sur Pillot le Paradoxe sur le sa manière, c'est-à-dire assez librement, comédien. un beau passage de la première scène
* Diderot imite ici et traduit même à de VEvnuque de Tércnce. (N.)