‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 151 sur 153 · II · texte numérisé non relu

II

d'un cul qui m'a tourné la tête. — Vous en étiez à l'acte religieux annuel , et au déclin de la superstition nationale. — M'y voilà. Je pense que ce déclin a un terme; les progrès de la lumière sont limités ; elle ne gagne guère les faubourgs. Le peuple y est trop bête, trop misérable et trop préoccupé : elle s'arrête là; alors le nombre de ceux qui satisfont , dans l'année , à la grande cérémonie est égal au nombre de ceux qui restent, au milieu de la révolution des esprits, aveugles ou éclairés, incurables ou incorruptibles, comme il vous, plaira. — Ainsi voilà le troupeau de l'Église. — Il peut s'accroître, mais non diminuer. — La quantité de la canaille est à peu près toujours la même.

— Ecoutez, madame, écoutez. — Je m'ennuie assez sans cela. Il ne me fallait plus que la Socoplie.,. J'étais faite cette année pour voir de vilains culs... Il y a deux mois que j'étais seule ici; je ne savais que devenir; je me fis mener à Bonneuil , et dare , dare , dare , voilà un homme qui vient en cabriolet , comme si le diable l'emportait. Vous savez ce tournant vers l'église , il y avait là une femme montée sur un âne , entre deux paniers ; et crac , le moyeu du cabriolet accroche un panier , et voilà l'âne, les quatre fers en l'air d'un côté, et les paniers et et la femme, les quatre fers en l'air de l'autre. On s'amasse, on redresse les paniers, on relève l'âne par la queue; cependant on laissait là cette pauvre femme, qui criait comme une femme troussée. — Mais i! y en a qui ne crient pas trop. — Aux sérails. — Là comme ailleurs.

L'Alcoran fut le seul livre de la nation pendant plusieurs siècles ; on brûla les autres, ou parce qu'ils étaient superflus , s'il n'y avait que ce qui est dans l'Alcoran, ou parce qu'ils étaient pernicieux, s'ils contenaient autre chose que ce qui y est. Ce fut d'après ce raisonnement qu'on chauffa pendant six mois les bains d'Alexandrie des ouvrages du temps précédent. L'imposteur n'était plus, lorsque des fanatiques remplis de snn esprit damnaient le calife Almamon pour avoir accueilli la science

au détriment de la sainte ignorance des fidèles croyants. Ils disaient : Si quelqu'un ose l'imiter, il faut l'empaler et le porter de tribu en tribu, précédé d'un héraut qui criera : C'est ainsi qu'on traitera l'impie qui préférera la philosophie profane à la divine tradition, la raison au miraculeux Alcoran.

Cependant les Omméades firent peu de chose pour les savants. Les Abbassides osèrent davantage. Un d'entre eux institua des pèlerinages, éleva des temples, prescrivit des prières publiques, et se montra si religieux, qu'il put, sans irriter les dévots, attacher près de lui un astrologue et deux médecins chrétiens. Il n'y~a point de secte que les musulmans haïssent autant que la chrétienne. Cependant les lettrés que les derniers Abbassides appelèrent à leur cour étaient tous chrétiens. Le peuple n'y prit pas garde. — C'est qu'il était heureux sous leur gouvernement. Je dirais volontiers à un prince... — * Est-ce qu'on dit quelque chose aux princes? Mais voyons, père Hoop, ce que vous leur diriez, — Soyez bons ; soyez justes ; soyez victorieux; soyez honorés de vos sujets et redoutés de vos voisins. — Rien que cela? — J'ajouterais : Ayez une armée nombreuse à vos ordres , et vous établirez la tolérance universelle; vous renverserez ces asiles de l'ignorance, de la superstition et de l'inutilité. — Voulezvous vous taire ! vous ne savez donc pas que je veux fonder un couvent au Grandval? — Beau projet!... Vous réduirez à la simple condition de citoyens ces hommes de droit divin qui opposent sans cesse leurs chimériques prérogatives à votre autorité ; vous reprendrez ce qu'ils ont extorqué de l'imbécillité de vos prédécesseurs; vous restituerez à vos malheureux sujets la richesse dont ces dangereux fainéants regorgent ; vous doublerez vos revenus, sans multiplier les impôts ; vous réduirez leur chef orgueilleux à sa ligne et à son filet ; vous empêcherez des sommes immenses d'aller se perdre dans un gouffre étranger d'où elles ne reviennent plus ; vous aurez l'abondance et la paix ; et vous régnerez , et vous aure% exécuté de grandes phoses, sans exciter un murmure, s^ns verser

