SCÈNE IV
LE PÈRE DE FAMttLE, SOPHIE, MADAME HÉRERT.
LE PÈRE DE FAMILLE, apcrccvant Sopkie^ ditf d'un ton triste^ et avec l'air étonné , — Il ne m'a point trompé. Quels charmes! Quelle modestie I Quelle douceur I... Ahl...
MADAME HÉBERT. — Mousicur, nous uous rcudous à vos ordres.
LE PÈRE DE FAMILLE. — C'cst VOUS, mademoiselle, qui vous appelez Sophie?
SOPHIE, tremblante, troublée, — Oui, monsieur.
LE PÈRE DE FAMILLE, à madame Hébert, — Madame, j'aurais un mot à dire à mademoiselle. J'en ai entendu parler, et je m'y intéresse. {Madame Hébert se retire,)
80PHIB, toujours tremblante^ la retenant par le bras, — Ma bonne !
LE PÊRB DE FAMILLE. — Mon enfant, remettez-Tons. Je ne vous dirai rien qui puisse vous faire de la peine.
SOPHIE. — Hélas! {Madame Hébert va s'asseoir sur le fond de la salle \ elle tire son ouvrage^ et travaille.)
LE PERE DE FAMILLE conduit Sophie à une chaise^ et la fait asseoir à côté de lui. — D'où étes-vous, mademoiselle?
SOPHIE. — Je suis d'une petite ville de province.
LE PÈRE DE FAMILLE. — Y a-t-il longtemps que vous êtes à Paris?
SOPHIE. — Pas longtemps ; et plût au ciel que je n'y fusse jamais venue I
LE PÉRB DE FAMILLE. — Qu'y faitCS-VOUS?
SOPHIE. — J'y gagne ma vie par mon travail. LE PÉRB DE FAMILLE. — Vous étes bien jeune. . SOPHIE. — J'en aurai plus longtemps à souffrir. LE pÉRE DE FAMILLE. — Avoz-vous mousieuT votro père? SOPHIE. — Non, monsieur.
LE PERE DE FAMILLE. — Et VOtrC mèrC?
SOPHIE. — Le ciel me Ta conservée. Mais elle a eu tant de chagrins ; sa santé est si chancelante et sa misère si grande!...
LE PÈRE DE fabulle. — Votre mère est donc bien pauvre?
SOPHIE. — Bien pauvre. Avec cela, il n'en est point au monde dont j'aimasse mieux être la fille.
LE PÉRB DE FAMILLE. — Je VOUS louc de cc Sentiment; vous paraissez bien née... Et qu'était votre père?
SOPHIE. — Mon père fut un homme de bien. Il n'entendit jamais le malheureux sans en avoir pitié; il n'abandonna pas ses amis dans la peine; et il devint pauvre. Il eut beaucoup d'enfants de ma mère; nous demeurâmes tous sans ressource à sa mort... J'étais bien jeune alors... Je me souviens à peine de l'avoir vu... Ma mère fut obligée de me prendre entre ses bras, et de m'élever à la hauteur de son lit pour l'embrasser et rece-
voir sa bénédiction... Je pleurais. Hélas I je ne sentais pas tout ce que je perdais I
LE PÈRE DE FAMILLE, à part, — Elle me touche... {Continuant,) Et qu'est-ce qui vous a fait quitter la maison de vos parents, et votre pays?
SOPHIE. -r- Je suis venue ici, avec un de mes frères, implorer F assistance d'un parent quïTiéTé l)ien dur envers nous.Jl lïTavaïï viûe autrefois, eh province ; 11 pâratgssrtr avoir pris de Taffection pour moi, et ma mère avait espéré qu'il s'en ressouviendrait. Mais il a fermé sa porte à mon frère, et il m'a fait dire"ïïe n'en pas approcher."
LE PÈRE DE FAMILLE. — Qu'ost deveuu votrc frère?
sopmB. — Il s'est mis au service du roi. Et moi je suis restée avec la personne que vous voyez, et qui a la fconté de me regarder comme son enfant.
LE PÈRE DE FAMILLE. — Elle uc paraît pas fort aisée.
SOPHIE. — Elle partage avec moi ce qu'elle a.
LE PÈRE DE FAMILLE, — Et VOUS u'aVCZ pluS eutcudu
parler de ce parent?
SOPHIE. — Pardonnez-moi, monsieur; j'en ai reçu quelques secours. Mais de quoi cela sert-il à ma mère!
LE PÈRE DE FAMILLE. — Yotro mère vous a donc oubliée?
SOPHIE.— Ma mère avait fait un dernier effort pour nous envoyer à Paris. Hélas I elle attendait de ce voyage un succès plus heureux. Sans cela aurait-elle pu serésoudre à m'éloigner d'elle? Depuis, elle n'a plus su comment me faire revenir. Elle me mande cependant qu'on doit me reprendre, et me ramener dans peu. Il faut que quelqu'un s'en soit chargé par pitié. Ohl nous sommes bien à plaindre I
LE PÈRE DE FAMILLE. — Et VOUS ne Connaîtriez ici personne qui pût vous secourir?
SOPHIE. — Personne.
LE PÈRE DE FAMILLE. — Et VOUS travaillez pour vivre?
SOPHIE. — Oui, monsieur.
LE PÈRE DE FAMILLE. — Et VOUS vivCZ seuleS?
SOPHIE. — Seules.
LE PÈRE DE FAMILLE. — Mais qu'ost-cc qu'uu jeune