‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 38 sur 153 · SAINT-ALBIN · texte numérisé non relu

SAINT-ALBIN

(Le Père de famille entre le premier. Son fils le suit.)

SAINT-ALBIN, Violent, désolé, éperdu, ici et dans toute la scène. — Elles n*y sont plus... On ne sait ce qu'elles sont devenues... Elles ont disparu.

LE COMMANDEUR, à part. — Bou. Mon ordre est exécuté.

SAINT-ALBIN. — Mou père, écoutez la prière d*un fils désespéré. Rendez-lui Sophie. Il est impossible qu'il vive sans elle. Vous faites le bonheur de tout ce qui vous environne; votre fils sera-t-il le seul que vous ayez rendu malheureux?... Elle n'y est plus... elles ont disparu... Que ferai- je?... Quelle sera ma vie?

LE COMMANDEUR, à part. — Il a fait diligence.

SAINT-ALBIN. — Mou père !

LE PERE DE FABULLE. — Jo n'ai aucuue part à leur absence. Je vous l'ai déjà dit. Croyez-moi. [Cela dit, le Phe de famille se promène lentement, la tête baissée, et Vair, chagrin.)

SAINT-ALBIN, s'écvic, cn sc toumant vers le fond. — Sophie, où étes-vous? Qu'étes-vous devenue?... Ahl...

CÉCILE, à part. — Voilà ce que j'avais prévu.

LE COMMANDEUR, à part. — Consommous notre ouvrage. Allons. (A son neveu, d'un ton compatissant.) Saint- Albin...

SAINT- ALBIN. — MonsieuT, laissez-moi. Je ne me repens que trop de vous avoir écouté... Je la suivais... Je l'aurais fléchie... Et je l'ai perdue!

LE COMMANDEUR. — Saint-Albin.

SAINT-ALBIN. — Laisscz-moi.

LE COMMANDEUR. — J'ai causé ta peine, et j'en suis affligé.

SAINT- ALBIN. — Quc je suis malhoureux I

LB COMMANDEUR. — Gcrmeuil me l'avait bien dit. Mais

aussi, qui pouvait imaginer que, pour une fille comme il y en a tant, tu tomberais dans Tétat où je te vois?

SAINT-ALBIN, dvec terrcur. — Que dites-vous de Germeuil?

LB COMMANDEUR. — Je dis... Rieu...

SAINT-ALBIN. — Tout me manquerait-il en un jour? et le malheur qui me poursuit m'aurait-il encore ôté mon ami? Monsieur le Commandeur, achevez.

LB COMMANDEUR. — Gcrmeuil et moi...* Je n'ose te Tavouer... Tu ne nous le pardonneras jamais...

LB PÈRE DE FAMILLE, au Commandeur. — Qu'avez-vous fait? Serait-il possible?... Mon frère, expliquez-vous.

LB COMMANDEUR. — Gécilo... Gcrmeuil te Taura confié?... Dis pour moi.

SAINT-ALBIN, au Commandeur. — Vous me faites mourir.

LB PÈRE DE FAMILLE, avec sévérité. — Cécile, vous vous troublez.

SAINT-ALBIN. — Ma SOBUrl

LE PÈRB DE FAMILLE, regardant encore sa fille ^ avec sévérité, — Cécile... Mais non, le projet est trop odieux... Ma fille et Germeuil en sont incapables.

SAINT-ALBIN. — Jc tremble... je frémis... 0 ciel! de quoi suis-je menacé!

LE PÈRE DE FAMiLLB, avcc sévérité. — Mousicur le Commandeur, expliquez-vous, vous dis-je; et cessez de me tourmenter par les soupçons que vous répandez sur tout ce qui m'entoure. {Le Père de famille se promène; il est indigné. Le Commandeur hypocrite paraît honteux y et se tait, Cécile a tair consterné, Saint-Albin a les yeux sur le Commandeur y et attend avec effroi quil s'explique,)

LE PERE DE FAMILLB, au Commondcur. — Avez-vous résolu de garder encore longtemps ce silence cruel?

LE COMMANDEUR, à sa niècc. — Puisque tu te tais, et qu'il faut que je parle... {A Saint-Albin:) Ta. maîtresse...

SAINT-ALBIN. — Sophio...

LE COMMANDEUR. — Est renfermée, SAINT-ALBIN. — Grand Dicul

LE COMMANDEUR. — J'ai obtenu la lettre de cachet ^.. Et Germeuil s'est chargé du reste.

LB PÈRE DE FAMILLE. — GermeuU I

SAINT- ALBIN. — Lui!

CÉCILE. — Mon frère, il n*en est rien.

SAINT-ALBIN. — Sophie... et c'est Germeuil! {Il se renverse sur un fauteuil avec toutes les marques dû désespoir^

LE PÉRE DE FAMILLE, au Commandeur, -— Et que vous a fait cette infortunée , pour ajouter à son malheur la perte de l'honneur et de la liberté? Quels droits avez-vous sur elle?

LE COMMANDEUR. — La maisou est honnête.

SAINT-ALBIN. — Je la vois... Je vois ses larmes. J'entends ses cris, et je ne meurs pas... {Au Commandeur:) Barbare, appelez votre indigne complice. Venez tous les deux; par pitié, arrachéz-moi la vie... Sophie!... Mon père, secourez-moi. Sauvez-moi de mon désespoir. {lise jette entre les bras de son père,)

LE PÈRE DE FAMILLE. — Calmcz-vous, malheureux.

SAINT-ALBIN, cntrelts bras de son père; cTun ton plaintif et douloureux. — Germeuil!... Lui!... Lui!...

LE COMMANDEUR. — Il u'a fait que ce que tout autre aurait fait à sa place.

SAINT-ALBIN, toujours sur le sein de son père et du même ton, — Qui se dit mon ami ! Le perfide !.

LE PÈRE DE FAMILLE. — SuT qui Compter, désormais!

LE COMMANDEUR. — Il uo le vouldt pas ; mais je lui ai promis ma fortune et ma nièce.

CÉCILE. — Mon père, Germeuil n'est ni vil ni perfide.

LE PÉRE DE FAMILLE. — Qu'cst-ll doUC ?

SAINT-ALBIN. — Écoutcz, et conuaissez-le... Ah! le traître I... Chargé de votre indignation, irrité par cet oncle inhumain, abandonné de Sophie...

LE PÈRE DE FAMILLE. — Eh bien?

SAINT-ALBIN. — J'allais, dans mon désespoir, m'en sai-

« VimuNTB à la représentation : l'ordre.

sir et Temporteraubout du monde... Non, jamais homme ne fut plus indignement joué... Il vient à moi... Je lui ouvre mon cœur... Je lui confie ma pensée comme à mon ami... Il me blâme... Il me dissuade... Il m'arrête, et c'est pour me trahir, me livrer, me perdre I... Il lui en coûtera la vie.

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