480 LETTRES A IfÂBEMOISELLE VOLLAND.

une goutte de sang. — Pardi, c'est un bel instrument que la langue ; comme il enfile cela I — Mais il faudrait, avant tout, qu'un souverain fût bien persuadé (jue l'amour de ses peuples est le seul véritable appui de sa jouissance. Si, dans la crainte que les murs de son palais ne tombent en dehors , il leur cherche des étais , il y en a certains qui tôt ou tard les renverseront en dedans. Un souverain prudent isolera sa demeure de celle des dieux. Si ces deux édifices sont trop voisins , le trône sera gêné par l'autel, l'autel par le trône; et il arrivera quelque jour que, portés l'un contre l'autre avec violence, ils s'ébranleront tous les deux. — Il ne serait' pas difficile à un prince politique de soulever le haut clergé contre la cour de Rome , ensuite le bas clergé contre le haut , puis d'avilir le corps entier. — Les voilà-t-il pas qui rêvent comment on pourrait traîner la sainte Eglise de Dieu dans la boue I Voulez-vous vous taire, vilains athées que vous êtes 1 — Mais à propos , le petit Croque-Dieu de Sussy ne vient-il pas souper? — Pardi, mon gendre, s'il vient, ménagez un peu ses oreilles; comment voulezvous qu'il dise la messe , quand il a ri de vos ordures ? — Qu'il ne la dise pas. — Il ne lui est pas aussi facile de se passer de la dire qu'à vous de l'entendre. — Je ne doute point que cela n'arrive un jour. — Pardi, je le voudrais bien ; c'est un petit homme ; il rit de si bon cœur. — Il ne s'agit que de persuader aux évéques de se passer du pape, et aux curés de partager avec les évoques. — Si vous me renvoyez là, il a la mine d'attendre longtemps... Mademoiselle Anselme , écoutez tout contre : si vous ne voulez pas que je vous voie avec le vilain cul de mon rêve, montrez-nous celui que vous portez.

— Les musulmans sont divisés en une multitude incroyable de sectes. On en compte jusqu'à soixante-treize. Ils ont des jansénistes, des molinistes, des pyrrhoniens, des sceptiques, des déistes, des spinosistes, des athées. — Les voilà bien lotis I... C'est comme parmi nous. La belle couvée l — On les vit éclore du mélange de la religion avec la philosophie. — Cette philosophie gâte tout. —

Lorsqu'ils quittèrent le glaive tranchant dont ils prouvaient la divinité de FAlcoran, et qu'ils se mirent à raisonner. — C'est encore une mauvaise chose que la raison ; aussi j'en use lemoins que je peux. — Ily parait quelquefois. — Aux autres il n'y paraît pas tant ; mais c'est tout un.

— Ils ont des espèces de manichéens et d'optimistes. Un des premiers disait un jour à son antagoniste : Un père eut trois enfants. — Mesdames, voici un conte; il faut l'entendre. — L'un de ces enfants vécut dans la crainte dé Dieu. — Et fit bien. Il n'y en a guère aujourd'hui de ceux-là. On ne sait plus ce que le monde devient ; les enfants sont aussi méchants que les vieilles gens. — Le second vécut dans le crime, et le troisième mourut tout jeune. Quel sera leur sort dans l'autre vie? L'optimiste répondit que le premier serait récompensé dans le ciel, le second puni dans les enfers, et que le troisième n'aurait ni châtiment ni récompense. Mais, reprit le manichéen, si ce dernier disait à Dieu : Seigneur, il n'a dépendu que de toi que je vécusse plus longtemps, et que je fusse assis dans le ciel à côté de mon frère; cela eût été mieux pour moi. Que lui répondrait le Seigneur? Il lui répondrait : J'ai vu que si je t'accordais une plus longue vie, tu tomberais dans le crime, et qu'au jour de mes vengeances, tu mériterais le supplice du feu. Mais, ajouta le manichéen, n'entendez-vous pas le second qui réplique au Seigneur : Eh I que ne m'ôtais-tu la vie dans mon enfance ? Pourquoi m'accorder les jours malheureux que tu as refusés à mon frère? Si je ne me réjouissais pas dans le ciel avec mon frère aîné, du moins je sommeillerais en paix auprès de mon frère cadet ; cela eût été aussi bien pour moi que pour lui. Comment le Seigneur s'en tirera-t-il ? — Ma foi, je n'en sais rien ; il y a de quoi le faire affoler. Mais nous saurons cela quand nous y serons ; il faut y aller tôt ou tard... Il lui dira : J'ai prolongé ta vie afin que tu méritasses la félicité éternelle, et tu me reproches une faveur que je t'ai faite... Si c'était une faveur, dira le troisième que ne me la faisais-tu donc aussi? — Voilà trois enfants bien incommodes; ils ont

dû donner bien du chagrin à leurs parents. Mais il faut prendre la charge avec les bénéfices. Allons souper.

