SEPT PETITS TABLEAUX DE PAYSAGE
Je voudrais en savoir un médiocre, je vous le dirais. Le plus faible est beau; j'entends beau pour un autre; car il y en a un ou deux qui sont au-dessous de l'artiste, et que Chardin a cachés. Pensez des autres tant de bien qu'il vous plaira.
Le jeune Loutherbourg a aussi exposé une scène de nuit, que nous eussions pu comparer avec celle de Vernet, si le tapissier l'eût voulu ; mais il a placé l'une de ces compositions à un des bouts du Salon, et l'autre à Kautre
1 Du cabinet de M. le marquis de ^ Appartenant à M'»* Geoffrin. (Cette Villette. indication ne se trouve que dans l'é-
* Du cabinet de H. le marquis de dition de Tan lY.) Roquefeuilie.
bout. Il a craint que ces deux morceaux ne se tuassent ; je les ai bien regardés ; mais j'avoue que je n'en sais pas assez pour juger entre eux. Il y a, ce me semble, plus de vigueur , d'un côté ; plus d'harmonie et de moelleux , de l'autre. Quant à l'intérêt, des pâtres Jmêlés avec leurs animaux qui se réchauffent sous une roche ne sont pas à comparer avec une femme mourante , qu'on rappelle à la vie. Je ne crois pas non plus que le paysan qui occupe le reste de la toile de Loutherbourg, soit à mettre en parallèle avec la marine qui occupe le reste de la toile de Vernet. Les lumières de Vernet sont infiniment plus vraies, et son pinceau plus précieux ; je résume : Lou- j therbourg serait vain du tableau de Vernet ; Vernet ne | rougirait pas de celui de Loutherbourg.
Un des morceaux des Quatre Saisons y celui où l'on voit à droite, sur le fond, un moulin à eau; autour du moulin, les eaux courantes; au bord des eaux des femmes qui lavent du linge, m'a singulièrement frappé par la couleur, la fraîcheur, la diversité des objets, la beauté du site, et la vie de la nature.
Le reste des paysages* fait dire : aliquandd bonus dormi- v tat Homerus, Ces roches jaunâtres sont ternes, sourdes, I sans effet ; c'est partout une même teinte ; composition malade de bile répandue ; le pèlerin qui les traverse est pauvre, mesquin, dur et sec. Un peintre jaloux de sa réputation n'aurait pas montré ce morceau ; un peintre envieux de la réputation de son confrère, l'aurait mis au grand jour. Le tapissier l'a placé dans un coin. J'aime à j voir que Chardin pense et sente bien.
Autre composition malade d'une maladie plus dangereuse : c'est la bile verte répandue. Celui-ci est aussi sec, aussi monotone, aussi terne , aussi froid, aussi sale que le précédent. Chardin l'a fourré dans le même coin. Monsieur Chardin , je vous en loue.
Il y aura, mon ami, dans cet article de Vernet, quelques redites de ce que j'en écrivais il y a deux ans ; mais
* Vernet avait encore plusieurs ta- appartenaient à MM. Godefroy le jeune, bleaux sous les n»* 73, 74, 75, 7tf, qui Jacquin, joaillier du roi, et Bouillettc.
IL n.
Tartiste me montrant le même génie et le même pinceau, il faut bien que je retombe dans le même éloge ; je persiste dans mon opinion. Vernet balance Claude le Lorrain dans Fart d'élever des vapeurs sur la toile ; et il lui est infiniment supérieur dans l'invention des scènes, le dessin des figures, la variété des incidents, et le reste. Le premier n'est qu'un grand paysagiste tout court ; l'autre est un peintre d'histoire, selon mon sens. Le Lorrain choisit des phénomènes de nature plus rares, et par cette raison peut-être plus piquants. L'atmosphère de Vernet est plus commune, et par cette raison, plus facile à reconnaître.
{Salon de 1765.)
