II
LUI. — De la raison ? tant mieux. Je veux que le diable m'emporte si j'y tâche. Cela va comme je te pousse. Je suis comme les musiciens de l'impasse quand mon oncle parut. Si j'adresse, à la bonne heure. C'est qu'un garçon charbonnier parlera toujours mieux de son métier que toute une académie et que tous les Duhamel^ du monde...
Et puis le voilà qui se met à se promener en murmurant dans son gosier quelques-uns des airs de l'Ile des FouSy du Peintre amoureux de son Modèle, du Maréchal ferrant, de la Plaideuse *, et de temps en temps il s'écriait, en levant les mains et les yeux au ciel : « Si cela est beau, mordieu I si cela est beau I comment peut-on porter à sa tète une paire d'oreilles ^t faire une pareille question ? » Il commençait à entrer en passion et à chanter tout bas , il élevait le ton à mesure qu'il se passionnait davantage ; vinrent ensuite les gestes , les grimaces du visage et les contorsions du corps ; et je dis : « Bon, voilà la tête qui se perd et quelque scène nouvelle qui se prépare... »
En effet, il part d'un éclat de voix : Je stiù un pauvre misérable, . . Monseigneur, monseigneur, laissez-moi partir. . . 0 terre, reçois mon or, conserve bien mon trésor, mon âme, mon âme, ma vie/ 0 terre!... Le voilà, le petit ami/ le voilà, le petit ami/ Aspettare e non venire... A Zerbina penserete... Sempre in contrasti con te si sta... Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens, français, tragiques, comiques, de toutes sortes de caractères. Tantôt avec une voix de basse-taille il descendait jusqu'aux enfers, tantôt s'égosillant et contrefaisant le fausset, il déchirait le haut des airs, imitant de la démarche, du maintien, du geste, les différents personnages chantants ; successivement furieux, radouci, impérieux, ricaneur. Ici c'est une jeune fille qui pleure, et il en rend toute la minauderie : là il est prêtre, il est roi, il est tyran ; il menace, il commande, il s'emporte; il est esclave, il obéit; il
* De rAcadémie des sciences (4700- nombre de manuels, entre autres de <782), botaniste, auteur d'un grand l Art du Charbonnier ^ M W, in-ioMo.
* Opéras de Diini.
s'apaise, il se désole, il se plaint, il rit; jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles et du caractère de Tair.
Tous les pousse-bois avaient quitté leurs échiquiers et s'étaient rassemblés autour de lui ; les fenêtres du café étaient occupées en dehors par les passants qui s'étaient arrêtés au bruit. On faisait des éclats de rire à entr'ouvrir le plafond. Lui n'apercevait rien, il continuait, saisi d'une aliénation d'esprit, d'un enthousiasme si voisin de la folie qu'il est incertain qu'il en revienne, s'il ne faudra pas le jeter dans un fiacre et le mener droit aux Petites- Maisons, en chantant un lambeau des Lamentations de Jomelli. Il répétait avec une précision, une vérité et une chaleur incroyable les plus beaux endroits de chaque morceau ; ce beau récitatif obligé où le prophète peint la désolation de Jérusalem, il l'arrosa d'un torrent de larmes qui en arrachèrent de tous les yeux. Tout y était, et la délicatesse du chant, et la force de l'expression, et de la douleur. Il insistait sur les endroits où le musicien s'était particulièrement montré un grand maître. S'il quittait la partie du chant, c'était pour prendre celle des instruments qu'il laissait subitement pour revenir à la voix, entrelaçant l'une à l'autre de manière à conserver les liaisons et l'unité de tout ; s'emparant de nos âmes, et les tenant suspendues dans la situation la plus singulière que j'aie jamais éprouvée. Admirais-je? oui, j'admirais, Étais-je touché de pitié ? j'étais touché de pitié ; mais une teinte ridicule était fondue dans ces sentiments et les dénaturait.
Mais vous vous seriez échappé en éclats de rire à la ïnanière dont il contrefaisait les différents instruments ; avec des .joues renflées et bouffies, et un son rauque et sombre, il rendait les cors et les bassons ; il prenait un son éclatant et nasillard pour les hautbois ; précipitant sa voix avec une rapidité incroyable pour les instruments à corde dont il cherchait les sons les plus approchés ; il sifflait les petites flûtes, il roucoulait les traversières ; criant, chantant, se démenant comme un forcené, faisant lui seul les danâeurs^ les danseuses, les
chanteurs, les chanteuses, tout im orchestre, tout un théâtre lyrique, et se divisant en vingt rôles divers ; courant, s'arrètant avec Fair d'un énergumène, étincelant des yeux, écumant de la bouche.
Il faisait une chaleur à périr, et la sueur qui suivait les plis de son front et la longueur de ses joues se mêlait à la poudre de ses cheveux, ruisselait et sillonnait le haut de son habit. Que ne lui vis-je pas faire ? Il pleurait, il riait, il soupirait, il regardait, ou attendri, ou tranquille, ou furieux; c'était une femme qui se pâme de douleur, c'était un malheureux livré à tout son désespoir; un temple qui s'élève ; des oiseaux qui se taisent au soleil couchant; des eaux, ou qui murmurent dans un lieu solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des montagnes; un orage, une tempête, la plainte de ceux qui vont périr, mêlée au sifflement des vents, au fracas du tonnerre. C'était la nuit avec ses ténèbres, c'était l'ombre et le silence, car le silence même se peint par des sons. Sa tête était tout à fait perdue.