— Il y en a qui nient tout rapport du Créateur à la créature. Selon eux, Dieu est juste parce qu'il est toutpuissant. Ses attributs n'ont rien de commun avec les nôtres ; et nous ne savons pas par quels principes nous serons jugés à son tribunal. — Maman, tant mieux pour votre amie M"*' de ***. — N'en parlons pas. Laissons notre prochain pour ce qu'il est. La fille est noire comme une taupe ; mais mon fils dit qu'elle a les pieds blancs. Blancs ou noirs, qu'est-ce que cela me fait? Pour la mère, elle eût été mieux avisée de garder ses yeux qu'elle avait beaux et bons, et de laisser assommer son mari ; mais ce qui est fait est fait. — Ils disent : Qu'est-ce qu'un être passager d'un instant, d'un point, devant un être éternel, infini? Que deviendraient les autres hommes pour un de leurs semblables à qui Dieu aurait accordé seulement une durée éternelle? Croit-on qu'il eût le moindre scrupule de s'immoler tout ce qui lui résisterait? Ne dirait-il pas à ses victimes : Qu'étes-vous en comparaison de moi ? Dans un moment il ne sera non plus question de vous que si vous n'aviez point été, vous ne jouirez ni ne souffrirez plus; mais il s'agit d'une éternité pour moi. Je me dis à moi-môme et à vous, selon ce que je suis et ce que vous êtes, périssez donc sans murmurer; je suis juste... — Il est incroyable tout ce qui leur croit dans la tête. En vérité, il y a de quoi déranger la mienne. — Cependant quelle distance plus grande encore de Dieu à un homme, que d'un homme, quel qu'on le suppose, à un autre! Qu'il soit immortel, cet homme, je le veux; combien ne lui restera-t-il pas encore d'infirmités qui le rapprocheront de la condition commune ? Toute notion de justice s'anéantit entre un homme et son semblable par le privilège d'un seul attribut divin, et nous osons en supposer entre Dieu et l'homme I II n'y a que le brahmane, qui craignit de blesser la fourmi, qui puisse dire à Dieu : Seigneur, pardonnez-moi si j'ai fait remonter mes idées jusqu'à voua ; je les ai fait descendre jusqu'à la

fourmi ; traitez-moi comme j'ai traité le plus misérable des insectes.

Au milieu de ces sectaires, il y en a qui se moquent de tout... Ils n'en sont ni plus heureux ni plus sages. — Madame de Saint- Aubin, vous avez une femme de chambre qui ne Test guère. — Qu'es1>-ce que cela me fait? — Pardi, cela me ferait à votre place. Je veux croire que ceux qui me touchent ont en tous temps les mains nettes. — Et voilà un éclat de rire qui part en un instant de tous les coins du salon. — Qu'appeïez-vous les mains nettes?... — Oui, madame, les mains nettes... Je sais ce que j'ai vu, et je m'entends.

' — Us ont des intolérants, comme madame. — Pardi, je n'empêche rien de ce que je ne vois pas ; c'est comme madame chose... Ma fille, aide-moi donc à trouver son nom. — Maman, il ne faut pas dire cela. — Ils viennent ici, je les loge porte à porte... — Père Hoop, je vous prie de continuer. — Un islamite intolérant avait attenté à la vie d'un philosophe dont il suspectait la croyance. Ce philosophe était puissant; il aurait pu châtier l'islamite ou le perdre par son crédit; il se contenta de le réprimander doucement et de lui dire : Tes principes te commandent de m'ôter la vie, les miens me commandent de te rendre meilleur, si je puis. Viens, que je t'instruise, et tu me tueras après, si tu veux. — Ma foi, cela est joli. — Que pensez-vous qu'il apprit? — Son catéchisme; car tout prêtre qu'il était, il ne le savait pas. — L'arithmétique et la géométrie... C'est peut-être ainsi qu'il en faudrait user avec tous les peuples à convertir... Faire précéder le missionnaire du géomètre. — Et pourquoi pas du chimicien aussi avec ses curbitudes ? — Madame, cela n'en serait pas plus mal. Qu'ils sachent d'abord combiner des unités, ensuite on leur fera combiner des idées plus difficiles. — Tenez, voilà la meilleure chose que vous ayez dite de toute la soirée. Si ce projet prend, mon amoureux Montamy partira pour la Cochinchine, et je n'en serai plus ennuyée. Allons souper là-dessus, et que la petit Croque-^Ojeu , qui ne vient point, s'en aille au diable.