J'avais écrit le nom de cet artiste au haut de ma page*, et j'allais vous entretenir de ses ouvrages, lorsque je suis parti pour une campagne voisine de la mer, et renommée par la beauté de ses sites. Là, tandis que les uns perdaient autour d'un tapis vert les plus belles heures du jour, les plus belles journées, leur argent et leur gaieté ; que d'autres, le fusil sur l'épaule, s'excédaient de fatigue à suivre leurs chiens à travers champs; que quelques-uns allaient s'égarer dans les détours d'un parc, dont,, heureusement pour les jeunes compagnes de leurs erreurs, les arbres sont fort discrets; que les graves personnages faisaient encore retentir à sept heures du soir la salle à manger de leurs cris tumultueux, sur les nouveaux principes des économistes, l'utilité ou l'inutilité de la philosophie, la religion, les mœurs, les acteurs, les actrices, le gouvernement, la préférence des deux musiques, les beaux-arts, les lettres et autres questions importantes, dont ils cherchaient toujours la solution au fond des bouteilles, et regagnaient, enroués, chancelants, le fond de leur appartement, dont ils avaient peine à retrouver la porte, et se remettaient, dans un fauteuil, de la chaleur et du zèle avec lesquels ils avaient sacrifié leurs poumons, leur estomac et leur raison , pour intro-
* Salon de 1767. Le livret annonce seulement : Plusieurs tableaux sous le même iiuiliéit).
duire le plus bel ordre possible dans toutes les branches de Tadministration ; j'allais, accompagné de l'instituteur des enfants de la maison, de ses deux élèves, de mon bâton et de mes tablettes, visiter les plus beaux sites du monde. Mon projet est de vous les décrire, et j'espère que ces tableaux en vaudront bien d'autres. Mon compagnon de promenade connaissait supérieurement la topographie du pays, les heures favorables à chaque scène champêtre, l'endroit qu'il fallait voir le matin ; celui qui recevait son intérêt et ses charmes, ou du soleil levant ou du soleil couchant ; l'asile qui nous prêterait de la fraîcheur et de l'ombre pendant les heures brûlantes de la journée. C'était le cicérone de la contrée. 11 en faisait les honneurs aux nouveaux venus ; et personne ne s'entendait mieux à ménager à son spectateur la surprise du premier coup d'oeil.
Les ombres des montagnes commençaient à s'allonger, et la fumée à s'élever au loin au-dessus des hameaux ; ou en langue moins poétique, il commençait à se faire tard, lorsque nous vîmes approcher une voiture. « C'est, dit l'abbé, le carrosse de la maison ; il nous débarrassera de ces marmots, qui, d'ailleurs, sont trop las pour s'en retourner à pied. Nous reviendrons, nous, au clair de la lune ; et peut-être trouverez-vous que la nuit a aussi sa beauté.
— Je n'en doute pas, et je n'aurais pas grand'peine à vovs en dire les raisons. »
Cependant le carrosse s'éloignait avec les deux petits enfants, les ténèbres s'augmentaient, les bruits s'affaiblissaient dans la campagne, la lune s'élevait dans l'horizon ; la nature prenait un aspect grave dans les lieux privés de la lumière, tendre dans les plaines éclairées. Nous allions en silence, l'abbé me précédant, moi le suivant, et m'attendant à chaque pas à quelque nouveau coup de théâtre. Je ne me trompais pas. Mais comment ( vous en rendre l'effet et la magie ? Ce ciel orageux et ' obscur, ces nuées épaisses et noires, toute la profondeur,
toute la terreur qu'elles donnaient à la scène; la teinte qu'elles jetaient sur les eaux, l'immensité de leur étendue ; la distance infinie de l'astre à demi voilé, dont les rayons tremblaient à leur surface; la vérité de cette nuit, la variété des objets et des scènes qu'on y discernait, le bruit et le silence, le mouvement et le repos, l'esprit des incidents, la grâce, l'élégance, l'action des figures, la vigueur de la couleur, la pureté du dessin, mais surtout
i l'harmonie et le sortilège de l'ensemble : rien de négligé, rien de confus; c'est la loi de la nature riche sans profusion, et produisant les plus grands phénomènes avec la moindre quantité de dépense. Il y a des nuées; mais un ciel , qui devient orageux ou qui va cesser de l'être, n'en assemble pas davantage. Elles s'étendent ou se ramassent et se meuvent; mais c'est le vrai mouvement, l'ondulation réelle qu'elles ont dans l'atmosphère ; elles obscurcissent; mais la mesure de cette obscurité est juste. C'est ainsi que nous avons vu cent fois l'astre de la nuit en percer l'épaisseur. C'est ainsi que nous avons vu sa lumière afiaiblie et pâle trembler et vaciller sur les eaux. Ce n'est point un port de mer que rp.rtiste a voulu peindre « L'artiste I — Oui , mon ami , Vartiste, Mon secret m'a échappé ; et il n'est plus temps de recourir après : entraîné par le charme du Clair de lune de Vernet, j'ai oublié que je vous avais fait un conte jusqu'à présent, et que je