Épuisé de fatigue, tel qu'im homme qui sort d'un profond sommeil ou d'une longue distraction, il resta immobile, stupide, étonné ; il tournait ses regards autour de lui comme un homme égaré qui cherche à reconnaître le lieu où il se trouve; il attendait le retour de ses forces ert de ses esprits ; il essuyait machinalement son visage. Semblable à celui qui verrait à son réveil son lit environné d'un grand nombre de personnes dans un entier oubli ou dans une profonde ignorance de ce qu'il a fait, il s'écria dans le premier moment : « Eh bien, messieurs, qu'est-ce qu'il y a ?.. . « D'où viennent vos ris et votre surprise? qu'est-ce qu'il y a?...» Ensuite il ajouta: «Voilà ce qu'on doit appeler de la musique et un musicien ! Cependant, messieurs, il ne faut pas mépriser certains airs de Lulli. Qu'on fasse mieux la scène de J'attendrai taurore,., sans changer les paroles, j'en défie. Il ne faut pas mépriser quelques endroits de Campra, les airs de violon démon oncle, ses gavottes, ses entrées de soldats, de prêtres, de sacrificateurs. Pâles flambeaux, Jour
^lia affreux que les ténèbres... Dieu du Tariare^ Dieu de r oubli,,. » (Là il enflait sa voix, il soutenait ses isons ; les voisins se mettaient aux fenêtres, nous mettions nos doigts dans nos oreilles. Il ajoutait : ) G^est qu'ici il faut des poumons, un grand organe, un volume d*air ; mais avant peu, serviteur à Y Assomption, le Carême et les Rois sont passés. Ils nt savent pas encore ce qu'il faut mettre en musique, ni par conséquent ce qui convient au musicien. La poésie lyrique est encore à naître ; mais ils y viendront à force i'&ni&aAiQPergolèse, le Saxon, TerradegliaSy Traetta et les autres; à force de lire le Métastase, il faudra bien qu'ils y viennent.
MOI. — Quoi donc I est-ce que Quinault, La Motte, Fontenelle n'y ont rien entendu ?
LUI. — Non, pour le nouveau style. Il n'y a pas six vers de suite dans tous leurs charmants poèmes qu'on puisse musiquer. Ce sont des sentences ingénieuses, des madrigaux légers, tendres et délicats. Mais pour savoir combien cela est vide de ressources pour notre art, le plus violent de tous, sans en excepter celui de Démosthènes, faites-vous réciter ces morceaux, ils vous paraîtront froids, languissants, monotones. C'est qu'il n'y a rien là qui puisse servir de modèle au chant ; j'aimerais autant avoir à musiquer les maximes de La Rochefoucauld ou les pensées de Pascal. C'est au cri animal de la passion à dictej: la ligne qui nous convient ; il faut que ces expressions soient pressées les unes sur les autres ; il faut que la phrase soit courte, que le sens en soit coupé, suspendu ; que le musicien puisse disposer de tout et de chacune de ses parties, en omettre un mot ou le répéter, y en ajouter un qui lui manque, la tourner et retourner comme im polype, sans la détruire; ce qui rend la poésie lyrique française beaucoup plus difficile que dans les langues à inversions, qui présentent d'elles-mêmes tous ces avantages... jffarWe, cruel, plonge ton poignard dans mon sein ; me voilà prête à recevoir le coup fatal; frappe, ose... Akl je languis, je meurs... Un feu secret s'allume dans- mes sens... Cruel amour, que veux-tu de moi?...
Laisse-mot la douce paix dont f ai joui,,. Rends-moi la raison,,. Il faut que les passions soient fortes ; la tendresse du musicien et du poète lyrique doit être extrême;... Tair est presque toujours la péroraison de la scène. Il nous faut des exclamations, des interjections, des suspensions, des interruptions, des affirmations, des négations ; nous appelons, nous Ihvoquons, nous crions, nous gémissons, nous pleurons, nous rions franchement. Point d'esprit, point d'épigrammes, point de ces jolies pensées ; cela est trop loin delà simple nature. Et n'allez pas croire que le jeu des acteurs de théâtre et leur déclamation puissent nous servir de modèles. Fi donc! il nous , le faut plus énergique, moins maniéré, plus vrai ; les discours simples, les voix communes de la passion nous sont d'autant plus nécessaires que la langue sera plus monotone, aura moins d'accent; le cri animal ou de l'homme passionné leur en donne...
Tandis qu'il me parlait ainsi, la foule qui nous environnait, ou n'entendant rien, ou prenant peu d'intérêt à ce qu'il disait, parce qu'en général l'enfant comme l'homme, et Thomme comme l'enfant, aime mieux s'amuser que s'instruire, s'était retirée; chacun était à son jeu, et nous étions restés seuls dans notre coin. Assis sur une banquette, la tête appuyée contre le mur, les bras pendants, les yeux à demi fermés, il me dit :
LUI. — Je ne sais ce que j'ai ; quand je suis \enu ici, j'étais frais et dispos, et me voilà roué, brisé, comme si j'avais fait dix lieues ; cela m'a pris subitement.
MOI. — Voulez-vous vous rafraîchir?
LUI. — Volontiers. Je me sens enroué, les forces me manquent, et je souflfre un peu de la poitrine. Cela m'arrive presque tous les jours comme cela, sans que je sache pourquoi.
MOI. — Que voulez-vous ?
LUI. — Ce qui vous plaira ; je ne suis pas difficile ; l'indigence m'a appris à m'accommoder de tout.
On nous servit de la bière, de la limonade ; il en remplit un grand verre qu'il vide deux ou trois fois ; puis
comme un homme ranimé, il tousse fortement, il se démène, il reprend :
LUI. — Mais à votre avis, seigneur philosophe, n'est-ce pas une bizarrerie bien étrange qu*un étranger, un Italien, un Duni, vienne nous apprendre à donner l'accent à notre musique et assujettir notre chant à tous les mouvements, à toutes les mesu^jes, à tous les intervalles, à toutes les déclamations, sans blesser la prosodie? Ce n'était pas pourtant la mer à boire. Quiconque avait écouté un gueux lui demander l'aumône dans la rue, un homme dans le transport de la colère, une femme jalouse et furieuse, un amant désespéré, un flatteur, oui, un flatteur, radoucissant son ton, traînant ses syllabes d'une voix mielleuse, en un mot une passion, n'importe laquelle, pourvu que, par son énergie, elle méritât de servir de modèle au musicien, aurait dû s'apercevoir de deux choses : Tune, que les syllabes longues ou brèves n'ont aucune durée fixe, pas môme de rapport déterminé entre leurs durées ; que la passion dispose de la prosodie presque comme il lui plaît ; qu'elle exécutç les plus grands intervalles, et que celui qui s'écrie dans le plus fort de sa douleur : « Ah ! malheureux que je suis ! » monte la syllabe d'exclamation au ton le plus élevé et le plus aigu, et descend les autres au ton le plus grave et le plus bas, faisant l'octave ou même un plus grand intervalle, et donnant à chaque son la quantité qui convient au tour de la mélodie, sans que l'oreille soit ofiTensée, sans que ni syllabe longue ni syllabe brève aient conservé la longueur ou la brièveté du discours tranquille. Quel chemin nous avons fait depuis le temps où nous citions la parenthèse dUArmtde : Le vainqueur de Renaud [si quelqu'un le peut être),,, ^ ï Obéissons sans balancer,.,^ des Indes galantes, comme des prodiges de déclamation musicale I A présent ces prodiges-là me font hausser les épaules de pitié. Du train dont l'art s'avance, je ne sais où il aboutira. En attendant, buvons un coup.
