LE COMMANDEUR, LE PÈRE DE FAMILLE
LE PÈRE DE FAMILLE. — Et qu'avez-vous de si pressé à me dire*?
LE COMMANDEUR. — Vous l'allcz savoir... Mais attendez un moment. (Il s'avance doucement vers le fond de la sallcy et dît à la femme de chambre qu'il surprend au ^ue^ .'^ (Mademoiselle, approchez. Ne vous gênez pas. Vous entendrez mieux*.
LE PÈRE DE FAMILLE. — Qu'ost-cc qu'il y a? A qui parlez-vous ?
LE COMMANDEUR. — Jc parle à la femme de chambre de votre fille, qui nous écoute.
LE PÈRE DE FAMILLE. — Voilà l'effet de la méfiance que vous avez semée entre vous et mes enfants. Vous les avez éloignés de moi, et vous les avez mis en société avec leurs gens.
* On sapprimait à la représentation (Edition conforme à la représentation) depuis : Mais j'ai fait une bévue. * Mademoiselle Clairet se retire et
* Mademoiselle Clairet entr'ouTre la pousse la porte. {Id.) porte du salon, passe la tète et écoute.
1^ L£ PERE DE FJOOLLE.
LX casafA^rDETR.*— I(on« mon frère<, ce n'est pas moi qui les ai éloignés de tous ; e'est la crainte que leurs démarches ne fussent éclairées de trop près. S'ils sont, pour parler comme tous, en société aTcc leurs gens, e*est par le besoin qu'ils ont eu de quelqu'un qui les servit dans leur mauvaise conduite. Entendez-rous, mon AYrère?.*. Vous ne savez pas ce qui se passe autour de tous. f Tandis que vous dormez dans une sécurité qui n'a point ^' \ d'exemple, on que tous tous abandonnez à une tristesse f inutile, le désordre s'est établi dans Totre maison. D a L gagné de toutes parts, et les Talets, et les enfants, et leurs entours... Il n'y eut jamais ici de subordination; il n'y a plus ni décence, ni mœurs.
LB PÉRB DB FAMILLE. — Ni mOSUTS !
LB COMMAimEUR. — Ni mœuTs.
LB PARS DB PAJOLLE. — MousieuT le GommandeuT, expliquez-Tons^*.. Mais non, épargnez-moi...
LB coxscAsmEUR. — Ce n'est pas mon dessein.
LE FÉRB DB FAMILLE. — J'ai de la peine, tout ce que j'en peux porter.
LE COMMANDEUR. — Du Caractère faible dont vous êtes, je n'espère pas que vous en conceviez le ressentiment vif et profond qui conviendrait à un père. N'importe ; j'aurai fait ce que j'ai dû ; et les suites en retomberont sur vous seul.
LE PÉRB DE FAMILLE. — Yous m'effirayez. Qu'est-ce donc qu'ils ont flEÛt ?
LE COMMANDEUR. — Ce qu'lls out fait ? De belles choses. Écoutez, écoutez.
LE PéRE DE FAMILLE. — J'atteuds.
^. LB COMMANDEUR. — Cette petite fille, dont vous êtes si fort en peine. . .
LE PÈRE DE FAMILLE. — Eh bien ?
LE coMBCANDEUR. — OÙ croycz-vous qu'clic soit ?
LB PÈRE DE FAMILLE. — Je UC sais.
* Danf l'édition conforme & 1a repréflentation, le Commandeur répond à ee moment : Du caractère faible, etc.
LE COMMANDEUR. — Vous ne savez?... Sachez donc qu'elle est chez yo]\?-
lFpere îiÊ FAMILLE. — Choz moi I
LE COMMANDEUR. — Chcz VOUS. Oui, chez vous... Et qui croyez-vous qui l'y ait introduite ?
LE PÈRE DE FAMILLE. — GermCUil ?
LE COMMANDEUR. — Et Celle qui Ta reçue ?
LE PÈRE DE FAMILLE. — Mou frère, arrêtez... Cécile.., ma fille...
LE COMMANDEUR. — Oui, Cécilc ; oui , votre fille a reçu chez elle la maîtresse de son frère. Gela est honnête, qu'en pensez-vous ?
LE PÉRE DE FAMILLE. — Âh I
LE COMMANDEUR. — Ce Gcrmeuil reconnaît d'une étrange manière les obligations qu'il vous a.
LE PÈRE DE FAMILLE. — Ah I Gécilo, Gécile I Où sont les principes que vous a inspirés votre mère ?