/ m'étais supposé devant la nature (et l'illusion était bien
: facile), puis tout à coup je me suis retrouvé de la campagne au Salon. =— Quoi! me direz-vous, l'instituteur, ses deux petits élèves, le déjeuner sur l'herbe, le pâté,
/sont imaginés? — È vero, — Ces différents sites sont des tableaux de Vernet? — Tu Ihai detto, — Et c'est pour rompre l'ennui et la monotonie des descriptions que vous en avez fait des paysages réels, et que vous avez encadré des paysages dans des entretiens? — A maraviglia ; bravo; ben sentito. Ce n'est donc plus de la nature, c'est de l'art; ce n'est plus de Dieu, c'est de Vernet que je vais vous parler. »
Ce n'est point, vous disais-je, un port de mer qu'il a
voulu peindre. On ne voit pas ici plus de bâtiments qu'il n'en faut pour enrichir et animer la scène. C'est l'intelligence et le goût; c'est l'art qui les a distribués pour l'effet; mais l'effet est produit sans que l'art s'aperçoive. Il y a des incidents, mais pas plus que l'espace et le moment de la composition n'en exigent. C'est, vous le répéterai -je, la richesse et la parcimonie de Nature toujours économe, et jamais avare ni pauvre. Tout est vrai. On le sent. On n'accuse, on ne désire rien, on jouit également de tout. J'ai ouï dire à des personnes qui avaient fréquenté longtemps les bords de la mer, qu'elles reconnaissaient sur cette toile, ce ciel, ces nuées, ce temps, toute cette composition.
Ce n'est donc plus à l'abbé que je m'adresse, c'est à vous. La lune élevée sur l'horizon est à demi cachée dans des nuées épaisses et noires ; un ciel tout à fait orageux et obscur occupe le centre de ce tableau, et teint de sa lumière pâle et faible, et le rideau qui l'offusque, et la surface de la mer qu'elle domine. On voit, à droite, une fabrique; proche de cette fabrique, sur un plan plus avancé sur le devant, les débris d'un pilotis ; un peu plus vers la gauche et le fond, une nacelle, à la proue de laquelle un marinier tient une torche allumée; cette nacelle vogue vers le pilotis ; plus encore sur le fond, et presque en pleine mer, un vaisseau à la voile , et faisant route vers la fabrique ; puis une étendue de mer obscure illimitée. Tout à fait à gauche, des rochers escarpés; au pied de ces rochers, un massif de pierre, une espèce d'esplanade d'où l'on descend de face et de côté, vers la mer ; sur l'espace qu'elle enceint à gauche contre les rochers, une tente dressée ; au dehors de cette tente, une tonne, sur laquelle deux matelots, l'un assis par-devant, l'autre accoudé par derrière, et tous les deux regardant vers un brasier allumé à terre, sur le milieu de l'esplanade. Sur ce brasier, une marmite suspendue par des chaînes de fer à une espèce de trépied. Devant cette marmite, un matelot accroupi et vu par le dos ; plus vers la gauche, une femme accroupie et vue de profil. Contre le mur
vertical qui forme le derrière de la fontaine, debout, le dos appuyé contre ce mur, deux figures, charmantes pour la grâce, le naturel, le caractère, la position, la mollesse, l'une d'homme, l'autre de femme. C'est un époux, peutêtre, et sa jeune épouse; ce sont deux amants; un frère et sa sœur. Voilà à peu près toute cette prodigieuse composition. Mais que signifient mes expressions exagérées et froides,. mes lignes sans chaleur et sans vie, ces lignes que je viens de tracer les unes au-dessous des autres? Rien, mais rien du tout ; il faut voir la chose. Encore oubliais-je de dire que sur les degrés de l'esplanade il y a des commerçants , des marins occupés à rouler, à porter, agissants, de repos ; et, tout à fait sur la gauche et les derniers degrés, des pêcheurs à leurs filets.
Je ne sais ce que je louerai de préférence dans ce morceau. Est-ce le reflet de la lune sur ces eaux ondulantes? Sont-ce ces nuées sombres et chargées et leur mouvement? Est-ce ce vaisseau qui passe au-devant de Tastre de la nuit, et qui le renvoie et l'attache à son immense éloignement? Est-ce la réflexion dans le fluide de la petite torche que ce marin tient à l'extrémité de la nacelle ? Sont-ce les deux figures adossées à la fontaine ? Est-ce le brasier dont la lueur rougeâtre se propage sur tous les objets environnants, sans détruire l'harmonie? Est-ce l'efifet total de cette nuit ? Est-ce cette belle masse de lumière qui colore les proéminences de cette roche, et dont la vapeur se mêle à la partie des nuages auxquels elle se réunit ?