Il en but deux, trois, sans savoir ce qu'il faisait. Il
allait se noyer comme il s'était épuisé, sans s*en apercevoir, si je n'avais déplacé la bouteille qu'il cherchait de distraction. Alors je lui dis :
MOI. — Comment se fait-il qu'avec un tact aussi fin, une si grande sensibilité pour les beautés de l'art musical, vous soyez aussi aveugle sur les belles choses en morale, aussi insensible aux charmes de la vertu ?
LUI. — C'est apparemment qu'il y a pour les unes un sens que je n'ai pas, une fibre qui ne m'a point été donnée, une fiibre lâche qu'on a beau pincer et qui ne vibre pas; ou peut-être que j'ai toujours vécu avec de bons musiciens et de méchantes gens, d'où il est arrivé que mon oreille est devenue très fine et que mon cœur est devenu sourd. Et puis c'est qu'il y avait quelque chose de race. Le sang de mon père et le sang de mon oncle est le même sang ; mon sang est le même que celui de mon père ; la molécule paternelle était dure et obtuse, et cette maudite molécule première s'est assimilé tout le reste.
MOI. — Aimez-vous votre enfant ?
LUI. — Si je l'aime, le petit sauvage 1 j'en suis fou.
MOI. — Est-ce que vous ne vous occuperez pas sérieusement d'arrêter en lui l'effet de la maudite molécule paternelle ?
LUI. — J'y travaillerais, je crois, bien inutilement. S'il est destiné à devenir un homme de bien, je n'y nuirai pas; mais si la molécule voulait qu'il fût un vaurien comme son père, les peines que j'aurais prises pour en faire un homme honnête lui seraient très nuisibles. L'éducation croisant sans cesse la pente de la molécule, il serait tiré comme par deux forces contraires et marcherait tout de guingois dans le chemin de la vie, comme j'en vois une infinité, également gauches dans le bien et dans le mal. C'est ce que nous appelons des espèces, de toutes les épithètes la plus redoutable, parce qu'elle marque la médiocrité et le dernier degré du mépris. Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n'est point une espèce. Avant que la molécule paternelle n'eût repris le
dessus et ne Teût amené à la parfaite abjection où j*en suis, il lui faudrait un temps infini, il perdrait ses plus belles années ; je n'y fais rien à présent, je le laisse venir. Je l'examine, il est déjà gourmand, patelin, filou, paresseux, menteur; je crains bien qu'il ne chasse de race.
MOI. — Et vous en ferez un musicien afin qu'il ne manque rien à la ressemblance?
LUI. — Un musicien I un musicien ! quelquefois je le regarde en grinçant des dents et je dis : Si tu devais jamais savoir une note, je crois que je te tordrais le cou,
MOI. — Et pourquoi cela, s'il vous plaît ?
LUI. — Cela ne mène à rien.
MOI. — Cela mène à tout.
LUI. — Oui, quand on excelle ; mais qui est-ce qui peut se promettre de son enfant qu'il excellera? Il y a dix mille à parier contre im qu'il ne sera qu'un misérable racleur de cordes comme moi. Savez-vous qu'il serait peut-être plus aisé de trouver un enfant propre à gouverner un royaume, à faire un grand roi, qu'un grand violon 1
MOI. — Il me semble que les talents agréables, même médiocres, chez un peuple sans mœurs, perdu de débauche et de luxe, avancent rapidement un homme dans le chemin de la fortune. [Moi qui vous parle, j'ai entendu la conversation qui suit entre une espèce de protecteur et une espèce de protégé. Celui-ci avait été adressé au premier comme à un homme obligeant qui pourrait le servir : « Monsieur, que savez-vous?
— Je sais passablement les mathématiques.
— Eh bien, montrez les mathématiques ; après vous être crotté dix à douze ans sur le pavé de Paris, vous aurez trois à quatre cents livres de rente.
— J'ai étudié les lois et je suis versé dans le droit.
— Si Puffendorf et Grotius revenaient au monde, ils mourraient de faim contre une borne.
— Je sais très bien l'histoire et la géographie.
— S'il y avait des parents qui eussent à cœur la bonne éducation de leurs enfants, votre fortune serait faite; mais il n'y en a point.
— Je suis assez bon musicien.
— Ehl que ne disiez-vous cela d'abord? Et pour vous faire voir le parti qu'on peut tirer de ce dernier talent, j'ai une fille : venez tous les jours, depuis sept heures et demie du soir jusqu'à neuf, vous lui donnerez leçon, et je vous donnerai vingt-cinq louis par an ; vous déjeunerez, dînerez, goûterez, souperez avec qous ; le reste de votre journée vous appartiendra, vous en disposerez à votre profit.
LUI. — Et cet homme, qu'est-il devenu ?
MOI. — S'il eût été sage, il eût fait fortune, la seule chose qu'il paraît que vous ayez en vue^]
LUI. — Sans doute, de l'or, de l'or ; l'or est tout, et le reste, sans or, n'est rien. Aussi, au lieu de lui faire farcir la tète de belles maximes, qu'il faudrait qu'il oubliât sous peine de n'être qu'un gueux, lorsque je possède un louis, ce qui ne m'arrive pas souvent, je me plante devaat lui, je tire le louis de ma poche, je le lui montre avec admiration, je lève les yeux au ciel, je baise le louis devant lui, et pour lui faire entendre mieux encore l'importance de la pièce sacrée, je lui bégaye de la voix, je lui désigne du doigt, tout ce qu'on en peut acquérir, un beau fourreau, un beau toquet, Ma bon biscuit ; ensuite je mets le louis dans ma poche, je me promène avec fierté, je relève la basque de ma veste, je frappe de la main sur mon gousset ; et c'est ainsi que je lui fais concevoir que c'est du louis qui est là que naît l'assurance qu'il me voit.
MOI. — On ne peut rien de mieux ; mais s'il arrivait que, profondément pénétré de la valeur du louis, un jour... ?
