‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 29 sur 153 · SAINT-ALBIN. — NOU · texte numérisé non relu

SAINT-ALBIN. — NOU

LE COMMANDEUR. — Sais-tu cc qui te revient du bien de ta mère?

SAINT-ALBIN. — Je n'y ai jamais pensé; et je ne veux pas le savoir.

LE COMMANDEUR. — Écoute. C'était la plus jeune de six enfants que nous étions ; et cela dans une province où l'on ne donne rien aux filles. Ton père, qui ne fut pas

plus sensé que toi, s'en entêta et la prit. Mille écus de rente à partager avec ta sœur, c'est quinze cents francs pour chacun ; voilà toute votre fortune. .

SAINT-ALBIN. — J*ai quiuze cents livres de rente?

LE COMMANDEUR. — Tant qu'cUcs peuvent s'étendre.

SAINT-ALBIN. — Ah, Sophic I VOUS n'habiterez plus sous untoiti vousne sentirez plus les atteintes de la misère. J'ai quinze cents livres de rente I

LE COMMANDEUR. — Mais tu pcux cu attendre vingtcinq mille de ton père, et presque le double de moi. Saint- Albin, on fait des folies ; mais on n'en fait pas de plus chères.

sÂiNT-ALBiN. — Et que m'importe la richesse, si je n'ai pas celle avec qui je la voudrais partager?

LB COMMANDEUR. — InSCUSél

SAINT-ALBIN. — Jo sais. C'cst aiusi qu'on appelle ceux qui préfèrent à tout une femme jeune, vertueuse et belle ; et je me fais gloire d'être à la tête de ces fous-là.

LE COMMANDEUR. — Tu cours à tou malheur.

SAINT-ALBIN. — Je maugcais du pain, je buvais de l'eau à côté d'elle, et j'étais heureux.

LE COMMANDEUR. — Tu cours à tou malhcur.

SAINT-ALBIN. -— J'ai quiuzc cents livres de rente !

LE COMMANDEUR. — QuC fcraS-tU?

SAINT-ALBIN. — Elle scra nourrie, logée, vêtue, et nous vivrons.

LE COMMANDEUR. — Commo dcs gucux.

SAINT-ALBIN. — Soit.

Lfi COMMANDEUR. — Cela aurâ pèrô, tnère, frère, sœur: et tu épouseras tojit cela.

SAINT-ALBIN. — J'y suis résolu.

ÎJB COMMANDEUR.— Je t* attends aux enfants.

SAINT-ALBIN. — Alors jc m'adrcsscrai à toutes les âmes sensibles. On me verra, on verra la compagne de mon infortune, je dirai mon nom, et je trouverai du secours.

LE COMMANDEUR. — Tu conuais bien les hommes!

SAINT-ALBIN. — Vous Ics croycz méchants.

LE COMMANDEUR.— Et j'ai tort?

SAINT-ALBIN. — Toit OU raison, il me restera deux appuis avec lesquels je peux défier Tunivers : Tamour, qui fait entreprendre, et la fierté, qui fait supporter... On n'entend tant de plaintes dans le monde, que parce que le pauvre est sans courage... et que le riche est sans humanité...

LE COMMANDEUR. — J'entcnds... Eh bien! aie-la ta Sophie ; foule aux pieds la volonté de ton père, les lois de la décence, les bienséances de ton état. Ruine-toi, avilis-toi, roule-toi dans la fange, je ne m*y oppose plus. Tu serviras d'exemple à tous les enfants qui ferment l'oreille à la voix de la raison , qui se précipitent dans de» engagements honteux, qui affligent leurs parents, et qui déshonorent leur nom. Tu l'auras, ta Sophie, puisque tu l'as voulu; mais tu n'auras pas de pain à lui donner, ni à ses enfants qui viendront en demander à ma porté.

SAINT-ALBIN. — C'cst ce que vous craignez.

LE COMMANDEUR. — Nc suis-je pas bien à plaindre?... Je me suis privé de tout pendant quarante ans; j'aurais pu me marier, et je me suis refusé cette consolation. J'ai perdu de vue les miens, pour m'attacher à ceux-ci : m'en voilà bien récompensé!... Que dira-t-on dans le monde!... Voilà qui sera fait : je n'oserai plus m§ montrer; ou si je parais quelque part, et que l'on demande : « Qui est cette vieille croix, qui a l'air si chagrin, » on répondra tout bas : « C'est le Commandeur d'Auvilé ... l'oncle de ce jeune fou qui a épousé... oui... » Ensuite on se parlera à l'oreille, on me regardera; la honte et le dépit me saisiront; je me lèverai, je prendrai ma canne, et je m'en irai... Non, je voudrais pour tout ce que je possède , lorsque tu gravissais le long des murs du fort Saint-Philippe*, que quelque Anglais, d'un bon coup de baïonnette, t'eût envoyé dans le fossé, et que tu y fusses demeuré enseveli avep les autres ; du moins, on aurait dit : « C'est dommage, c'était un sujet; » et j'aurais pu solliciter une grâce du roi pour l'établissement

* Après la prise de Port-Hahon par les Français en 4 756, les Anglais s'étaient retirés au fort Saint-Philippe. (Ba.)

de ta sœur... Non, il est inouï qu'il y ait jamais eu un pareil mariage dans une famille.

SAiNT-ÂLBiN. ~ Ce 'sWa le premier.

LE COMMANDEUR.— Et je lé souff rirai?

SAINT-ALBIN. — S'il VOUS plaît.

LE COMMANDEUR. — .Tu lo Crois?

SAINT-ALBIN. — Assurémeut.

LE COMMANDEUR. — Àllons, nous verrous.

SAINT-ALBIN. — Tout est VU.

Page 1