On dit de ce tableau, que c'est le plus beau de Vernet, parce que c'est toujours le dernier ouvrage de ce grand maître qu'on appelle le plus beau ; mais, encore une fois, il faut le voir. L'effet de ces deux lumières, ces lieux, ces nuées, ces ténèbres qui couvrent tout, et laissent discerner tout ; la terreur et la vérité de cette scène auguste, tout cela se sent fortement, et ne se décrit point.
Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que l'artiste se rappelle ces effets à deux cents lieues de la nature, et qu'il n'a de modèle présent que dans son imagination; c'est qu'il
peint avec une vitesse incroyable ; c'est qu'il dit : Que la lumière se fasse, et la lumière est faite ; que la nuit succède au jour, et le jour aux ténèbres, et il fait nuit, et il fait jour; c'est que son imagination, aussi juste que féconde , lui fournit toutes ces vérités ; c'est qu'elles sont telles, que celui qui en fut spectateur froid et tranquille au bord de la mer, en est émerveillé sur la toile ; c'est qu'en effet ces compositions prêchent plus fortement la grandeur, la puissance, la majesté de la nature, que la nature même. Il est écrit : Cœli enarrant gloriam Dei, Mais ce sont les cieux de Vernet; c'est la gloire de \ Vernet. Que ne fait-il pas avec excellence I Figure 0 humaine de tous les âges, de tous les états, de toutes les ^ , nations; arbres, animaux, paysages, marines, perspec- v.* tives; toutes sortes de poésie, rochers imposants, mon-^ ^^ tagnes, eaux dormantes, agitées, précipitées; torrents, mers tranquilles, mers en fureur; sites variés à l'infini, fabriques grecques, romaines, gothiques; architectures civile, militaire, ancienne, moderne; ruines, palais, chaumières; constructions, gréements, manœuvres, vaisseaux ; cieux, lointains, calme,. temps orageux, temps serein; ciel de diverses saisons, lumières de diverses heures du jour; tempêtes, naufrages, situations déplorables, victimes et scènes pathétiques de toute espèce; jouV, nuit, lumières naturelles, artificielles, effets séparés ou confondus de ces lumières. Aucune de ses scènes accidentelles, qui ne fit seule un tableau précieux. Oubliez toute la droite de son Clair de lune^ couvrez-la, et ne voyez que les rochers et l'esplanade de la gauche, et vous aurez un beau tableau. Séparez la partie de la mer et du ciel, d'où la lumière lunaire tombe sur les eaux, et vous aurez un beau tableau. Ne considérez sur la toile que le rocher de la gauche; et vous aurez vu une belle chose. Contentez-vous de l'esplanade et de ce qui s'y passe ; ne regardez que les degrés avec les différentes manœuvres qui s'y exécutent; et votre goût sera satisfait. Coupez seulement cette fontaine avec les deux figures qui y sont adossées ; et vous emporterez sous votre bras un morceau de prix.
3î)« SALONS.
Mais, si chaque portion isolée vous affecte ainsi, quel ne doit pas être l'effet de l'ensemble ! le mérite du tout !
Voilà vraiment le tableau de Vernet que je voudrais posséder. Un père, qui a des enfants et une fortune modique, serait économe en l'acquérant. Il en jouirait toute sa vie; et dans vingt à trente ans d'ici, lorsqu'il n'y aura plus de Vernet, il aurait encore placé son argent à un très honnête intéj-êt ; car lorsque la mort aura brisé la palette de cet artiste , qui est-ce qui en ramassera les débris ? Qui est-ce qui le restituera à nos neveux ? Qui est-ce qui payera ses ouvrages?
Tout ce que je vous ai dit de la manière et du talent de Vernet, entendez-le des quatre premiers tableaux que je vous ai décrits comme des sites naturels.
Le cinquième est un de ses premiers ouvrages. Il le fit à Rome pour un habit, veste et culotte. Il est très beau, très harmonieux; et c'est aujourd'hui un morceau de prix.