LUI. — Je vous entends. D faut fermer les yeux làdessus, il n'y a point de principe de morale qui n'ait son
* Tout le pftSMge entre crodiets man- donner le texte. La con-versation rappor^
que dans les anciennes édition:». M. As- tée est celJe qui eut lieu entre Diderot et
selineau Tarait traduit de Gœtbe et Bemetzrieder ; on la retrouve , à peu
l'avait mis en appendice ; mais si fidèle, de chose près, dans l'article sur les
que soit la traduction de Goethe, la tra- ieçon» de clavecin de ce musicien (sec-
duction de sa traduction ne pou'vait tion Beaux-Arts, S* partie).
inconvénient. Au pis aller, c'est un mauvais quart d'heure et tout est fini.
MOI. — Même d'après des vues si courageuses et si sages je persiste à croire qu'il serait bon d'en faire un musicien. Je ne connais pas de moyen d'approcher plus rapidement des grands, de mieux servir leurs vices et de mettre à profit les siens.
LUI. — Il est vrai ; mais j'ai des projets d'un succès plus prompt et plus sûrw Ah ! si c'était aussi bien une fille ! mais comme on ne fait pas ce qu'on veut, il faut prendre ce qui vient, en tirer le meilleur parti, et pour cela ne pas donner bêtement, comme la plupart des pères qui ne feraient rien de pis quand ils auraient médité le malheur de leurs enfants, l'éducation de Lacédémone à un enfant destiné à vivre à Paris. Si elle est mauvaise, c'est la faute des mœurs de ma nation et non la mienne. En répondra qui pourra ; je veux que mon fils soit heureux, ou, cfi. qui revient au même, honoré, riche et puissant. Je connais un peu les voies les plus faciles d'arriver à ce but et je les lui enseignerai de bonne heure. Si vous me blâmez, vous autres sa^es, la multitude et le succès m'absoudront. Il aura de l'or, c'est moi qui vous le dis. S'il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas même votre estime et votre respect.
MOI. — Vous pourriez vous tromper.
LUI. — Ou il s'en passera, comme bien d'autres...
Il y avait dans tout cela beaucoup de ces choses qu'on pense, d'après lesquelles on se conduit, mais qu'on ne dit pas. Voilà, en vérité, la différence la plus marquée entre mon homme et la plupart de nos entours. Il avouait les vices qu'il avait, que les autres ont ; mais il n'était pas hypocrite. Il n'était ni plus ni moins abominable qu'eux, il était seulement plus franc et plus conséquent, et quelquefois profond daçs sa dépravation. Je tremblai de ce que son enfant deviendrait sous un pareil maître. Il est certain que, d'après des idées d'institution aussi strictement calquées sur nos mœurs, il devait aller
loin, à moins qu'il ne fût prématurément arrêté en chemin.
LUI. — Oh 1 ne craignez rien : le point important, le point difficile auquel un bon père doit surtout s'attacher, ce n*est pas de donner à son enfant des vices qui Tenrichissent, des ridicules qui le rendent précieux aux grands, tout le monde le fait, sinon de système comme moi, au moins d'exemple et de leçon ; mais de lui marquer la justejaofisuxef l'art d'esquiver à la honte, au déshonneur et aux lois. Ce sont des dissonances dans Tharmonie sociale qu'il faut savoir placer, préparer et sauver. Rien de si plat qu'une suite d'accords parfaits ; il faut quelque chose qui pique, qui sépare le faisceau, et qui en éparpille les rayons.
MOI. — Fort bien ; par cette comparaison vous me ramenez des mœurs à la musique, dont je m'étais écarté malgré moi, et je vous en remercie, car, à ne vous rien celer, je vous aime mieux musicien que moraliste.
LUI. — Je suis pourtant bien subalterne en musique, et bien supérieur en morale.
MOI. — J'en doute ; mais quand cela serait, je suis un bon homme, et vos principes ne sont pas les miens.
LUI. — Tant pis pour vous. Ah î si j'avais vos talents I
MOI. — Laissons mes talents, et revenons aux vôtres.
LUI. — Si je savais m'énoncer comme vous I Mais j'ai un diable de ramage saugrenu, moitié des gens du monde et de lettres, moitié de la Halle.
MOI. — Je parle mal; je ne sais que dire la vérité, et cela ne prend pas toujours, comme vous savez.
LUI. — Mais ce n'est pas pour dire la vérité, au contraire, c'est pour bien dire le mensonge que j'ambitionne votre talent. Si je savais écrire, fagoter im livre, tourner une épitredédicatoire, bien enivrer un sot de son mérite, m'insinuer auprès des femmes I
MOI. — Et tout cela vous le savez mille fois mieux que moi; je ne serais pas même digne d'être votre écolier.
LUI. — Combien de grandes qualités perdues, et dont vous ignorez le prix I
MOI. — Je recueille tout celui que j*y mets.
LUI. — Si cela était, vous n'auriez pas cet habit grossier, cette veste d'étamine, ces bas de laine, ces souliers épais et cette antique perruque.
MOI. — D'accord; il faut être bien maladroit quand on n*est pas riche, et que Ton se permet tout pour le devenir; mais c'est qu'il y a des gens comme moi qui ne regardent pas la richesse comme la chose du monde la plus précieuse : gens bizarres.
LUI. — Très bizarres ; on ne naît point avec cette tournure d'esprilrlà; on se la donne, car elle n'est pas dans la nature.
MOI. — De l'homme?
LUI. — De l'homme : tout ce qui vit, sans l'excepter, cherche son bien-être aux dépens de qui il appartiendra, et je suis sûr que si je laissais venir le peti-t sauvage sans lui parler de rien, il voudrait être richement vêtu, splendidement nourri, chéri des hommes, aimé des femmes, et rassembler sur lui tous les bonheurs de la vie.
MOI. — Si le petit sauvage était abandonné à lui-même, qu'il conservât toute son imbécillité et qu'il réunit au peu de raison de l'enfant au berceau la violence des passions de l'homme de trente ans, il tordrait le cou à son père et coucherait avec sa mère.
LUI. — Gela prouve la nécessité d'une bonne éducation ; et qui est-ce qui le conteste? et qu'est-ce qu'une bonne éducation, sinon celle qui conduit à toutes sortes de jouissances sans péril et sans inconvénient?
MOI. — Peu s'en faut que je ne sois de votre avis ; mais gardons-nous de nous expliquer.