— Et voilà, mon amie, comme le temps se passe. Je n*ai à vous dire que de ma tendresse et de nos entretiens. Au milieu de ces entretiens, moitié sérieux et moitié comiques, je soupire quelquefois, et je dis tout bas : Ahl si ma Sophie et sa sœur étaient ici ! et puis je soupire encore. M. de Berlize partit hier pour Paris; il vous porte une lettre. Je l'accompagnai jusqu'à Charenton, où j'espérais en prendre une de vous, et je ne fus pas trompé. Je revins à sept heures ; on m'attendait pour faire un piquet. Je jouai gaiement et heureusement. Nous perdons l'Écossais demain. J'en suis fâché; c'est un homme de hien qui a du sens et des connaissances. Sa mélancolie l'a promené dans tous les coins du monde, et je tirais parti de ses voyages. M"** d'Aine est la meilleure femme du mondé , c'est la prévenance en personne ; mais elle estropie tous les noms; elle appelle im chimiste un chimicien ; une cucurbite, une curbttude; Y Encyclopédie, Socopliey et ainsi du reste. La Parfaite-Union est une M"® de B***, qui a la fantaisie de fonder une coterie femelle sous ce titre. M"' de ***, la mère, est la femme d'un directeur des aides, à Bordeaux, à qui elle a sauvé la vie dans une émeute populaire : elle se jeta au milieu des séditieux. Une femme échevelée, qui errait, qui s'exposait aux pierres qui volaient de toutes parts , étonna les séditieux et suspendit leur fureur. Elle était dans un temps critique, et elle en perdit les yeux, et depuis l'infâme époux et son horrible fille se sont ligués pour tourmenter cette infortunée. Il y a des années qu'ils font couler des larmes amères de ces yeux qui ne voient plus. Le petit Croque-Dieu est le pussatni de M"» de Sussy. Il dit la messe le dimanche, et le reste de la semaine il fait le bouffon. Il avait été de la promenade; il devait être du souper; mais il ne vint qu'après. Nous avions dévoré, les femmes surtout; nous étions en train de dire des folies et d'en faire lorsque le cher petit prêtre arriva. « Ah I te voilà, l'abbé ; sais-tu bien que je n'aime pas qu'on me manque. — Madame n'y est-elle pas encore faite ? — Point du tout. » Le Croque-Dieu ne hait pas les

femmes ; il leur ferait volontiers cet honneur. M"* de *** était assise et accoudée sur une table ; il alla se pencher et s'accouder sur la môme table, vis-à-vis d'elle, car il est familier. M™* de ***, invitée par la commodité de sa posture et la largeur de sa croupe, prend un fauteuil, rapproche de lui, lui dit : « L'abbé, tiens-toi bien », et d'un saut elle enfourche l'abbé. .. L'abbé ne se fâcha point et fit bien. C'était encore une figure à voir que M"® Anselme. C'est l'innocence, la pudeur et la timidité mêmes. Elle ouvrait ses grands yeux, elle regardait à terre une mare énorme, et elle disait d'un ton de surprise : Mais! madame. — Eh! mais, oui... C'est moi, c'est l'abbé : des souliers, des bas, des cotillons, du linge.

^me ^Q *** gs|. honorable ; le petit prêtre est pauvre. Dès le lendemain il eut ordre d'acheter un habit complet. Comment trouverez-vous cela, mesdames de la ville? Pour nous, grossiers habitants du Grandval, il ne nous en faut pas davantage pour nous amuser et le jour et le lendemain.

ni

Au Grandval, le 15 octobre 1760.