En comparant les tableaux qui sortent tout frais de dessus son chevalet , avec ceux qu'il a peints autrefois, on l'accuse d'avoir outré sa couleur. Vernet dit qu'il laisse au temps le soin de répondre à ce reproche , et de montrey à ses critiques combien ils jugent mal. Il observait, à cette occasion, que la plupart des jeunes élèves qui allaient à Rome copier d'après les anciens maîtres, y apprenaient l'art de faire de vieux tableaux : ils ne songeaient pas que, pour que leurs compositions gardassent au bout de cent ans la vigueur de celles qu'ils prenaient pour modèles, il fallait savoir apprécier Teffet d'un ou de deux siècles , et se précautionner contre l'action des causes qui détruisent.
Le sixième est bien un Vernet, mais un Vernet faible, faible :
. . . Aliquando bonus dormitat...
HoBAT. de Arte poet., y. 287.
Ce n'est pas un grand ouvrage, mais c'est l'ouvrage d'un grand peintre; ce qu'on peut dire toujours des feuilles
volant3s de Voltaire. On y trouve le signe caractéris- j tique, l'ongle du lion.
Mais comment, me direz-vous, le poète, l'orateur, le peintre, le sculpteur, peuvent-ils être si inégaux, si différents d'eux-mêmes? C'est l'affaire du moment, de l'état i du corps , de l'état de l'âme ; une petite querelle dômes- » tique ; une caresse faite le matin à sa femme , avant que d'aller à l'atelier : deux gouttes de fluide perdues et qui renfermaient tout le feu, toute la chaleur, tout le génie ; un enfant qui a dit ou fait une sottise; un ami qui a manqué de délicatesse ; une maîtresse qui aura accueilli trop familièrement un indifférent; que sais-je? un lit trop froid ou trop chaud , une couverture qui tombe la nuit, un oreiller mal mis sur son chevet , un demi-verre de vin pris de trop, un embarras d'estomac, des cheveux ébouriffés sous le bonnet ; et adieu la verve. Il y a du hasard aux échecs et à tous les autres jeux de l'esprit. Et pourquoi n'y en aurait-il pas ? L'idée sublime qui se présente , où était-elle l'instant précédent ? A quoi tient-il qu'elle soit ou ne soit pas venue? Ce que je sais, c'est qu'elle est tellement liée à l'ordre fatal de la vie du poète | et de l'artiste, qu'elle n'a pu venir ni plus tôt ni plus | tard, et qu'il est absurde de la supposer précisément la ' même dans un autre être , dans une autre vie , dans un l autre ordre de choses.
Le septième est un tableau de l'effet le plus piquant et le plus grand. Il semblerait que, de concert, Vernet et Loutherbourg se seraient proposé de lutter, tant il y a de ressemblance entre cette composition de l'un et une autre composition du second; même ordonnance, même sujet, presque même fabrique , mais il n'y a pas à s'y tromper. De toute la scène de Vernet, ne laissez apercevoir que les pêcheurs placés sur la langue de terre, ou que la touffe d'arbres à gauche , plongés dans la demi-teinte ou éclairés de la lumière du soleil couchant qui vient du fond, et vous direz : « Voilà Vernet; » Loutherbourg n'en sait pas encore jusque-là.
Ce Vernet, ce terrible Vernet, joint la plus grande
il. "" 23
modestie au plus grand talent. Il me disait un jour : « Me demandez-vous si je fais les ciels comme tel maître, je vous répondrai que non ; les figures comme tel autre, je vous répondrai que non; les arbres et le paysage comme celui-ci, môme réponse; les brouillards, les eaux, les vapeurs comme celui-là, même réponse encore ; infét rieur à chacun d*eux dans une partie, je les surpasse tous dans toutes les autres : » et cela est vrai.
Bonsoir, mon ami, en voilà bien suffisamment sur Vernet. Demain matin, si je me rappelle quelque chose que j'aie omis, et qui vaille la peine de vous être dit, vous le saurez.
