‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 152 sur 153 · IL ^S · texte numérisé non relu

IL ^S

— Que cette plainte est douce I — Il se dépite ; il prend son parti. — Je le crois. — Les voilà qui se racommodent. — Il est vrai. — Le moyen de tenir contre un homme qui sait s'excuser ainsi ! — Il est sûr que nous entendions tout cela.

M. Schistre quitta sa mandorc, et la vivacité de notre plaisir devint le sujet de la conversation. Nous les laissâmes dire tout ce qu'ils voulurent, et nous préférâmes jouir en silence du reste de notre émotion. Le moment de palpitation qui suit un grand plaisir est encore un moment fort doux : car le cœur palpite avant et après le plaisir.

M"*» Geoffrin ne découche point; sur les six heures du soir, elle nous embrassa, et remonta dans sa voiture avec Tami d'Alinville, et la voilà partie.

Sur les sept heures, ils se sont mis à des tables de jeu, et MM. le Roy, Grimm, Tabbé Galiani et moi, nous avons causé. Ohl pour cette fois, je vous apprendrai à connaître Tabbé, que peut-être vous n'avez regardé jusqu'à présent que comme im agréable. Il est mieux que cela.

Il s'agissait entre Grimm et M. Le Roy du génie qui crée et de la méthode qui ordonne. Grimm déteste la méthode ; c'est, selon lui, la pédanterie des lettres. Ceux qui ne savent qu'arranger feraient aussi bien de rester en repos. « Mais c'est la méthode qui fait valoir. — Et qui gâte. — Sans elle, on ne profiterait de rien. — Qu'en se fatiguant, et cela n'en serait que mieux. Où est la nécessité que tant de gens sachent autre chose que leur métier? » Ils dirent beaucoup de choses que je ne vous rapporte pas, et ils en diraient encore, si l'abbé Galiani ne les eût interrompus comme ceci :

« Mes amis, je me rappelle une fable, écoutez-la. Elle sera peut-être un peu longue, mais elle ne vous ennuiera pas.

« Un jour, au fond d'une forêt, il s'éleva une contestation sur le chant entre le rossignol et le coucou. Chacun prise son talent. « — Quel oiseau, disait le coucou, a le

« chant aussi facile, aussi simple, aussi naturel et aussi (( mesuré que moi?

« — Quel oiseau, disait le rossignol, Ta plus doux, « plus varié, plus éclatant, plus léger, plus touchant, que « moi? »

« Le coucou : « Je dis peu de choses ; mais elle ont du «( poids, de Tordre, et on les retient. »

« Le rossignol : « J'aime à parler ; mais je suis toujours « nouveau, et je ne fatigue jamais. J*enchante les forêts; « le coucou les attriste. Il est tellement attaché à la leçon « de sa mère, qu'il n'oserait hasarder un ton qu'il n'a « point pris d'elle. Moi, je ne reconnais point de maître. « Je me joue des règles. C'est surtout lorsque je les <( enfreins qu'on m'admire. Quelle comparaison de sa « fastidieuse méthode avec mes heureux écarts I »

« Le coucou essaya plusieurs fois d'interrompre le rossignol. Mais les rossignols chantent toujours et n'écoutent point; c'est un peu leur défaut. Le nôtre, entraîné par ses idées, les suivait avec rapidité, sans se soucier des réponses de son rival.

«Cependant, après quelques dits et contredits, ils convinrent de s'en rapporter au jugement d'un tiers animal.

« Mais où trouver ce tiers également instruit et impartial qui les jugera? Ce n'est pas sans peine qu'on trouve un bon juge. Es vont en cherchant un partout..

« Ils traversaient une prairie, lorsqu'ils y aperçurent un âne des plus graves et des plus solennels. Depuis la création de l'espèce, aucun n'avait porté d'aussi longues oreilles. « Ahl dit le coucou en les voyant, nous sommes « trop heureux; notre querelle est une affaire d'oreilles; « voilà notre juge ; Dieu le fit pour nous tout exprès. »

« L'âne broutait. Il n'imaginait guère qu'un jour il jugerait de musique. Mais la Providence s'amuse à beaucoup d'autres choses. Nos deux oiseaux s'abattent devant lui, le complimentent sur sa gravité et sur son jugement, lui exposent le sujet de leur dispute, et le supplient très humblement de les entendre et de décider.

« Mais Tâne, détournant à peine sa lourde tête et n'en perdant pas un coup de dent, leur fait signe de ses oreilles qu'il a faim, et qu'il ne tient pas aujourd'hui son lit de justice. Les oiseaux insistent; l'âne continue à brouter. En broutant, son appétit s'apaise. Il y avait quelques arbres plantés sur la lisière du pré. « Eh bienl leur dit-il, « allez là : je m'y rendrai; vous chanterez, je digérerai, « je vous écouterai, et puis je vous en dirai mon avis. »

« Les oiseaux vont à tire-d'aile et se perchent; l'âne les suit de l'air et du pas d'un président à mortier qui traverse les salles du palais : il arrive, il s'étend à terre et dit : « Commencez, la cour vous écoute. » C'est lui qui était toute la cour.

« Le coucou dit : « Monseigneur, il n'y a pas un mot « à perdre de mes raisons ; saisissez bien le caractère de « mon chant, et surtout daignez en observer l'artifice et « la méthode. » Puis, se rengorgeant et battant à chaque fois des ailes, il chanta : « coucou, coucou, coucoucou, coucoucou, coucou, coucoucou. » Et, après avoir combiné cela de toutes les manières possibles , il se tut.

« Le rossignol, sans préambule, déploie sa voix, s'élance dans les modulations les plus hardies, suit les chants les plus neufs et les plus recherchés ; ce sont des cadences ou des tenues à perte d'haleine ; tantôt on entendait les sons descendre et murmurer au fond de sa gorge comme l'onde du ruisseau qui se perd sourdement entre des cailloux, tantôt on les entendait s'élever, se renfler peu à peu, remplir l'étendue des airs et y demeurer comme suspendus. Il était successivement doux, léger, brillant, pathétique, et quelque caractère qu'il prît, il peignait; mais son chant n'était pas fait pour tout le monde.

« Emporté par son enthousiasme, il chanterait encore ; mais l'âne, qui avait déjà bâillé plusieurs fois, l'arrêta et lui dit : « Je me doute que tout ce que vous avez chanté « là est fort beau, mais je n'y entends rien; cela me « paraît bizarre, brouillé, décousu. Vous êtes peut-être « plus savant que votre rival, mais il est plus méthodique « que vous, et je suis, moi, pour la méthode. »

Et Tabbé, s'adressant à M. Le Roy, et montrant Grimm du doigt : « Voilà, dit-il, le rossignol, et vous êtes le coucou; et moi je suis l'âne qui vous donne gain de cause. Bonsoir. »

Les contes de Tabbé sont bons, mais il les joue supérieurement. On n'y tient pas. Vous auriez trop ri de lui voir tendre son cou en Tair, et faire la petite voix pour le rossignol, se rengorger et prendre le tçn rauque pour le coucou; redresser ses oreilles, et imiter la gravité bête et lourde de Tâne ; et tout cela naturellement et sans y tâcher. C'est qu'il est pantomime depuis la tête jusqu'aux pieds.

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