LA POESIE ET LA PHILOSOPHIE
Ces deux petits tableaux m'appartienent*: et Ton prétend qu'il sont très jolis. C'est aussi mon avis.
L'un montre une femme couronnée de lauriers, la tête et les regards tournés vers le ciel, dans une accès de verve. A sa droite est un bout de cheval Pégase assez mal touché.
L'autre représente une femme sérieuse, pensive, en méditation, le coude posé sur un bureau, et la tête appuyée sur sa main. Puisqu'il n'y a qu'un jugement sur ces deux \morceaux, et qu'ils sont à moi, il serait dans l'ordre que j'en ignorasse ou que j'en celasse les défauts-; mais dans les arts, comme en amour, un bonheur qui n'est fondé que sur l'illusion ne saurait durer. Mes amis, faites comme moi, voyez votre maîtresse telle qu'elle est. Voyez vos statues, vos- tableaux, vos amis tels qu'ils sont ; et s'ils vous ont enchanté le premier jour, le charme durera. Je me souviens qu'une femme, qui doutait un peu de la bonté de mes yeux, me demanda son portrait que j'entamai sur-le-champ, et qu'elle n'eut pas le courage de me laisser finir; elle me ferma la bouche avec une de ses mains ; cependant je l'aimais bien .Mes deux petits tableaux sont bien coloriés, surtout la Philosophie \ il ne manquent pas d'expression, surtout la Philosophie dont les accessoires, les livres, le bureau et le reste sont encore précieusement finis. Mais le bras droit de la Poésie, dont la main gauche est très belle... — Eh bien, ce bras droit?... — a quelque incorrection qui me blesse ; et ceux de la Philosophie sont d'une servante ; et puis les deux figures, surtout celle-ci, ont un caractère domestique et commun qui ne convient guère à des natures idéales, abstraites, symboliques, qui devraient être grandes, exagérées, et d'un autre monde.... Une femme qui compose n'est pas la Poésie ; une femme qui médite
* Ils sont rappelés dans les Regrets sur tnfi vieille robe de chambre.
n'est pas la Philosophie. Outre Faction propre à Tétat, il y a la physionomie. — Et ils vous plairont toujours ces petits tableaux? — Je le crois. — Et cette amie qui vous ferma la bouche, vous plaît-elle encore? — Plus que jamais.
le dauphin mourant, environne de sa famille. le duc de bourgogne lui présente la couronne de l'immortalité *.
Ah I mon ami , combien de beaux pieds , de belles mains, de belles chairs, de belles draperies, de talent perdu 1 Qu'on me porte cela sous les charniers des Innocents ; ce sera Je plus bel ex-voto qu'on y ait jamais suspendu.
Un grand rideau s'est levé, et l'on a vu le Dauphin moribond, étendu sur son lit, le corps à demi nu.
Cette idée du Dauphin derrière le rideau a fait fortune. Le Dauphin a passé toute sa vie derrière un rideau, et un rideau bien épais : c'est Thomas qui l'a dit en prose'; c'est moi qui l'ai dit en vers ; c'est Gochin qui l'a dit en gravure'; c'est La Grenée qui le dit en peinture, d'après M. de La Vauguyon, qui lui avait appris à se tenir là.
Sa femme est assise à côté de lui, dans un fauteuil.
La France, triste et pensive, est debout à son chevet.
* Tableau composé et commandé par Toîle déchiré. Cette idée est ingénieuse.
M. le duc de La Vauguyon. — Il était L'auteur a demandé à M. Diderot une
fini a^ant la mort de M*"* la Dauphine. inscription pour cette estampe, et celui-
On lit sur son -visage la perte que la ci lui a donné à choisir entre les trois
France allait faire de cette auguste prin- suivantes :
cesse, honorable \ictime de l'amour con- Seindit se nubes, et in nthera purprat apertum.
juçal. [Note du livret.) C'est ce que Virgile dit d'Enée, lors-
« Y. Sur V Eloge du Dauphin^ par que, le nuage s'étant ouvert , il parut
Thomas, fc VI, des Œuvres complètes, aux yeux des Carthagjinois.
p. 347. Ou bien celle-ci, qui parait faite exprès
' Gochin, — dit Grimm, dans une note pour l'estampe :
du Salon de 4765, — a fait une estampe • • • Veiam
à l'honneur de feu Mr le Dauphin. On Scindliur, et vit« ïlo'J' ;"»;*• P||«f*; .