Des plaies continuelles nous tiennent renfermés. M"*® d'Holbach s'use la vue à broder ; M°* d'Aine digère, étalée sur des oreillers ; le père Hoop, les yeux à moitié fermés, la tête fichée sur ses deux épaules, et les mains collées sur ses deux genoux, rêve, je crois à la fin du monde. Le Baron lit, enveloppé dans une robe de chambre et renforcé dans un bonnet de nuit ; moi, je me promène en long et en large, machinalement. Je vais à la fenêtre voir le temps qu'il fait, et je crois que le ciel fond en eau, et je me désespère... Est-il possible que j'aie déjà vécu près de quinze jours sans avoir entendu parler de vous? Ne m'avez-vous point écrit ? ou Damilaville a-t-il oublié

nos arrangements ? ou ce subalterne qui devait recevoir vos lettres à Gharenton, me les apporter ici, et prendre les miennes, serait-il arrêté par les mauvais temps ? C'est cela. Quand il s'agit d'accuser les dieux ou les hommes, c'est aux dieux queje donne la préférence. Ily a près de deux lieues d'ici à Gharenton ; les chemins sont impraticables ; et le ciel est si incertain qu'on ne peut s'éloiguer pour une heure, sans risquer d'être noyé. Cependant je suis très maussade ; c'est M™* d'Aine qui me le dit à l'oreille. Les sujets de conversation qui m'intéresseraient le plus, si j'avais l'âme satisfaite, ne me touchent presque pas. Le Baron a beau dire: « Allons donc, philosophe, réveUlez-vous » , je dors. Il ajoute inutilement : « Croyez-moi ; amusez-vous ici, et soyez sûr qu'on s'amuse bien ailleurs sans vous. » Je n'en crois rien. Comme il n'y a rien à tirer de moi, le voilà qui s'adresse au père Hoop. « Eh bien, vieille momie, que ruminez-vous là? — Je rumine une idée bien creuse. — Et cette idée, c'est ? — C'est qu'il y a eu un moment où il n'a tenu à rien que l'Europe ne vît un jour le souvrain pontificat et la royauté réunis dans la même personne et ne soit retombée à la longue sous le gouvernement sacerdotal. — Quand et comment cela? — Ce fut lorsqu'on délibéra si l'on permettrait ou non aux prêtres de se marier. Les Pères du Concile de Trente, attachés à de misérables petites vues de discipline ecclésiastique, étaient bien loin de sentir toute l'importance de cette affaire. — Ma foi, je ne la sens pas plus qu'eux. — Écoutez-moi. Si l'on eût permis aux prêtres de se marier, n'est-il pas certain que le souverain marié eût pu se faire ordonner prêtre ? Et croyez-vous que, fatigué des embarras continuels que les chefs du clergé donnent partout aux souverains, aucun d'entre eux ne se fût avisé de les terminer en réunissant en sa personne la puissance ecclésiastique à la puissance civile ? et si cet exemple eût été donné une fois, croyez-vous^ qu'il n'eût pas été suivi? — C'est-à-dire, père Hoop, que le roi aurait dit la messe et fait le prône? — Oui, madame, tout comme un autre. Le souverain ordonné eût fait

ordonner son fils ; les princes du sang se seraient fait ordonner, eux et leurs enfants. Vous verriez aujourd'hui tous les grands engagés dans les ordres ; la nation divisé© en deux classes : Tune noble et l'autre sacerdotale, qui aurait rempli les fonctions importantes de la société, et gui aurait attiré vers elle le respect que l'on doit à la dignité, à la naissance et aux talents ; l'autre imbécile, stupide, esclave, avilie, qui aurait été condamnée aux travaux mécaniques et que la double autorité des lois et de la superstition aurait tenue sans cesse courbée sous le joug. Bientôt la science se serait retirée dans le sein des familles nobles et sacerdotales ; pontifes et juges de la nation, les grands auraient encore été ses médecins, ses astronomes, ses théologiens, ses jurisconsultes, ses historiens, ses poètes, ses géomètres, ses chimistes, ses naturalistes, ses musiciens. Jaloux de la lumière qu'ils n'auraient pas manqué d'envier à la multitude, ils n'auraient trouvé de moyen plus sûr de la réserver à leurs enfants que par la langue secrète et l'écriture sacrée ; l'hiéroglyphe aurait reparu avec le silence et le mystère des collèges anciens ; l'imbécillité nationale s'accroissant avec le temps, l'hiéroglyphe, qui n'eût été dans le commencement qu'un symbole, serait devenu une idole pour le peuple, qui serait descendu peu à peu dans les absurdités de la superstition égyptienne, et Dieu sait quand il en serait sorti. Il y a des révolutions qui ont eu des causes moins importantes et des suites plus étranges. Quoi qu'il en soit, lemagianisme des Perses n'a peut-être pas eu d'autre commencement. — Et si tout cela avait eu lieu, ma fille, tu coucherais avec un prêtre et tu ferais des petits clercs. »

Combien de choses, pour et contre cette idée, n'aurais-je pas dites, si j'avais été capable d'attention I Mais une inquiétude a saisi mon esprit, et je ne saurais l'en délivrer... Arrivez donc, lettres de mon amie ; venez me rendre à mes amis, à leur entretien, et aux autres amusements de la maison où je suis.