LUI. — Pourquoi ?
MOI. — C'est que je crains que nous ne soyons d'accord qu'en apparence, et que si nous entrons une fois dans la discussion des périls et des inconvénients à éviter, nous ne nous entendions plus.
LUI. — Et qu'est-ce que cela fait ?
MOI. — Laissons cela, vous dis-je ; ce que je sais làdessus, je ne vous l'apprendrai pas, et vous m'instruirez
plus aisément de ce que j'ignore et de ce que vous savez en musique. Cher Rameau, parlons musique, et dites-moi comment il est arrivé qu'avec la facilité de sentir, de retenir et de rendre les plus beaux endroits des grands maîtres, avec Tenthousiasme qu'ils vous inspirent et que vous transmettez aux autres, vous n'ayez rien fait qui \ vaille...
Au lieu de me répondre, il se mit à hocher de la tête, et, levant le doigt au ciel, il s'écria : Et l'astre I l'astre ! Quand la nature fit Léo, Vinci, Peii^olèse, Duni, elle sourit; elle prit un air imposant et grave en formant mon cher oncle Rameau qu'on aura appelé pendant une dizaine d'années le grand Rameau, et dont bientôt on ne parlera plus. Quand elle fagota son neveu, elle fit la grimace, et puis la grimace, et puis la grimace encore. (Et, en disant ces mots, il faisait toutes sortes de grimaces du visage : c'était le mépris, le dédain, l'ironie; et il semblait pétrir entre ses doigts un morceau de pâte, et sourire aux formes ridicules qu'il lui donnait ; cela fait, il jeta la pagode hétéroclite loin de lui et il dit : ) C'est ainsi qu'elle me fit et qu'elle me jeta à côté d'autres pagodes, les unes à gros ventres ratatinés, à cous courts, à gros yeux hors de la tête, apoplectiques ; d'autres à cous obliques ; il y en avait de sèches, à l'œil vif, au nez crochu : toutes se mirent à crever de rire en me voyant, et moi de mettre mes deux poings sur mes côtés et à crever de rire en les voyant, car les sots et les fous s'amusent les uns des autres; ils se cherchent, ils s'attirent. Si en arrivant là je n'avais pas trouvé tout fait le proverbe qui dit que rargent des sots est le patrimoine des gens d'esprit , on me le devrait. Je sentis que nature avait mis ma légitime dans la bourse des pagodes, et j'inventai mille moyens de m'en ressaisir.
MOI. — Je sais ces moyens, vous m'en avez parlé, et je les ai fort admirés ; mais entre tant de ressources, pourquoi n'avoir pas tenté celle d'un bel ouvrage ?
LUI. — Ce propos est celui d'un homme du monde à
Tabbé Le Blanc. L*abbé disait : « La marquise de Pompadour me prend sur la main, me porte jusque sur le seuil de TAcadémie, là elle retire sa main, je tombe et je me casse les deux jambes. » L'homme du monde lui répondait : « Eh bien, Tabbé, il faut se relever et enfoncer la porte d'un coup de tête. » L'abbé lui répliquait : « C'est ce que j'ai tenté; et savez-vous ce qui m'en est revenu?.., une bosse au front. »
Après cette historiette, mon homme se mit à marcher la tète baissée, l'air pensif et abattu ; il soupirait, il pleurait, se désolait, levait au ciel les mains et les yeux, se frappait la tête du poing à se briser le front ou les doigts, et il ajoutait : <( Il me semble qu'il y a pourtant là quelque chose; mais j'ai beau frapper, secouer, il n'en sort rien... » ; puis il recommençait à secouer sa tête et à se frapper le front de plus belle, et il disait : « Ou il n'y a personne là, ou l'on ne veut pas répondre. »
Un instant après, il prenait un air fier, il relevait sa tête, il s'appliquait la main droite sur le cœur, il marchait et disait : « Je sens, oui, je sens... »
Il contrefaisait l'homme qui s'irrite, qui s'indigne, qui s'attendrit, qui commande, qui supplie, et prononçait, sans préparation, des discours de colère, de commisération, de haine, d'amour; il esquissait les caractères des passions avec une finesse et une vérité surprenantes ; puis il ajoutait : « C'est cela, je crois ? voilà que cela vient ; voilà ce que c'est que de trouver un accoucheur qui sait irriter, précipiter les douleurs, et faire sortir l'enfant. Seul, je prends la plume, je veux écrire ; je me ronge les ongles, je m'use le front; serviteur, bonsoir, le dieu est absent ; je m'étais persuadé que j'avais du génie ; au bout de ma ligne je li& que je suis un sot, un sot, un sot. Mais le moyen de sentir, de s'élever, de penser, de peindre fortement, en fréquentant avec des gens tels que ceux qu'il faut voir pour vivre; au milieu des propos qu'on tient et de ceux qu'on entend , et de ce commérage : « Aujourd'hui le boulevard était charmant. Avez-vous
entendu la petite Marmotte ? elle joue à ravir. Monsieur un tel avait le plus bel attelage gris-pommelé qu'il soit possible d'imaginer. La belle madame celle-ci commence à passer; est-ce qu'à Tâge de quarante-cinq ans on porte une coiffure comme celle-là? La jeune une telle est réouverte de diamants qui ne lui coûtent guère. — Vous voulez dire qui lui coûtent... cher? — Mais non. — Où l'avez -vous vue? — A Y Enfant dArlequtr\ perdu et retrouvé^, » — La scène du désespoir a été jouée comme elle ne l'avait pas encore été. Le Polichinelle de la Foire a du gosier, mais point de finesse, point d'âme. Madame une telle est accouchée de deux enfants à la fois ; chaque père aura le sien...* » Et vous croyez que cela dit, redit et entendu tous les jours, échauffe et conduit aux grandes choses?
MOI. — Non, il vaudrait mieux se renfermer dans son grenier, boire de l'eau, manger du pain sec et se chercher soi-même.
LUI. — Peut-être; mais je n'en ai pas le courage. Et puis sacrifier son bonheur à un succès incertain I Et le nom que je porte, donc? Rameau I... s'appeler Rameau, cela est gênant. Il n'en est pas des talents comme de la noblesse qui se transmet et dont l'illustration s'accroît en passant du grand-père au père et du père au fils, du fils à son petit-fils, sans que l'aïeul impose quelque mérite à son descendant; la vieille souche se ramifie en une énorme tige de sots, mais qu'importe? H n'en est pas ainsi du talent. Pour n'obtenir que la renommée de son père, il faut être plus habile que lui; il faut avoir hérité de sa fibre... La fibre m'a manqué, mais le poignet s'est dégourdi, l'archet marche, et le pot bout : si ce n'est pas de la gloire, c'est du bouillon.
