‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 137 sur 153 · PLUSIEURS TABLEAUX DE MARINE ET DE PAYSAGE · texte numérisé non relu

PLUSIEURS TABLEAUX DE MARINE ET DE PAYSAGE

Entre ses compositions vous vous seriez arrêté do préférence devant une Tempête et un Brouillard, Tous les deux sont d'un faire précieux , d'une extrême vérité et d'un meilleur ton de couleur que les autres, peut-être ( parce qu'ils ont l'avantage d'avoir été peints par le temps, ^ comme il arrive aux ouvrages des grands coloristes. Vernet est bien avec le temps, qui fait tant de mal à ses confrères. Le. reste n'est pas delà force des morceaux dont je vous entretiens, à beaucoup près. 11 y a de la mollesse de pinceau et un ton de couleur cru ; les fig'ures,

d'une touche toujours légère, y sont quelquefois d'un T dessin négligé, les roches d'une même forme ; on y sent j la pratique. Ce n'est pas qu'il n'y ait un mérite réel à les avoir faits ; si c'étaient les premiers qu'on vit, on en aurait la tête tournée, mais on le compare à lui-même,/ et c'est lui qui se blesse. Il est bien de peindre facilement, mais il faut celer la routine qui donne aux productions en tout genre un air de manufacture. Ce n'est pas à Vernet seul que je m'adresse, c'est à Saint-Lambert, à Voltaire, àd'Alembert, à Rousseau, à l'abbé Morellet, à moi.

Vernet ne se montre guère sans un Clair de Lune ; il y en avait donc un, et c'était une belle chose. La vérité \ la plus parfaite, bien que je n'en crusse rien ; le con- ) traste et le mélange des lumières de l'astre et du feu merveilleusement entendus ; une profondeur de scène ! une dégradation ! une justesse de ton dans la couleur ! Il y avait peu de morceaux aussi parfaits. Si vous y eussiez exigé une touche plus ferme et moins de qualité dans le faire, celui à qui vous l'eussiez dit à l'oreille, qui vous eût entendu et senti, aurait été un homme de l'art, parce qu'il n'y a qu'un homme de l'art qui eût osé hasarder ce souhait.

Écoutez un fait, mais un fait vrai à la lettre. Il était \ nuit, tout dormait autour de moi ; j'avais passé la mati- / née au Salon. Je me recordais le soir ce que j'avais vu.' J'avais pris la plume, j'allais écrire que le Clair de lune ) de Vernet était un peu sec et que les nuées m'en avaient paru trop noires et pas assez profondes, lorsque tout à i coup je vis à travers mes vitres la lune entre des nuées, . au ciel, la chose même que l'artiste avait imitée sur sa toile. Jugez de ma surprise lorsque, me rappelant le tableau, je n'y remarquai aucune différence avec le phé- ' nomène que j'avais sous les yeux : même noir en nature, même sécheresse. J'allais calomnier l'art et blasphémer ^ la nature. Je m'arrêtai et je me dis à moi-même qu'il ne fallait pas accuser Vernet de fausseté sans y avoir bien regardé.

Le Clair de lune avait pour pendant un Soleil nébuleux

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