Ils conviennent tous deux que le gouvernement sacer-

dotal est le pire de tous ; et les raisons qu'ils en apportent me frappent. « Point de commandement plus dur et plus absolu que celui qui s'exerce de la part des dieux. La masse des préjugés et des superstitions s'accroissant au gré de la cupidité du prêtre, elle devient énorme à la fin ; c'est un fardeau sous lequel la liberté et la raison sont également étouffées. Plus celui qui commande met de disproportion et de distance entre lui et celui qui lui obéit, moins le sang et la sueur de celui-ci lui sont précieux, plus la servitude est cruelle. Partout où les prêtres ont été souverains , il reste dans la vénération que les peuples leur portent encore, quoiqu'ils n'aient plus que le titre de prêtres, des vestiges qui ne montrent que trop à quel indigne excès elle était portée lorsqu'ils marchaient le sceptre dans une main et l'encensoir dans l'autre, et qu'ils allaient s'asseoir sur le trône et sur l'autel à côté du dieu. Dans plusieurs contrées de l'Asie, des espèces de cénobites sortent encore aujourd'hui de leur retraite et se montrent dans les villes ; ils sont tout nus ; ils se promènent dans les rues en sonnant une clochette ; et les femmes de tout état accourent en foule autour d'eux, se prosternent à leurs pieds, et leur baisent dévotement cette partie du corps que l'honnêteté ne permet pas de nommer. — Et vous croyez, père Hoop, que si j'étais dans ce pays-là, jïrais aussi I — Si vous iriez, madame! par Dieu ! je le crois : la reine y va bien. » Et puis voilà notre Écossais et M"*® d'Aine qui s'arrachent les yeux et qui se disent les choses les plus folles. « Un vilain marsouin comme cela, plus vieux, plus laid, plus ridé, plus crasseux ! Et qui sait où cela s'est fourré ? — La piété ne fait pas ces réflexions-là. — Oh ! je les ferais, moi, s'il fallait en passer par là ; je vous promets que je l'aurais fait échauder préalablement par ma femnie de chambre comme un cochon de lait. — Madame ! un prêtre, échaudé comme un cochon de lait I — Oui, oui. — Mais, sans aller si loin, a ajouté le père Hoop, interrogez un petit sous-vicaire de Saint-Roch, qui prétend sept fois la semaine attirer le Dieu du ciel sur la terre,

s'en nourrir, et le donner à manger à Pâques à dix mille

personnes, et demandez-lui ce qu'il pense de son sublime

ministère, en comparaison de la fonction du magistrat,

et de la dignité de prince et de souverain. Son tribunal

n'est pas magnifique ; c'est une boite chétive adossée

contre le pilier froid d'une église ; mais quand il y est

renfermé, il se regarde comme le représentant de celui

qui doit juger un jour les vivants et les morts ; c'est à

lui qu'il a été donné de délier ou de lier, d'absoudre ou

de retenir ; le ciel ratifie l'arrêt qu'il a prononcé, et les

portes en sont ouvertes ou fermées à son gré. Lorsqu'il

voit à ses pieds le monarque humilié confesser ses fautes,

implorer sa médiation, accepter l'expiation qu'il lui plaît

de prescrire , quelle idée trop haute peut-il concevoir

de lui-même ? Et si à l'orgueil de tant de prérogatives

extraordinaires il joignait celui d'imposer des lois, de

commander à des armées , et de gouverner ; simples

mortels, que serions-nous devant lui ? Voyez les Jésuites,

souverains et pontifes au Paraguay, comme ils en usent

avec leurs sujets I Ges misérables travaillent sans relâche

et ne possèd-ent rien. Ont-ils commis la plus petite faute?

le Père les appelle : il leur fait signe ; ils se déculottent,

s'étendent à terre, reçoivent cent coups d'étrivières, se

relèvent, remettent leurs culottes, remercient le bon Père,

le saluent très humblement, baisent le bout de sa manche,

et s'en vont contents et gais, s'ils le peuvent. »

Chère amie, je vais laisser là notre radotage philosophique, pour vous entretenir de sujets plus familiers... Gomme nous étions occupés une de ces après-midi, le père Hoop, le Baron et moi, à faire une partie de billard, on entend le bruit d'une voiture légère sur la chaussée ; la porte de la salle de billard s'ouvre subitement. C'est M""® d'Holbach qui entre, et qui nous demande avec une joie qui rayonnait autour de son visage comme une auréole : « Devinez la visite qui nous vient? » Comme nous ne devinions personne qui nous