... J*ai passé la nuit la plus agitée. C'est un état bien singulier que celui du rêve. Aucun philosophe que je connaisse n'a encore assigné la vraie différence de la I veille et du rêve. Veillé-je, quand je crois rêver? rêvé- 1 je, quand je crois veiller? Qui m'a dit que le voile ne se déchirerait pas un jour, et que je ne resterais pas convaincu que j'ai rêvé tout ce que j'ai fait, et fait réellement tout ce que j'ai rêvé? Les eaux, les arbres, les forêts que j'ai vus en nature, m'ont certainement fait \ une impression moins forte que les mêmes objets en ' rêve. J'ai vu, ou j'ai cru voir, tout comme il vous plaira, une vaste étendue de mer s'ouvrir devant moi. J'étais éperdu sur le rivage à l'aspect d'un navire enflammé. J'ai vu la chaloupe s'approcher du navire, se remplir d'hommes, et s'éloigner. J'ai vu les malheureux, que la chaloupe n'avait pu recevoir, s'agiter, courir sur le tillac j du navire, pousser des cris. J'ai entendu leurs cris, je les j ai vus se précipiter dans les eaux, nager vers la chaj loupe, s'y attacher. J'ai vu la chaloupe prête à être submergée; §lle l'aurait été, si ceux qui l'occupaient, ô loi terrible de la nécessité 1 n'eussent coupé les mains, fendu la tête, enfoncé le glaive dans la gorge et dans la poitrine, tué, massacré impitoyablement leurs semblables, les compagnons de leur voyage, qui leur tendaient en vain, du milieu des flots, des bords de la chaloupe, des mains suppliantes, et leur adressaient des prières qui
n'étaient point entendues. J'en vois encore un de ces malheureux, je le vois, il a reçu un coup mortel dans les flancs. Il est étendu à la surface de la mer, sa longue chevelure est éparse, son sang coule d'une large blessure ; l'abîme va l'engloutir; je ne le vois plus. J'ai vu un autre matelot entraîner après lui sa femme qu'il avait ceinte d'un câble par le milieu du corps ; ce même câble faisait plusieurs tours sur un de ses bras ; il nageait, ses forces commençaient à défaillir ; sa femme le conjurait de se sauver et de la laisser périr. Cependant la flamme du vaisseau éclairait les lieux circonvoisins, et ce spectacle avait attiré sur le rivage et sur les rochers les habitants de la contrée, qui en détournaient leurs regards. Une scène plus douce et plus pathétique succéda à celle-là. Un vaisseau avait été battu d'une affreuse tempête; je n'en [pouvais douter à ses mâts brisés, à ses voiles déchirées, à ses flancs enfoncés, à la manœuvre des matelots qui ne cessaient de travailler à la pompe. Ils étaient incertains, malgré leurs efforts, s'ils ne couleraient point à fond, à la rive même qu'ils avaient touchée ; cependant il régnait encore sur les flots un murmure sourd. L'eau blanchissait les rochers de son écume ; les arbres qui les couvraient avaient été brisés, déracinés. Je voyais de toutes parts les pavages de la tempête ; mais le spectacle qui m'arrêta, ce fut celui des passagers qui, épars sur le rivage , frappés du péril auquel il avaient échappé, pleuraient, s'embrassaient, levaient leurs mains au ciel, posaient leurs fronts à terre ; je voyais des filles défaillantes entre les bras de leurs mères, de jeunes épouses transies sur le sein de leurs époux ; et, au milieu de ce tumulte, un enfant qui sommeillait paisiblement dans son maillot. Je voyais sur la planche qui descendait du navire au rivage, une mère qui tenait un petit enfant pressé sur son sein; elle en portait un second sur ses épaules ; celui-ci lui baisait les joues. Cette femme était suivie de son mari, il était chargé de nippes et d'un troisième enfant qu'il conduisait par ses lisières. Sans doute ce père et cette mère avaient été les derniers à
sortir du vaisseau, résolus à se sauver ou à périr avec leurs enfants. Je voyais toutes ces scènes touchantes, et j'en versais des larmes réelles. 0 mon ami I Tempire de la tête sur les intestins est violent, sans doute ; mais celui des intestins sur la tête Test-il moins? Je veille, je vois, j'entends, je regarde, je suis frappé de terreur. A l'instant la tête commande, agit, dispose des autres organes. Je dors, les organes conçoivent d'eux-mêmes la même agitation, le même mouvement, les mêmes spasmes que la terreur leur avait imprimés; et à l'instant ces organes commandent à la tête , en disposent ; et je crois voir, regarder, entendre. Notre vie se partage ainsi en deux manières diverses de veiller et de sommeiller. Il y a la veille de la tête , pendant laquelle les intestins obéissent, sont passifs ; il y a la veille des intestins, où la tête est passive, obéissante, commandée ; où