MICHEL VAN LOO
PORTRAIT DE tmEROT *.
Moi. J'aime Michel ; mais j'aime encore mieux la vérité. Assez ressemblant ; il peut dire à ceux qui ne le reconnaissentpas, comme le jardinier de l'Opéra-Comique, « C'est qu'il ne m'a jamais vu sans perruque. » Très vivant ; c'est sa douceur, avec sa vivacité ; mais trop jeune, tête trop petite, joli comme une femme, lorgnant, souriant, mignard, faisant le petit bec, la boucné en cœur ; rien de la sagesse de couleur du Cardinal de Chùiseul ; et puis un luxe de vêtement â ruiner le pauvre littérateur, si le receveur de la capitatioîi vient à l'impo-l ser sur sa robe de chaâibre ^. Kécritoii^e, les livres;,'
* êravé in-folio piir fienriqpez et re- (ion dans Un Èèdfiii «(<$* tML tUille ftMéi éh ««tileuif.pâr AliJL Oë tableau f«M. de thàmk^. Iift-.^fttt fat«î|. ofen- •st eonflenré dans la famille d,e Yandeul. coraèr avec celle du .don fait jbar
* Saii« floilté céUé dôfat U èèt Qtt«t- H^* 6(d&ifl eu phiièlntM.
les accessoires aussi bien qu'il est possible, quand on a
voulu la couleur brillante et qu'on veut être harmonieux.
Pétillant de près, vigoureux de loin, surtout les chairs.
Du reste, de belles mains bien modelées, excepté la
gauche qui n'est pas dessinée. On le voit de face ; il a la
\ tète nue ; son toupet gris, avec sa mignardise, lui donne
' l'air d'une vieille coquette qui fait encore l'aimable ; la
• position d'un secrétaire d'État et non d'un philosophe.
La fausseté du premier moment a inAué sur tout le
/ reste. C'est cette folle de madame Yan Loo qui venait
\ jaser avec lui, tandis qu'on le peignait, qui lui a donné
cet air-là, et qui a tout gâté. Si elle s'était mise à son
clavecin, et qu elle eût préludé ou chanté.
Non ha ragione, ingrato, Un core abbandonato,
ou quelque autre morceau du même genre, le philosophe sensible eût pris un tout autre caractère ; et le portrait , s'en serait ressenti. Ou mieux encore, il fallait le laisser ' seul, et l'abandonner à sa rêverie. Alors sa bouche se serait entr'ouverte, ses regards distraits se seraient portés au loin, le travail de sa tète, fortement occupée, se serait peint sur son visage ; et Michel eût fait une belle chose. Mon joli philosophe, vous me serez à jamais un témoi- ( gnage précieux de l'amitié d'un artiste, excellent artiste, plus excellent homme. Mais que diront mes petits enfants, lorsqu'ils viendront à comparer mes tristes ouvrages avec ce riant, mignon, efféminé, vieux coquet-là? Mes enfants, je vous préviens que ce n'est pas moi. J'avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j'étais affecté. J'étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste ; mais je ne fus jamais tel que vous me voyez là. J'avais un grand \ front, des yeux très vifs, d'assez grands traits, la tête tout ' à fait du caractère d'un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la bêtise, à la rusticité des anciens temps. Sans l'exagération de tous les traits dans
la gravure qu'on a faite d'après le crayon de Greuze\ je serais infiniment mieux. J'ai un masque qui trompe Tartiste ; soit qu'il y ait trop de choses fondues ensemble ; soit que, les impressions de mon âme se succédant très rapidement et se peignant toutes sur mon visage, l'œil du peintre ne me retrouvant pas le même d'un instant à l'autre, sa tâche devienne beaucoup plus difficile qu'il ne la croyait. Je n'ai jamais été bien fait que par un pauvre diable appelé Garand *, qui m'attrapa, comme il arrive à un sot qui dit un bon mot. Celui qui voit mon portrait par Garand, me voit. ^Ecco il vero Pulcinella^. M. Grimm l'a fait graver ; mais il ne le communique pas. Il attend toujours une inscription * qu'il n'aura que quand j'aurai produit quelque chose qui m'immortalise. — Et quand l'aura-t-il? — Quand? demain peut-être ; et qui sait ce que je puis? Je n'ai pas la conscience d'avoir encore employé la moitié de mes forces. Jusqu'à présent je n'ai que baguenaudé. J'oubliais parmi les bons portraits de moi, le buste de mademoiselle Collot, / surtout le dernier*, qui appartient à M. Grimm, mon i ami. 11 est bien, il est très bien ; il a pris chez lui la / place d'un autre, que son maître M. Falconet avait fait,;
* Ce profil de Greiize au pastel, qui' tourner les badauds amassés autour appartient aujourd'hui à M. Walferdin, d'un polichinelle , leur crie en leur a été fort souTent gravé. Diderot veut montrant le crucifix : u Le polichiparler ici de la gravure qu'en a faite nelle qui vous rassemble n'est qu'un sot, Saint-Aubin en 1766. le seul, le vrai polichinelle, le voilà! »
* Garand était membre de TAca- * 11 n'y eut jamais d'inscription ajoudemie de Saint-Luc. Le portrait qu'il a tée à ce portrait. L'exemplaire qu'en fait de Diderot a été gravé par Chenu, possède M. Walferdin en porte cepen- C'est celui qui est reproduit dans l'édi- dant une, mais manuscrite , ainsi contion des Œuvres complètes publiées par çue :
MM. Assézat et Tourneux. Peut-être n «nt de grards amis et quelques bas Jaloux,
faut-il souscrire au jugement que porte Le soleil plaît à l'aigle et blesse les liiboux.