MOI. — Â votre place, je ne me le tiendrais pas pour dit, j'essayerais.
* Pièce de Goldoni, représentée d^abord piquante, lyonte qae de cei deux enfants en Italie» et qoi fut une des causes de il y en a un de noir et l'antre blanc, et son Toyage à Paris. brode li-dessos son petit couplet.
* De Sanr, pour rendre la chose pins
LUI. — Et VOUS croyez que je n'ai pas essayé ? Je n'avais pas quinze ans lorsque je me dis pour la première fois : Qu'as-tu, I^ameau? tu rêves; et à quoi réves-tu? Que tu voudrais bien avoir fait ou faire quelque chose qui excitât l'admiration de l'univers... Eh oui, il n'y a qu'à souffler et remuer les doigts, il n'y a qu'à ourler le bec, et ce sera une cane*. Dans un âge plus avancé, j'ai répété le propos de mon enfance ; aujourd'hui je le répète encore, et je reste autour de la statue de Memnon.
MOI. — Que voulez-vous dire avec votre statue de Memnon ?
LUI. — Cela s'entend, ce me semble. Autour de la statue de Memnon il y en avait une infinité d'autres, également frappées des rayons du soleil ; mais la sienne était la seule qui résonnât. Un poète, c'est Voltaire, et puis qui encore? Voltaire; et le troisième? Voltaire; et le quatrième? Voltaire. Un musicien, c'est Rinaldo de Capoua; c'est Hasse; c'est Pergolèse; c'est Alberti; c'est Tartini; c'est Locatelli; c'est Terradeglias ; c'est mon oncle; c'est ce petit Duni, qui n'a ni mine ni figure, mais qui sent, mordieu, qui a du chant et de l'expression. Le reste, auprès de ce petit nombre de Memnons, autant de paires d'oreilles fichées au bout d'un bâton : aussi sommes-nous gueux, si gueux, que c'est une bénédiction. Ah l monsieur le philosophe, la misère est une terrible chose. Je la vois accroupie, la bouche béante pour recevoir quelques gouttes de l'eau glacée qui s'échappe du tonneau des Danaïdes. Je ne sais si elle aiguise l'esprit du philosophe, mais elle refroidit diablement la tète du poète; on ne chante pas bien sous ce tonneau. Trop heureux encore celui qui peut s'y placer I J'y étais et je n'ai
* Ce passaee a été imprimé jusqu'ici : un roseau, tu auras une flûte, » du pro'
« U n'y a qu à ouvrir le bec et ce sera -verbe recueilli par Oudin dans ses Cu-
une canne. » H. Asselineau, ne compre- riosités frtmçatses : « U ne reste plus
nant pas, naturellement, a eu recours à que le bec à ourler et le cul à coudre,
la traduction de Gœthe et a mis : « U et puis ce sera une cane, » proverbe qui,
n'y a qu'à prendre un roseau et s'en faire d'après Leroux, « se dit de ceux qui
une flûte. » Cette correction n'est pas trouvent de la facilité à faire toutes choses,
heureuse. Gœthe, ne pouvant transpor- quoiqu'elles soient difficiles et longues à
ter en allemand la. piirase française, a faire. » donné simplement un équivalent : « Tidlle
pas su m*y tenir. J^avais déjà fait cette sottise une fois. Tai voyagé en Bohême, en Allemagne, en Suisse, en Hollande, en Flandre, au diable au verjt.
MOI. — Sous le tonneau percé ?
LUI. — Sous le tonneau percé. C'était un juif opulent et dissipateur, qui aimait la musique et mes folies. Je musiquais comme il plaît à Dieu; je faisais le fou; je ne manquais de rien. Mon juif était un homme qui savait sa loi et qui Tobservait raide comme une barre, quelquefois avec Fami, toujours avec l'étranger. Il se fit une mauvaise afiaire qu'il faut que je vous raconte, car elle est plaisante.
Il y avait à Utrecht une courtisane charmante. Il fut tenté de la chrétienne ; il lui dépécha un grisou avec une lettre de change assez forte. La bizarre créature rejeta son offre. Le juif en fut désespéré. Le grisou lui dit : « Pourquoi vous affliger ainsi ? Si vous voulez coucher avec une jolie femme, rien n'est plus aisé, et même de coucher avec une plus jolie que celle que vous poursuivez ; c'est la mienne que je vous céderai au même prix. » Fait et dit. Le grisou garde la lettre de change, et mon juif couche avec la femme du grisou. L'échéance de la lettre de change arrive; le juif la laisse protester et s'inscrit en faux. Procès. Le juif disait : « Jamais cet homme n'osera dire à quel prix il possède ma lettre, et je ne la payerai pas. » A l'audience, il interpelle le grisou. « Cette lettre de change, de qui la tenez-vous? — De vous. — Est-ce pour de l'argent prêté ? — Non. — Est-ce pour fourniture de marchandises? — Non. — Est-ce pour services rendus ? — Non ; mais il ne s'agit point de cela, jeu suis possesseur, vous l'avez signée, et vous l'acquitterez. — Je ne l'ai pas signée. — Je suis donc un faussaire? — Vousou un autre dont vous êtes l'agent. — Je suis un lâche, mais vous êtes un coquin; croyez-moi, ne me poussez pas à bout, je dirai tout; je me déshonorerai, mais je vous perdrai... » Le juif ne tint compte de la menace, et le grisou révéla toute l'affaire à la séance qui suivit. Il furent blâmés tous les deux, et le juif condamné à payer la lettre de change, dont la valeur fut appliquée au soula-
gement des pauvres. Alors je me séparai de lui ; je revins ici*.
