‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 40 sur 153 · LE PÈRE DE FAMILLE, LE COMMANDEUR · texte numérisé non relu

LE PÈRE DE FAMILLE, LE COMMANDEUR

LB COMMANDEUR. — Vous avcz cuteudu?

LE PÊRB DE FAMILLB. — Oui, UIOU frère.

LE COMMANDEUR. — Savez-vous OÙ il va?

LE PÈRE DE FAMILLE. — Je lo SaiS.

LE COMMANDEUR. — Et VOUS ue TarTÔtez pas?

LE PÈRE DE FAMILLE. — Non.

LE COMMANDEUR. — Et s*il vieut à retrouver cette fille?

LE PÈRE DE FAMILLE. — Jc compte beaucoup sur elle. G'çstun enfant; mais c'est un enfant bien né; et dans cette circonstance, elle fera plus que vous et moi.

LE COMMANDEUR. — Bien imaginé I

, LE PÈRE DE FAMILLE. — MoU fils u'cst paS daUS UU

moment où la raison puisse quelque chose sur lui.

LE COMMANDEUR. — Douc, il u'a qu*à se perdre ? J'enrage. Et vous êtes un père de famille , vous?

LE PÈRE DE FAMILLE. — Pourricz VOUS m'apprcudre ce qu'il faut faire?

LE COMMANDEUR. — Cc qu'il faut faire? Être le maître chez soi ; se montrer homme d'abord, et père après, s'ils le méritent.

LE PÈRE DE FAMILLE. — Et coutrc qui, s'il VOUS plaît, faut-il que j'agisse ?

LE COMMANDEUR. — Contrc qui ? Belle question I Contre tous. Contre ce Germeuil, qui nourrit votre fils dans son extravagance ; qui cherche à faire entrer une créature dans la famille, pour s'en ouvrir la porte à luimême, et que je chasserais de ma maison. Contre une fille qui devient de jour en jour plus insolente, qui me manque à moi, qui vous manquera bientôt à vous, et que

* YAauxTx à la représentation : Ha sœur, de g^ràce , faites ma paix avec Germeuil.

j'enfermerais dans un couvent. Contre un fils qui a perdu tout sentiment d'honneur, qui va nous couvrir de ridicule et de honte, et à qui je rendrais la vie si dure, qu'il ne serait pas tenté plus longtemps de se soustraire à mon autorité. Pour là vieille qui Ta attiré chez elle, et la jeune dont il a la tête tournée, il y a beaux jours que j'aurais fait sauter tout cela. C'est par où j'aurais commencé ; et à votre place je rougirais qu'un autre s'en fût avisé le premier... Mais il faudrait de la fermeté; et nous n'en avons point.

LE PÈRE DE FAMiLLB. — Je VOUS euteuds; c'est-à-dire que je chasserais de ma maison un homme quej'y aireçu au sortir du berceau, à qui j'ai servi de père, qui s'est attaché à mes 'intérêts ^depuis qu'il se connaît, qui aura perdu ses plus belles années auprès de moi, qui n'aura plus de ressources si je l'abandonne, et à qui il faut que mon amitié soit funeste, si elle ne lui devient pas utile ; et cela, sous prétexte qu'il donne de mauvais conseils à mon fils, dont il a désapprouvé les projets ; qu'il sert ime créature que peut-être il n'a jamais vue ; ou plutôt parce qu'il n'a pas voulu être l'instrument de sa perte.

J'enfern^rais ma fille dans un couvent; je chargerais sa conduite ou son caractère de soupçons désavantageux; je flétrirais moi-même sa réputation ; et cela, parce qu'elle aura quelquefois usé de représailles avec monsieur le Commandeur; qu'irritée par son humeur chagrine, elle sera sortie de son caractère, et qu'il lui sera échappé im mot peu mesuré.

Je me rendrais odieux à mon fils; j'éteindrais dans son âme les sentiments qu'il me doit ; j'achèverais d'enflammer son caractère impétueux, et de le porter à quelque éclat qui le déshonore dans le monde tout en y entrant; et cela, parce qu'il a rencontré ime infortunée qui a des charmes et de la vertu ; et que, par un mouvement de jeunesse, qui marque au fond la bonté de son naturel, il a pris un attachement qui m'afflige.

N'avez-vous pas honte de vos conseils ? Vous qui devriez être le protecteur de mes enfants auprès de moi,

c'est VOUS qui les accusez : vous leur cherchez des torts ; vous exagérez ceux qu'ils ont ; et vous seriez fâché de ne leur en pas trouver !

LE COMMANDEUR. — C*est uu chagriu que j*ai rarement.

LB PÉRE DE FAMILLE. — Et CCS fcmmes, coutrc lesquelles vous obtenez une lettre de cachet ?

LE COMMANDEUR. — Il ne VOUS restait plus que d'en prendre aussi la défense. Allez, allez.

LE PÈRE DE FAMILLE. — J'ai tort; il y a des choses qu'il ne faut pas vouloir vous faire sentir, mon frère. Mais cette affaire me touchait d'assez près, ce me semble, pour que vous daignassiez m'en dire un mot.

LE COMMANDEUR. — C'cst moi qui ai tort, et vous avez toujours raison.

LE PÉRE DE FAMILLE. — Nou, mousicur Ic Commaudeur, vous ne ferez de moi ni un père injuste et cruel, ni un homme ingrat et malfaisant. Je ne commettrai point une violence, parce qu'elle est de mon intérêt; je ne renoncerai point à mes espérances, parce qu'il est survenu des obstacles qui les éloignent; et je ne ferai point un désert de ma maison, parce qu'il s'y passe des choses qui me déplaisent comme à vous.

LE COMMANDEUR. — Voilà qui cst cxpliqué. Eh bien I conservez votre chère fille; aimez bien votre cher fils; laissez en paix les créatures qui le perdent ; cela est trop sage pour qu'on s'y oppose. Mais pour votre Germeuil, je vous avertis que nous ne pouvons plus loger lui et moi sous un même toit... Il n'y a point de milieu; il faut qu'il soit hors d'ici aujourd'hui, ou que j'en sorte demain.

LE PÈRE DE FAMILLE. — Mousicur Ic Commaudcur, vous êtes le maître.

LE COMMANDEUR. — Je m'cu doutais. Vous seriez enchanté que je m'en allasse, n'est-ce pas? Mais je resterai : oui, je resterai, ne fût-ce que pour vous remettre sous le nez vos sottises, et vous en faire honte. Je suis curieux de voir ce que tout ceci deviendra.

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