490 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAiND.

aimât assez pour venir s'enfermer avec nous par le temps qu'il faisait : « C'est M. Le Roy* », nous dit-elle. Nous allâmes tous l'embrasser. Si vous savez combien je l'aime, vous saurez aussi combien il m'a été doux de le voir. Il y avait près de trois mois que j'en avais besoin. Il avait passé tout ce temps à jouir d'une petite retraite qu'il s'est faite dans la forêt. Cette retraite s'appelle les Loges. Malheur aux paysannes innocentes et jeunes qui s'amuseront aux environs des Loges! Paysannes innocentes et jeunes, fuyez les Loges! C'est là que le satyre habite. Malheur à celle que le satyre aura rencontrée auprès de sa demeure! C'est en vain qu'elle tendra ses mains au ciel, et qu'elle appellera sa mère ; le ciel ni sa mère ne l'entendront plus ; ses cris seront perdus dans la forêt; personne ne viendra qui la délivre du satyre; et quand le satyre l'aura surprise une fois aux environs de sa demeure, elle y retournera pour en être surprise encore. Si le hasard conduit encore les pas du satyre vers elle, elle s'enfuira comme auparavant, mais plus lentement, et peut-être retournera-t-elle la tête en fuyant; et quand le satyre l'atteindra, elle ne l'égratignera plus ; elle dira qu'elle va crier, mais elle ne criera plus, elle n'appellera plus sa mère. Mais le satyre ne la cherchera pas longtemps; car il est plus inconstant encore que libertin. Le bélier qui paît l'herbe qui croit autour de sa cabane n'est pas plus libertin ; le vent qui agite la feuille du lierre qui la tapisse est moins changeant. Celles qu'il ne recherchera plus et qui se seront amusées inutilement autour de sa cabane, et il y en aura beaucoup, s'en retourneront, tristes et chagrines, en disant au-dedans d'elles-mêmes : 0 méchant satyre ! ô satyre inconstant I si je l'avais su! Et leurs compagnes, qui verront leurs tristesses , leur en demanderont la

* Ch. Georges le Roy (f733-1789), binet, chez M. Poulet-Malassis, qui t

lieutenant des chasses des parcs de Yer- également réimprimé de Le Roy £out« A' F

sallles et de Marly , collaborateur de et AT»» de Pompadour (Baur, -1875.

V Encyclopédie, La dernière édition in- 12), étude dont Sainte-Beuve avait

de ses Lettres 8ur les animaux a été signalé la valeur, donnée en i%G2, par M. le docteur Ro-

cause ; et elles ne la diront pas : et les autres bergères innocentes et jeunes continueront de s'amuser autour de la cabane du satyre ; et lui de les surprendre encore une fois, de ne les surprendre plus; et elles de se taire. Voilà, mon amie, ce qu'on appelle une idylle que je vous fais, tandis que le satyre, l'oreille dressée, se réjouit à dire des contes à nos femmes. A propos de beaux yeux, il leur dit qu'un jour Saint-Évremond s'endormit entre deux femmes qui se disputaient sur ce qu'il faut appeler de beaux yeux. La matière était importante; chacune avait la prétention. On allégua beaucoup de choses fines et profondes ; on en allégua beaucoup de brillantes, et de réfléchies. Cependant Saint-Évremond, qui goûtait au milieu de la dispute le sommeil le plus doux, fut pris pour juge. Une des deux femmes, le tirant par ft bras, lui dit : « A votre avis , monsieur, quels sont les plus beaux? » Saint-Évremond se frottant les yeux, leur dit : ((Les plus beaux!... Ce sont les petits et ridés. — Les yeux petits et ridés sont les plus beaux ! y pensez-vous?

— Ah ! ah! vous parlez d'yeux ! Ma foi, j'ai cru que deux femmes de cour s'entretenaient d'autre chose. » Et voilà M""® d'Holbach qui baisse les yeux et qui joue l'inattention, et M™® d'Aine qui se met à rire comme une folle, en disant : « C'est une bonne connaissance à voir.

— Mais pourquoi si bonne? Il est toujours trop tard pour s'en servir. » Voilà encore un endroit qu'il ne faut pas lire à notre sœur Uranie.

Du Grandval, le 20 octobre 1760 *.

