‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 30 sur 153 · SAINT-ALBIN, SOPHIE, MADAME HÉBERT · texte numérisé non relu

SAINT-ALBIN, SOPHIE, MADAME HÉBERT

(Taodis que Saint-Albin continne comme s'il était geul, Sophie et sa boane s'ayancent, et parlent dans les intervalles du monologue de Saint-Albin.)

SAINT-ALBIN, apf'ès uTiepause, en se promenant et rêvant.

— Oui, tout est vu... ils ont conjuré contre moi... je le sens . . .

SOPHIE, cTun ton doux et plaintif. — On le veut... Allons, ma bonne.

SAINT-ALBIN. — C'cst pouT la première fois que mon père est d'accord avec cet oncle cruel.

SOPHIE, en soupirant. — Ah I quel moment!

MADAME HÉBERT. — Il cst vpai, mou cufaut.

SOPHIE. — Mon cœur se trouble.

SAINT-ALBIN *. — Nc pcrdous poiut de temps ; il faut Taller trouver.

SOPHIE, apercevant Saint- Albin. — Le voilà, ma bonne, c'est lui, . . ,

SAINT-ALBIN, allant à Sophie. — Oui, Sophie, oui, c'est moi; jesuis Sergi.

SOPHIE, en sanglotant. -»- Non, vous ne Tètes pas... (Elle se retourne vers madanie Hébert.) Que je suis mal-

* Toutes les éditions font prononcer M»** Hébert. Elles sont là pour préparer ces paroles par Saint-Albin ; seule, Tédi- la rencontre des deux amants et la fution Brière les met dans la bouche de sion des deux scènes simultanées.

heureuse! je voudrais être morte. Ah, ma bonne, à t quoi me suis-je engagée! Que vais-je lui apprendre? que \ va-t-il devenir? ayez pitié de moi... dites-lui... ""^

SAINT-ALBIN. — SopMe, ne craignez rien. Sergi vous ^^ aimait; Saint- Albin vous adore, et vous voyez l'homme ''^ le plus vrai etTgjaiaat le plus passionné.

SOPHIE Joupi're profondêmmt: —^"Hélas !

SAINT-ALBIN. — Groyez que Sergi ne peut vivre, ne veut vivre que pour vous.

SOPHIE. — Je le crois; mais à quoi cela sert-il?

SAINT-ALBIN. — Dites Un mot.

SOPHIE. — Quel mot?

SAINT-ALBIN.— Que VOUS m'aimez. Sophie, m'aimezvous?

SOPHIE, en soupirant profondément. — Ah ! si je ne vous aimais pas 1

SAINT-ALBIN. — Dounez-moi donc votre main ; recevez la mienne, et le serment que je fais ici à la face du ciel, et de cette honnête femme qui vous a servi de mère, de n'être jamais qu'à vous.

SOPHIE. — Hélas ! vous savez qu'une fille bien née ne reçoit et ne fait de serments qu'au pied des autels. . . Et ce n'est pas moi que vous y conduirez... Ahl Sergi! c'est à présenl que je sens la distance qui nous sépare I

SAINT-ALBIN, avBc vtolence. — Sophie, et vous aussi ?

SOPHIE. —Abandonnez-moi à ma destinée, et rendez le repos à lin père qui vous aime.

SAINT-ALBIN. — Gc u'cst pas VOUS qui parlez, c'est lui. Je le reconnais, cet homme dur et cruel,

SOPHIE. — Il ne l'est point; il vous aime.

SAINT-ALBIN. — Il m'a maudit, il m'a chassé; il ne lui restait plus qti'à se servir de vous pour m'arracher la vie.

SOPHIE. — Vivez j Sergi. !

SAINT-ALBIN. — JuTCZ doD © quc VOUS screz àmoi malgré lui.

SOPHIE. — Moi, Sergi? ravir un fils à son père!... J'entrerais dans une famille qui me rejette!

SAINT-ALBIN. — Et, que VOUS importe mon père, mon oncle, ma sœur, et toute ma famille, si vous m'aimez?