l'action descend de la tête aux viscères, aux nerfs, aux intestins ; et c'est ce que nous appelons veiller ; où l'action remonte des viscères, des nerfs, des intestins à la tête ; et c'est ce que ous appelons rêver. Il peut arriver que cette dernière action soit plus forte que la précédente ne l'a été et n'a pu l'être ; alors le rêve nous affecte plus vivement que la i réalité. Tel, peut-être, veille comme un sot, et rêve comme un homme d'esprit. La variété des spasmes, que les intestins peuvent concevoir d'eux-mêmes, correspond à toute la variété des rêves et à toute la variété des délires ; à toute la variété des rêves de l'homme sain qui sommeille, à toute la variété des délires de l'homme malade qui veille et qui n'est pas plus à lui. Je suis au coin de mon foyer, tout prospère autour de moi ; je suis dans une entière sécurité. Tout à coup il me semble que les murs de mon appartement chancellent; je frissonne, je lève les yeux à mon plafond, comme s'il menaçait de s'écrouler sur ma tête. Je crois entendre la plainte de ma femme, les cris de ma fille. Je me tâte le pouls ; c'est la fièvre que j'ai : c'est l'action qui remonte des intestins à la tête, et qui en dispose. Bientôt la cause de ces effets connue, la tête reprendra son sceptre et son autorité, et
tous les fantômes disparaîtront. L'homme ne dori vraiment que quand il dort tout entier. Vous voyez une belle femme; sa beauté vous frappe; vous êtes jeune; aussitôt l'organe propre du plaisir prend son élasticité ; vous dormez, et cet organe indocile s'agite ; aussitôt vous revoyez la belle femme , et vous en jouissez plus voluptueusement peut-être. Tout s'exécute dans un ordre contraire, si l'action des intestins sur la tête est plus forte que ne le peut être celle des objets mêmes : un imbécile dans la fièvre, une fille hystérique ou vaporeuse, sera grande, fière, haute, éloquente ,
Nec mortale son an s...
YiROiL. AUneid, lib. VI, v. 50.
La fièvre tombe, l'hystérisme cesse, et la sottise renaît. Vous concevez maintenant ce que c'est que le fromage mou qui remplit la capacité de votre crâne et du mien. C'est le corps d'une araignée dont tous les filets nerveux ■) sont les pattes ou la toile. Chaque sens a son langages Lui, il n'a point d'idiome propre ; il ne voit point, il n'entend point, il ne sent même pas; mais c'est un excellent truchement. Je mettrais à tout ce système plus de vraisemblance * et de clarté, si j'en avais le temps. Je vous montrerais tantôt les pattes de l'araignée agissant sur le corps de l'animal, tantôt le corps de l'animal mettant les pattes en mouvement. Il me faudrait aussi un peu de pratique de médecine; il me faudrait... du repos, s'il vous plait , car j'en ai besoin.
Mais je vous vois froncer le sourcil. De quoi s'agit-il encore; que me demandez-vous?... J'entends; vous ne laissez rien en arrière. J'avais promis à l'abbé quelque radoterie sur les idées accessoires des ténèbres et de l'obscurité. Allons, tirons-nous vite cette dernière épine du pied, et qu'il n'en soit plus question.
Tout ce qui étonne l'âme, tout ce qui imprime un sentiment de terreur conduit au sublime. Une vaste plaine
* On reconnaît ici le germe dn Dialogue avec d'Alembert, que Diderot écrivit l Ters la même époque. 1
n'étonne pas comme l'océan, ni l'océan tranquille comme l'océan agité.
j L'obscurité ajoute à la terreur. Les scènes de ténèbres sont rares dans les compositions tragiques. La difficulté
. du technique les rend encore plus rares dans la peinture, où d'ailleurs elles sont ingrates et d'un effet qui n'a de
.vrai juge que parmi les maîtres. Allez à l'Académie, et proposez -y seulement ce sujet, tout simple qu'il est : demandez qu'on vous montre « l'Amour volant au-dessus du globe pendant la nuit, tenant, secouant sonflambe;au, et faisant pleuvoir sur la terre , à travers le nuage qui le porte, une rosée de gouttes de feu entre mêlées de flèches. »
(La nuit dérobe les formes, donne de l'horreur aux bruits ; ne fût-ce que celui d'une feuille, au fond d'une Iforêt, il met l'imagination en jeu ; l'imagination secoue vivement les entrailles ; tout s'exagère. L'homme prudent entre en méfiance ; le lâche s'arrête, frémit ou s'enfuit ; le brave portç la main sur la garde de son épée. Les temples sont obscurs. Les tyrans se montrent peu; on ne les voit point, et à leurs atrocités on les juge plus grands que nature. Le sanctuaire de l'homme civilisé et de l'homme sauvage est rempli de ténèbres. C'est de l'art de s'en imposer à soi-même qu'on peut dire :
Quod latet arcana non enarrabile fibra.