Quoi faire ? car il fallait périr de misère ou faire quelque chose. U me passa toutes sortes de projets par la tête. Un jour, je partais pour me jeter dans une troupe de province, également bon ou mauvais pour le théâtre et pour Torchestre. Le lendemain, je songeais à me faire peindre un de ces tableaux attachés à une perche qu'on plante dans un carrefour, et où j'aurais crié à tue-téte : « Voilà la ville où il est né ; et le voilà qui prend congé de son père Tapothicaire, le voilà qui arrive dans la capitale, cherchant la demeure de son oncle... Le voilà aux genoux de son oncle, qui le chasse... Le voilà avec un juif, etc., etc. » Le jour suivant, je me levais bien résolu de m'associer aux chanteurs des rues. Ce n'est pas ce que j'aurais fait de plus mal ; nous serions allés concerter sous les fenêtres de mon cher oncle, qui en serait crevé de rage. Je pris un autre parti...
Là il s'arrêta, passant successivement de l'attitude d'un homme qui tient un violon , serrant des cordes à tour de bras, à celle d'un pauvre diable exténué de fatigue, à qui les forces manquent, à qui les jambes fléchissent, prêt à expirer, si on ne lui jette un morceau de pain; il désignait son extrême, besoin par le geste d'un doigt dirigé vers sa bouche entr'ouverte ; puis il ajouta : Gela s'entend. On me jetait le lopin; nous nous le disputions à trois ou quatre affamés que nous étions... Et puis pensez grandement, faites de belles choses au milieu d'une pareille détresse I
MOI. — Cela est difficile.
LUI. — De cascade en cascade, j'étais tombé là; j'y étais comme un coq en pâte. J'en suis sorti. U faudra derechef scier le boyau et revenir au geste du doigt vers la bouche béante. Rien de stable dans ce monde :
* On retrouve cette anecdote ayec preuve de plus de la révinon du Neveu les noms dans le Voyage en Solîande, qle Hameau après 1773. chapitre de la Police, ce qui est une
U aujourd'hui au sommet, demain au bas de la roue. De
maudites circonstances nous mènent, et nous mènent fort il mal...
Puis buvant un coup qui restait au fond de la bouteille, et s*adressant à son voisin : Monsieur, par charité, une petite prise. Yous avez là une belle boite. Vous n'êtes pas musicien ? — Non. — Tant mieux pour vous, car ce sont de pauvres bougres... bien à plaindre. Le sort a voulu que je le fusse, moi, tandis qu'il y a à Montmartre, peut-être dans un moulin, un meunier, un valet de meu* nier, qui n'entendra jamais que le bruit de cliquet, et qui aurait trouvé les plus beaux chants. Rameau I au moulin, au moulin, c'est là ta place.
MOI. — Â quoi que ce soit que l'homme s'applique, la nature l'y destinait.
LUI. — Elle fait d'étranges bévues. Pour moi, je ne vois pas de cette hauteur où tout se confond : l'homme qui émonde un arbre avec des ciseaux, la chenille qui en ronge la feuille, et d'où l'on ne voit que deux insectes différents, chacun a son devoir. Perchez-vous sur l'épicycle de Mercure et de là distribuez, si cela vous convient, et à l'imitation de Réaumur, lui, la classe des mouches en couturières, arpenteuses, faucheuses; vous, l'espèce des hommes, en hommes menuisiers, charpentiers, couvreurs, danseurs, chanteurs, c'est votre affaire; je ne m'en mêle pas. Je suis dans ce monde et j'y reste. Mais s'il est dans la nature d'avoir appétit, car c'est toujours à l'appétit que j'en reviens, à la sensation qui m'est toujours présente, je trouve qu'il n'est pas du bon ordre de n'avoir pas toujours de quoi manger. Quelle diable f d'économie I des hommes qui regorgent de tout tandis que d'autres, qui ont un estomac importun comme eux, une faim renaissante comme eux, n'ont pas de quoi met- . tre sous la dent. Le pis c'est la posture contrainte où nous tient le besoin. L'homme nécessiteux ne marche pas comme un autre, il saute, il rampe, il se tortille, il se traîne^ il passe sa vie à prendre et à exécuter des positions.
MOI. — Qu'est-ce que des positions ?
LUI. — Allez le demander à Noverre ^ Le monde en offre bien plus que son art n'en peut imiter.
MOI. — Et vous voilà aussi, pour me servir de votre expression, ou de celle de MoniaLigney perché sur répt'cycle de Mercure et considérant les différentes pantomimes de l'espèce humaine.
LUI. — Non, non, vous dis-je, je suis trop lourd pour m'élever si haut. J'abandonne aux outres* le séjour des brouillards, je vais terre à terre. Je regarde autour de moi, et je prends mes positions, ou je m amuse des positiens que je vois prendre aux autres ; je suis excellent pantomime comme vous en allez juger.
Puis il se mit à sourire, à contrefaire l'homme admira^ teur, l'homme suppliant, l'homme complaisant ; il a le pied droit en avant, le gauche en arrière, le dos courbé, la tête relevée, le regard comme attaché sur d'autres yeux, la bouche béante, les bras portés vers quelque objet ; il attend un ordre, il le reçoit, il part comme un trait, il revient, il est exécuté, il en rend compte ; il est attentif à tout ; il ramasse ce qui tombe, il place un oreiller ou un tabouret sous des pieds ; il tient une soucoupe ; il approche une chaise ; il ouvre une porte ; il ferme une fenêtre, il tire des rideaux ; il observe le maître et la maîtresse ; il est immobile, les bras pendants, les jambes parallèles ; il écoute, il cherche à lire sur les visages et il ajoute : Voilà ma pantomime, à peu près la même que celle des flatteurs, des courtisans, des valets et des gueux.
Les folies de cet homme, les contes de l'abbé Galiani, les extravagances de Rabelais, m'ont quelquefois fait rêver profondéjnent. Ce sont trois magasins où je me suis
* Ce fameux chorégraphe tenait nous avions pu nous Ift bien expliquer* d'exposer ses idées sur son art dans des Gœthe est ici inutile ; il a passé c» Lettres sur la danse et les ballets, membre de phrase que nous donnons Lyon, 4760, in-8«. d'après notre copie. U Vagit ici des
* L'édition Brière porte ici : « grues, » outres d'Kole. Tariaote que nous aurions conservée, si
pourvu de masques ridicules que je place sur le visage des plua graves .personnages, et je vois Pantalon dans un prélat, un satyre dans un président, un pourceau dans un cénobite, une autruche dans un ministre, une oie dans son premier commis.
MOI. — Mais à votre compte, dis-je à mon homme, il y a bien des gueux dans ce monde-ci, et je ne connais personne qui ne sache quelques pas de votre danse.