Diderot sur son talent comme ppintre. Par !• La Fontaine du xtiii» siècle
vent qu'il n'était point maladroit dans tions proposées, en voici une tirée de
ce genre Quand il ne çravait pas Im- j^ j)Scade philosophique, et signée
même, c était Chenu qui gravait d après Boulard : x- :i » o lui.
« AlUision à une anecdote souvent Bomaucier, philosophe, enthousiaste et fin.
citée depuis que Diderot l'a rapportée ^***«"* ^^ ^«>° «' V\téiio.
dans ses Lettres à J^'» Volland : anec- • Le premier est à l'Ermitage^à Saint-
dote où un moine vénitien, pour dé- Pétersbourg.
} et qui n'était pas bien. Lorsque Falconet eut vu le buste i de son élève, il prit un marteau, et cassa le sien devant i elle. Cela est franc et courageux. Ce buste en tombant en morceaux sous le coup de l'artiste, mit à découvert deux belles oreilles qui s'étaient conservées entières sous une indigne perruque dont madame Geoffrin m'avait fait affubler après coup. M. Grimm n'avait jamais pu pardonner cette perruque à madame Geoffrin. Dieu merci, les voilà réconciliés ; et ce Falconet, cet artiste si peu jaloux de la réputation dans l'avenir, ce contempteur si déterminé de l'immortalité, cet homme si dùrespectueux de la postérité, délivré du souci de lui transmettre un ^\ mauvais buste. Je dirai cependant de ce mauvais buste, qu'on y voyait les traces d'une peine d'âme secrète dont j'étais dévoré, lorsque l'artiste le fit. Gomment se fait-il que l'artiste manque les traits grossiers d'une physionomie qu'il a sous les yeux, et fasse passer sur sa toile on sur sa terre glaise les sentiments secrets, les impressions cachées au fond d'une âme qu'il ignore ? La Tour avait fait le portrait d'un ami. On dit à cet ami qu'on lui avait donné un teint brun qu'il n'avait pas. L'ouvrage est rapporté dans l'atelier de l'artiste, et le jour pris pour le retoucher. L'ami arrive à l'heure marquée. L'artiste r prend ses crayons. Il travaille, il gâte tout ; il s'écrie : , « J'ai tout gâté. Vous avez l'air d'un homme qui lutte ; contre le sommeil ; » et c'était en effet l'action de son moj dèle, qui avait passé la nuit à côtéd'ime parente indisposée.
Michel Van Loo est vraiment un artiste ; il entend la grande machine ; témoin quelques tableaux de famille, où les figures sont grandes comme nature, et louables par toutes les parties de la peinture* Celui-ci est bien l'inverse de La Grenée. Son talent s'étend en raison de la grandeur de son cadre. Convenons toutefois qu'il ne sait pas rendre la finesse de là peau des femmes ; que pour toute cette variété de teintes que nous y voyons, il n'a que du blanc, du rouge et du gris, et qu'il réussit mieux aux portraits d*hommes. Je l'aime^ parce qu'il est simple ei nonnéte.
parce que c'est la douceur et la bienfaisance personnifiées. Personne n'a plus que lui la physionomie de son âme. Il avait un ami en Espagne. Il prit envie à cet ami d'équi-f per un vaisseau. Michel lui confia toute sa fortune. Le\ vaisseau fait naufrage; la fortune confiée fut perdue, etTami noyé. Michel apprend ce désastre, et le premier mot qui lui vient à la bouche, c'est : J'ai 'perdu un bon ami. Cela vaut bien un bon tableau. [Salon de 1767.)