LE COMMANDEUR. — La maîtrcssc de votre fils, chez vous, dans l'appartement de votre fille I Jugez, jugez.
LE PÈRE DE FAMILLE. — Ah, Germeuil I... ah, mon fils I que je suis malheureux* I
LE COMMANDEUR. — Si VOUS l'étcs, c'cst par votrc faute. Rendez-vous justice.
LE PÈRE DE FAMILLE. — Je pcrds tout cu uu momcut ; mon fils, ma fille, un ami.
LE COMMANDEUR. — G'cst votre faute.
LE PÈRE DE FAMILLE. — U ue me resto qu'un frère cruel, qui se plaît à aggraver sur moi la douleur... Homme cruel, éloignez-vous. Faites-moi venir mes enfants ; je veux voir mes enfants.
LE COMMANDEUR. — Vos cufauts ? Vos cufauts out bien mieux à faire que d'écouter vos lamentations. La maîtresse de votre fils... à côté de lui.... dans l'appartement dei^tre fille... Groyez-vous qu'ils s*ennuient?
LE PÈRE DE FAMILLE. — Frère barbare, arrêtez... Mais non, achevez de m'assassiner.
* La suite jusqu'à : Quel sera le reste de ma vie ? était coupé à la représentation.
LE COMMANDEUR. — Puisque VOUS n'avez pas voulu que je prévinsse votre peine, il faut que vous en buviez toute ramertume.
LE PÉRE DE FAMILLE. — 0 Hies espérauces perdues !
LE COMMANDEUR. — Vous avez laissé croître leurs défauts avec eux ; et s'il arrivait qu'on vous les montrât, vous avez détourné la vue. Vous leur avez appris vousmême à mépriser votre autorité : ils ont tout osé, parce qu'ils le pouvaient impunément.
LE PÈRE DE FAMILLE. — Qucl scra Ic rcstc de ma vie ? Qui adoucira les peines de mes dernières années? Qui me consolera?
LE COMMANDEUR. — Quand je vous disais : « Veillez sur votre fille ; votre fils se dérange ; vous avez chez vous un coquin ; » j'étais un homme dur, méchant, importun.
LE PÈRE DE FAMILLE. — J'cu mourrai, j'en mourrai. Et qui chercherai-je autour de moi !... Ah !... Ah ! [Il pleure.)
LE COMMANDEUR. — Vous avcz négligé mes conseils; vous en avez ri*. Pleurez, pleurez, maintenant.
LE PÉRE DE FAMILLE. — J'aurai cu dcs enfants, j'aurai vécu malheureux, et je mourrai seul ! Que m'aura-t-il servi d'avoir été père ? Ah !...
LE COMMANDEUR. — Pleurez.
LE PÈRE DE FAMILLE. — Homme CHiel I épargucz-moi. A chaque mot qui sort de votre bouche, je sens une secousse qui tire mon âme et qui la déchire. Mais non, mes enfants ne sont pas tombés dar^s les égarements que vous leur reprochez. Ils sont innocents ; je ne croirai point qu'ils se soient avilis, qu'ils m'aient oublié jusquelà... Saint-Albin 1... Cécile!... Germeuil!... Où sont-ils?... S'ils peuvent vivre sans moi, je ne peux vivre sans eux... J'ai voulu les quitter... Moi, les quitter!... Qu'ils viennent... qu'ils viennent tous se jeter à mes pieds.»
LE COMMANDEUR. — Hommc pusiUanimc, n'avez-vous point de honte?
* On supprimait à la représentation depuis ce mot jusqu'à : Non, mes enfants ne sont pas tombés...
LE PKRE DE FAMILLE. — Qu'ils viennent... "Qu'ils s'accusent... Qu'ils se repentent.
LE COMMANDEUR. — Nou ; je Youdrais qu'ils fussent cachés quelque part, et qu'iÇvous entendissent.
LE PÈRE DE FAMILLE. — Et qu'enteudraieut-ils, qu'ils ne sachent?
LE COMMANDEUR. — Et dont ils u'abuseut.
LE PÈRE DE FAMILLE. — Il faut quc je Ics voic et que je leur pardonne, ou que je les haïsse...
LE COMMANDEUR. — Eh bien l voyez-les ; pardonnez* leur. Aimez-les, et qu'ils soient à jamais votre tourment et votre honte. Je m'en irai si loin, que je n'entendrai parler ni d'eux ni de vous.