, A. Pbbsii Flacci, sat. Y., y. S9.
Prêtres, placez vos autels, élevez vos édifices au fond des forêts. Que les plaintes de vos victimes percent les ténèbres. Que vos scènes mystérieuses, théurgiques, sanglantes, ne soient éclairées que de la lueur funeste des torches. La clarté est bonne pour convaincre ; elle ne vaut rien I pour émouvoir. La clarté , de quelque manière qu'on ! l'entende, nuit à l'enthousiasme. Poètes, parlez sans .' cesse d'éternité, d'infini, d'immensité, du temps, de l'espace, de la divinité, des tombeaux, des mânes, des enfers, d'un ciel obscur, des mers profondes, des forêts obscures, du tonnerre, des éclairs qui déchirent la nue. Soyez ténébreux. Les grands bruits ouïs au loin, la chute des
eaux qu'on entend sans les voir, le silence, la solitude, le désert, les ruines, les cavernes, le bruit des tambours voilés, les coups de baguette séparés par des intervalles) les coups d'une cloche interrompus et qui se font attendre, le cri des oiseaux nocturnes, celui des bétes féroces en hiver, pendant la nuit, surtout s'il se mêle au murmure des vents, la plainte d'une femme qui accouche, toute plainte qui cesse et qui reprend, qui reprend avec éclat, et qui finit en s'éteignant ; il y a dans toutes ces choses, je ne sais quoi de terrible, de grand et d'obscur.
Ce sont ces idées accessoires, nécessairement liées à la nuit et aux ténèbres, qui achèvent de porter la terreur dans le cœur d'une jeune fille qui s'achemine vers le bosquet obscur où elle est attendue. Son cœur palpite ; elle s'arrête. La frayeur se joint au trouble de sa passion ; elle succombe, ses genoux se dérobent sous elle. Elle est trop heureuse de rencontrer les bras de son amant, pour la recevoir et la soutenir ; et ses premiers mots sont : « Est-ce vous ? »
Je crois que les nègres sont moins beaux pour les nègres mêmes, que les blancs pour les nègres et pour les blancs. Il n'est pas en notre pouvoir de séparer les idées que Nature associe. Je changerai d'avis, si l'on me dit / que les nègres sont plus touchés des ténèbres que de/ l'éclat d'un beau jour.
Les idées de puissance ont aussi leur sublimité ; mais ( la puissance qui menace émeut plus que celle qui pro- | tège. Le taureau est plus beau que le bœuf; le taureau ' écorné qui mugit, plus beau que le taureau qui se promène et qui paît ; le cheval en liberté, dont la crinière flotte aux vents, que le cheval sous son cavalier; l'onagre, que râne ; le tyran que le roi ; le crime, peut-être, que la vertu ; les dieux cruels que les dieux bons ; et les législateurs sacrés le savaient bien.
La saison du printemps ne convient point à une scène ' auguste.
La magnificence n'est belle que dans le désordre. En> tassez des vases précieux ; enveloppez ces vases entassés.
i renversés, d'étoffes aussi précieuses : l'artiste ne voit là j qu'un beau groupe, de belles formes. Le philosophe *. remonte à un principe plus secret. Quel est l'homme \ puissant, à qui ces choses appartiennent, et qui les aban- [ donne à la merci du premier venu ?
Les dimensions pures et abstraites de la matière ne sont pas sans quelque expression. La ligne perpendiculaire, image de la stabilité, mesure de la profondeur, frappe plus que la ligne oblique.
Adieu, mon ami. Bonsoir et bonne nuit. Et songez-y bien, soit en vous endormant, soit en vous réveillant, et vous m'avouerez que le traité du beau dans les arts est à faire, après tout ce que j'en ai dit dans les Salons précédents, et tout ce que j'en dirai dans celui-ci.
{Salon de \767 ,)
f- Il semble que tous nos artistes se soient cette année*
/ donné le mot pour dégénérer. Les excellents ne sont
que bons, les bons sont médiocres et les mauvais sont
détestables. Vous aurez de la peine à deviner à propos
de qui je fais cette observation ; c'est à propos de Yernet,
oui, de ce Yernet que j'aime, à qui je dois de lareconnais-
: sance et que je me plais tant à louer, parce que je satis-
, fais mon penchant sans tomber dans l'adulation.