Voici, ma bonne amie, la suite de nos journées. Je vous en aurais peut-être fait un récit amusant; mais le

* Un très court fragment de celte de Grimm, au mois de janvier 4787, et lettre, la fable de Galiani, avait déjà dans les éditions Belin et Brière. été imprimé dans la Correspondance

moyen de plaisanter et de rire, lorsque nos âmes sont dans la tristesse. Je parle de votre mère, de votre sœur et de vous. Qu'il est heureusement né cet ami! que j'envie son caractère! L'espérance reste toujours au fond de sa boîte; au contraire, le hasard vient-il à entr'ouvrir le couvercle de la mienne, c'est la première chose qui s'en va. Ce n'est pas que je n'aperçoive aussi les fils auxquels je pourrais m'accrocher; mais je les vois si faibles et si déliés que je n'oserais m'y fier. J'^time presque autant m'abandonner au torrent que de saisir la feuille d'un saule.

Nous avons ici beaucoup de monde ; M. Le Roy, comme je vous l'ai dit, l'ami Giimm et l'abbé Galiani, M. et M°° R... J'aime la physionomie de M. R... S'il avait seulement la moitié de l'esprit qu'elle promet ! C'est un mélange de finesse et de volupté. Le matin , lorsque ses longs cheveux bruns tombent en boucles négligées sur ses épaules, on le prendrait pour l'Hymen, mais comme il est le lendemain d une noce, blême et un peu fatigué. M°« R... était vêtue d'un rouge foncé qui lui sied mal, et notre ami lui disait : «Comment, chère sœur, vous voilà belle comme un œuf de Pâques! » D'Alinville et M""* Geoffrin presque point ennuyés, chose rare. M"*® de Charmoi toujours avec ses beaux yeux et sa mine intéressante. Mon fils d'Aine S M. et M""® Schistre, M. Schistre avec sa mandore et son tympanon, et puis deux ou trois inconnus brochant sur le tout.

Je tiens à mon aise partout , mais plus encore à la campagne qu'ailleurs. J'occupe un appartement de femme ; c'est le plus agréable de la maison ; au milieu de ce monde il m'est resté, et j'en aime encore un peu plus notre hôtesse.

Plus la compagnie est nombreuse, plus on est libre. Tout à moi, je n'ai jamais eu tant de temps pour lire, pour me promener, pour être à vous, pour vous aimer et pour vous l'écrire.

1 C'est le fils de M"* d'Aine, le frère de M** d'Holbach, que Diderot appelait familièrement son fils.

Notre dîner a été très gai. M. Le Roy racontait qu'une fois il avait été malheureux en amour. « Rien qu'une fois? — Pas davantage... » Alors il dormait ses quinze heures et il engraissait à vue d'oeil. «Mais un amant malheureux doit être défait. — Ou le paraître, et il n'y avait pas moyen. C'est ce qui me désespérait.» Il reposait en raison de la peine qu'il avait endurée ; et quand il avait reposé, il pouvait souffrir derechef en raison du repos qu'il avait pris. « Sans cela vous n'y auriez pas suffi. — Il est vrai; mais du soir au matin j'étais tout frais pour la peine... — Mais si, malheureux, vous dormez vos quinze heures; heureux, combien dormez-vous? — Presque point. — Le bonheur vous fatigue peu. — On ne peut moins, et puis je répare vite. »

Vous comprenez tout ce que cela doit devenir à table, au dessert, entre douze ou quinze personnes, avec du vin de Champagne, de la gaieté, de l'esprit, et toute la liberté des champs.

M°** Geoffrin fut fort bien ; je fis un piquet avec elle, d'Alinville et le Baron. Je remarque toujours le goût noble et simple dont cette femme s'habille. C'était, ce jour-là, une étoffe simple, d'une couleur austère, des manches larges, le linge le plus uni et le plus fin, et puis la netteté la plus recherchée de tout côté. Elle me demanda des nouvelles de la mère et de l'enfant. Je répondis de l'enfant que je craignais qu'elle n'eût une vie agitée et malheureuse ; car elle était ennuyée du repos. « Tant mieux, me dit-elle, elle se remuera pour les paresseux » ; et elle en prit occasion de faire l'éloge de M™* d'Aine, que son attention continuelle pour nous autres fainéants tenait un pied levé et l'autre en l'air.

Ahî mon amie, où étiez-vous? Que faisiez-vous à Isle, où vous étiez, lorsque je vous désirais ici? Partout où je rencontre le plaisir, je vous y souhaite. Voilà M. Schistre qui prend sa mandore. Le voilà qui joue quelque musique. Quelle exécution! Tout ce que ses doigts font dire à des cordes est incroyable; et comme M°*® d'Holbach et moi nous n'en perdions pas un mot ! — Le joli courroux !

Page 1