VERNET
VUE DU PORT DE DIEPPE. LES QUATRE PARTIES DU JOUR» DEUX VUES DES ENVIRONS DE NOGENT-SUR-SEINE. UN NAUFRAGE. UN PAYSAGE. UN AUTRE NAUFRAGE. UNE MARINE AU COUCHER DU SOLEIL. SEPT PETITS PAYSAGES. DEUX AUTRES MARINES. UNE TEMPÊTE, ET PLUSIEURS AUTRES TABLEAUX SOUS UN MEME NUMÉRO.
Vingt-cinq tableaux , mon ami 1 vingt-cinq tableaux , et quels tableaux ! c'est comme le Créateur, pour la célérité ; c'est comme la nature, pour la vérité. Il n'y a presque pas une de ces compositions à laquelle un peintre, qui aurait bien employé son temps, n'eût donné les deux années qu'il a mises à lef faire toutes. Quels effets incroyables de lumière î les beaux ciels ! quelles eaux I quelle ordonnance ! quelle prodigieuse variété de scènes I Ici, un enfant échappé du naufrage est porté sur les épaules de son père ; là, une femme étendue, morte sur le rivage, et son époux qui se désole. La mer mugit, les vents sifflent, le tonnerre gronde ; la lueur sombre et pâle des éclairs perce la nue, montre et dérobe la scène. On entend le bruit des flancs d'un vaisseau qui s'entr'ouvre ; ses mâts sont inclinés, ses voiles déchirées : les uns, sur le pont, ont les bras levés vers le ciel ; d'autres se sont élancés dans les eaux. Ils sont portés par les flots contre des rochers voisins, où leur sang se mêle à l'écume qui les blanchit. J'en vois qui flottent ; j'en vois qui sont prêts à disparaître dans le gouffre ; j'en vois qui se hâtent d'atteindre le rivage, contre lequel ils seront brisés. La même variété de caractères, d'actions et d'expressions règne sur les spectateurs : les uns frissonnent et détournent la vue ; d'autres secourent ; d'autres, immobiles, regardent. Il y en a qui ont allumé du feu sous une roche ; ils s'occupent à ranimer une femme expirante ; et j'espère qu'ils
y réussiront. Tournez vos yeux sur une autre mer, et vous verrez le calme avec tous ses charmes. Les eaux tranquilles, aplanies et riantes, s'étendent en perdant insensiblement de leur transparence, et s'éclairant insensiblement à leur surface, depuis le rivage jusqu'où l'horizon confine avec le ciel. Les vaisseaux sont immobiles ; les matelots, les passagers, ont tous les amusements qui peuvent tromper leur impatience. Si c'est le matin, quelles vapeurs légères s'élèvent ! comme ces vapeurs, éparses sur les objets de la nature, les ont rafraîchis et vivifiés ! Si c'est le soir, comme la cime de ces montagnes se dore ! de quelles nuances les cieux sont colorés ! comme les nuages marchent, se meuvent et viennent déposer dans les eaux la teinte de leurs couleurs I Allez à la campagne, tournez vos regards vers la voûte des cieux, observez bien ses phénomènes de l'instant, et vous jurerez qu'on a coupé un morceau de la grande toile lumineuse que le soleil éclaire, pour le transporter sur le chevalet de l'artiste ; ou fermez votre main, et faites-en un tube qui ne vous laisse apercevoir qu'un espace limité de la grande toile, et vous jurerez que c'est un tableau de Vernet, qu'on a pris sur son chevalet, et transporté dans le ciel.f Quoique de tous nos peintres celui-ci soit le plus fécond,; aucun ne me donne moins de travail. Il est- impossible! de rendre ses compositions ; il faut les voir. Ses nuits' sont aussi touchantes que ses jours sont beaux ; ses ports sont aussi beaux que ses morceaux d'imagination sont piquants. Également merveilleux, soit que son pinceau captif s'assujettisse à une nature donnée, soit que sa muse, dégagée d'entraves, soit libre et abandonnée à elle-même ; incompréhensible, soit qu'il emploie l'astre du jour ou celui de la nuit, la lumière naturelle ou les lumières artificielles, à éclairer ses tableaux; toujours) harmonieux, vigoureux et sage, tel que ces grands poètes,/ ces hommes rares, en qui le jugement balance si parfai-j tement la verve, qu'ils ne sont jamais ni exagérés, nij froids. Ses fabriques, ses édifices, les vêtements, \eê actions, les hommes, les animaux, tout est vrai. De près,
(il VOUS frappe ; de loin, il vous frappe plus encore. Chardin et Vernet, mon ami, sont deux grands magiciens. On dirait de celui-ci qu'il commence par créer le pays, et qu'il a des hommes, des femmes, des enfants en réserve dont il peuple sa toile, comme on peuple une colonie ; puis il leur fait le temps, le ciel, la saison, le bonheur, le malheur qu'il lui plaît. C'est le Jupiter de Lucien qui, las d'entendre les cris lamentables des humains, se lève de table, et dit : « De la grêle en Thrace;... » et l'on voit aussitôt les arbres dépouillés, les moissons hachées et le chaume des cabanes dispersé : « la peste en Asie ;...» et l'on voit les portes des maisons fermées, les rues désertes et les hommes se fuyant : « ici, un volcan ;... » et la terre s'ébranle sous les pieds, les édifices tombent, les animaux s'effarouchent, et les habitants des villes gagnent les campagnes : « une guerre' là;... » et les nations courent aux armes et s'entr'égorgent : « en cet endroit une disette ;... » et le vieux laboureur expire de faim sur sa porte. Jupiter appelle cela gouverner le monde, et il a tort. Vernet appelle cela^ faire des tableaux, et il a raison.