SOPHIE. — Vous avez une sœur?

SAINT-ALBIN. — Oui, SopMe.

SOPHIE. — Qu'elle est heureuse î

SAINT-ALBIN. — Vous me désespérez.

SOPHIE. — J'obéis à vos parents. Puisse le ciel vous accorder, un jour, une épouse qui soit digne de vous, et qui vous aime autant que Sophie I

SAINT-ALBIN. — Et VOUS le souhaitcz?

SOPHIE. — Je le dois.

SAINT-ALBIN. — MalhcuT, malheuT à qui vous a connue, et qui peut être heureux sans vous I

SOPHIE. — Vous le serez; vous jouirez de toutes les

bénédictions promises aux enfants qui respecteront la

volonté de leurs parents. J'emporterai celle de votre père.

\ Je retournerai seule à ma misère, et vous vous ressou-

^viendrez de moi.

SAINT-ALBIN. — Jo moiuTai de douleur, et vous l'aurez voulu... (En la regardant tristement,) Sophie...

SOPHIE. — Je ressens toute la peine que je vous cause.

SAINT-ALBIN, en la regardant encore. — Sophie...

SOPHIE, à madame Hébert^ en sanglotant, — 0 ma bonne, que ses larmes me font de mail... Sergi, n'opprimez pas mon âme faible... j'en ai assez de ma douleur... (Elle se couvre les yeux de ses mains.) Adieu, Sergi.

SAINT-ALBIN ^ — Vous m'abandonucz ?

SOPHIE. — Je n'oublierai point ce que vous avez fait pour moi. Vous m'avez vraiment aimée : ce n'est pas en descendant de votre état, c'est en respectant mon malheur et mon indigence, que vous l'avez montré. Je me rappellerai souvent ce lieu où je vous ai connu... Ah ! Sergi I

SAINT-ALBIN. — Vous voulcz quo je meure.

SOPHIE. — C'est moi, c'est moi qui suis à plaindre.

SAINT-ALBIN. — Sophie, OÙ allcz-vous ?

SOPHIE, — Je vais subir ma destinée, partager les peines de mes sœurs, et porter les miennes dans le sein

^ On couiMdt à la représentation depuis ce passage jusqu'à : Non, non, je ne le puis.

de ma mère. Je suis la plus jeune de ses enfants, elle m'aime; je lui dirai tout, et elle me consolera.

SAINT-ALBIN. — Vous m'aimez et vous m'abandonnez?

SOPHIE. — Pourquoi vous ai-je connu?... Ahl... {Elle s'éloigne,)

SAINT-ALBIN. — Nou, uou, je ne le puis... Madame Hébert, retenez-la... ayez pitié dé nous.

MADAME HÉBERT. — PauvTC Sergi !

SAJNT-ALBiN, à Sopkie. — Vous uc VOUS éloigucrcz pas... j'irai... je vous suivrai... Sophie, arrêtez... Ce n'est ni par vous, ni par moi que je vous conjure... Vous avez résolu mon malheur et le vôtre... C'est au nom de ces parents cruels... Si je vous perds, je ne pourrai ni les voir, ni les entendre, ni les souffrir... Voulez-vous que je les haïsse?

SOPHIE. — Aimez vos parents; obéissez-leur; oubliezmoi.

SAINT-ALBIN, qui s^ est jeté à ses pieds, s'écrie en la retetenant par ses habits, — Sophie, écoutez... vous ne connaissez pas Saint-Albin.

SOPHIE , à madame Hébert, qui pleure, — Ma bonne , venez, venez; arrachez-moi d'ici. {File sort^,)

SAINT-ALBIN, en se relevant. — Il peut tout oser; vous le conduirez à sa perte.. Oui, vous l'y conduisez... (// marche. Il se plaint; il se désespère. Il nomme Sophie par intervalles. Ensuite il s'appuie sur le dos dCun fauteuil, les yeux couverts de ses mains.)

Page 1