\oit, en haut, les armes de ce pnnce, \
jalonnantes de gloire ; au bas, la Mort, Ou bien ce vers-ci, de la fabrique du
qui a déchiré un grand voile qui dé- philosophe :
robait un nombreux cortège de vertus ^ ™ort • '*'*!* *" ^^ ^* •* ''«•
désignées par leurs attributs ; à droite Ce vers me paraît aussi beau que
et à gauche, il y a des lambeaux du simple. »
Un des enfants, avec le cordon bleu, a la tête penchée dans le giron de sa mère.
Un second, avec le cordon bleu, est debout au pied du lit.
Un troisième, avec le cordon bleu, est penché sur le pied du lit.
Le petit duc de Bourgogne, tout nu, mais avec le cordon bleu, suspendu dans les airs au centre de la toile, environné de lumière, présente la couronne éternelle à son père.
Il n'y a certainement que son père qui l'aperçoive, car son apparition ne fait pas la moindre sensation sur les autres.
Cette merveilleuse composition a été imaginée et commandée par M. de La Vauguyon :
Rare et sublime effort d'une imaginative, Qui ne le cède en rien à personne qui vive !
Molière, VÉtourdi, acte ni, scène v.
On s'était d'abord adressé à Greuze. Celui-ci répondit que ce projet de tableau était fort beau, mais qu'il ne se sentait pas le talent d'en faire quelque chose. La Grenée, , plus avide d'argent que Greuze, et c'est beaucoup dire^ , et moins jaloux de gloire, s'en est chargé. Je m'en réjouis pour Greuze. Je vois que l'argent n'est pourtant pas la chose qu'il estime le plus.
Revenons au tableau que M. de La Vauguyon se propose de consacrer à la mémoire d'un prince qui lui fut cher, et qui lui permet, en dépit de son père, d'empoisonner le cœur et l'esprit de ses enfants de bigoterie, de jésuitisme, de fanatisme et d'intolérance. A la bonne heure. Mais de quoi s'avise cette tête d'oison-là, d'imaginer une composition et de vouloir commander à un art qu'il n'entend pas mieux que celui d'instituer un prince ? Il ne se doute donc pas que rien n'est si difficile que d'ordonner une composition en général, et que la difficulté redouble lorsqu'il s'agit d'une scène de mœurs, d'une scène de famille, d'une dernière scène de la vie, d'une scène pathétique. Il a vu tous ses personnages sur
la toile aussi plats qu'il les aurait vus sur le théâtre du monde, si bonne nature et si bonne fortune ne s'v fussent opposées ; et laGrenée Ta bien secondé. Monsieur le duc, vous avez promis à Tartiste, combien? mille écus? Donnez-en deux mille ; et courez vous cacher tous deux.
Pourriez-vous me dire pourquoi, quand on a vu une fois les tableaux de La Grenée, on ne désire plus de les revoir ? Quand vous aurez répondu à cette question, vous trouverez qu'avec quelque sévérité que Naigeon et moi l'ayons traité, nous avons été justes.
Mais quoi ! me direz-vous, dans ce grand nombre de tableaux peints par La Grenée il n'y en a pas un beau? Non, mon ami ; ils sont tous agréables pour moi ; mg^isl' ils ne sont pas beaux. Il n'y en a pas un où il n'y ait des choses de métier supérieurement faites ; pas un que je ne voulusse avoir ; mais s'il fallait ou les avoir tous ou n'en avoir aucun, j'aimerais mieux n'en avoir aucun. ; Jugerons-nous de l'art comme la multitude ? En jugerons-A / nous comme d'un métier, comme d'un talent purement i mécanique ? L'appellerons-nous la routine de bien faire des I pieds et des mains, une bouche, un nez, un visage, une figure entière, même de faire sortir cette figure de la toile? Prendrons-nous les connaissances préliminaires- de l'imitation de nature, pour la véritable imitation de nature? ou rapporterons-nous les productions du peintre à leur vrai but, à leur vraie raison ? Y a-t-il pour les peintres une indulgence qui n'est ni pour les poètes ni pour les musiciens ? En un mot, la peinture est-elle l'art \ de parler aux yeux seulement ? ou celui de s'adresser au cœur et à l'esprit, de charmer l'un, d'émouvoir l'autre par l'entremise des yeux ? 0 mon ami ! la plate chose que des vers bien faits I la plate chose que de la musique bien faite ! la plate chose qu'un morceau de peinture bien fait, bien peint 1 Concluez... concluez que La Grenée n'est / pas le peintre, mais bien maître La Grenée. /
{Salon de 1767.)