LUI. — Vous avez raison. Il n'y a dans tout un royaume qu'un homme qui marche, c'est le souverain; tout le reste prend des positions.
MOI. — Le souverain ? Encore y a-t-il quelque chose à dire. Et croyez-vous qu'il ne se trouve pas de temps en temps à côté de lui un petit pied, un petit chignon, un petit nez qui lui fasse faire un peu de pantomime ? Quiconque a besoin d'un autre est indigent et prend une position. Le roi prend une position devant sa maîtresse, et devant Dieu il fait son pas de pantomime. Le ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet et de gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse vos positions, en cent manières plus viles les unes que les autres, devant le ministre ; l'abbé de condition, en rabat et en manteau long, au moins une fois la semaine, devant le dépositaire de la feuille des bénéfices. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux est le grand branle de la. terre ; chacun a sa petite Hus et son Bertin.
LUI. — Cela me console.
Mais tandis que je parlais, il contrefaisait à mourir de rire les positions des personnages que je nommais. Par exemple, pour le petit abbé, il tenait son chapeau sous le bras et son bréviaire de la main gauche ; de la droite il relevait la queue de son manteau, il s'avai^çait la tète un peu penchée sur l'épaule, les yeux baissés, imitant si parfaitement l'hypocrite, que je crus voir l'auteur des Réfutations^ devant l'évoque d'Orléans. Aux flatteurs,
^ Ce titre edt un peu trop Tague pour, veut parler Diderot; mais c'était un permettre de retrouver l'auteur dont ecclésiastique, l'éTèqae d'Orléaps (8L de
aux ambitieux, il était ventre à terre ; c'était Bouret au contrôle général.
MOI. — Gela est supérieurement exécuté ; mais il y a pourtant un être dispensé de la pantomime. C'est le philosophe qui n'a rien et qui ne demande rien.
LUI. — Et où est cet animal-là? S'il n'a rien, il souflEre; s'il ne sollicite rien, il n'obtiendra rien... et il souffrira toujours.
MOI. — Non ; Diogène se moquait des besoins.
LUI. — Mais il faut être vêtu.
MOI. — Non, il allait tout nu.
LUI. — Quelquefois il faisait froid dans Athènes.
MOI. — Moins qu'ici.
LUI. — On y mangeait.
MOI. — Sans doute.
LUI. — Aux dépens de qui?
MOI. — De la nature. A qui s'adresse le sauvage? à la terre, aux animaux, aux poissons, aux arbres, aux herbes, aux racines, aux ruisseaux.
LUI. — Mauvaise table.
MOI. — Elle est grande.
LUI. — Mais mal servie.
MOI. — C'est pourtant celle qu'on dessert pour couvrir les nôtres*.
LUI. — Mais vous conviendrez que l'industrie de nos cuisiniers, pâtissiers, rôtisseurs, traiteurs, confiseurs, y met un peu du sien. Avec la diète austère de votre Diogène, il ne devait pas avoir des organes fort indociles.
MOI. — Vous vous trompez, l'habit du cynique était, autrefois, notre habit monastique avec la même vertu. Les cyniques étaient les carmes et les cordeliers d'Athènes.
LUI. — Je vous y prends. Diogène a donc aussi danse la pantomime, si ce n'est devant Périclès, du moins devant Laïs et Phryné ?
MOI. — Vous vous trompez encore ; les. autres ache-
Jarente^ étant, eu 17G3, chargé de la * Et non les autres, feuille des bénéfices.
taient bien cher la courtisane qui se livrait à lui [pour le plaisir.
LUI. — Mais, s'il arrivait (jue la courtisane fût occupée et le cynique pressé...
MOI. — 11 rentrait dans son tonneau et se passait d'elle.
LUI. — Et vous me conseilleriez de l'imiter?
MOI. — Je veux mourir si cela ne vaudrait pas mieux que de ramper, de s'avilir et de se prostituer *.]
LUI. — Mais il me faut un bon lit, une bonne table, un vêtement frais en été, du repos, de l'argent et beaucoup d'autres choses, que je préfère de devoir à la bienveillance, plutôt que de les acquérir par le travail.
MOI. — C'est que vous êtes un fainéant, un gourmand, un lâche, une âme de boue.
LUI. — Je crois vous l'avoir dit.
MOI. — Les choses de la vie ont un prix sans doute, mais vous ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir. Vous dansez, vous avez dansé, et vous continuerez de danser la vile pantomime.
LUI. — Il est vrai ; mais il m'en a peu coûté et il ne m'en coûtera plus rien pour cela ; et c'est par cette raison que je ferais mal de prendre une autre allure qui me peinerait et que je ne garderais pas; mais je vois à ce que vous me dites là que ma pauvre petite femme était une espèce de philosophe ; elle avait du courage coçime un lion : quelquefois nous manquions de pain et nous étions sans le sou ; nous avions vendu presque toutes nos nippes. Je m'étais jeté sur le pied de notre lit, là je me creusais à chercher quelqu'un qui me prêtât un écu que je ne lui rendrais pas. Elle, gaie comme un pinson, se mettait à son clavecin, chantait et s'accompagnait ; c'était un gosier de rossignol, je regrette que vous ne l'ayez pas entendue. Quand j'étais de quelque concert, je l'emmenais avec moi; chemin faisant, je lui disais : « Allons, madame, faites-vous admirer, déployez votre talent et vos charmes, enlevez, renversez... » Nous arrivions; elle
* Le passage entre crochets manque dans les anciennes éditions.
chantait, elle enlevait, elle renversait. Hélas l je l'ai perdue, la pauvre petite I Outre son talent, c'est qu'elle avait une bouche à recevoir à peine le petit doigt ; des dents, une rangée de perles ; des yeux, des pieds, une peau, des joues, des tétons I des jambes de cerf, des cuisses et des fesses à modeler.. Elle aurait eu tôt ou tard le fermier général au moins. C'était une démarche, une croupe, ah! Dieu, quelle croupe I »
Puis le voilà qui se met à contrefaire la démarche de sa femme. Il allait à petits pas, il portait sa tête au vent, il jouait de l'éventail, il se démenait do la croupe ; c'était la charge de nos petites coquettes la plus plaisante et la plus ridicule.
Puis reprenant la suite de son discours, il ajoutait : « Je la promenais partout, aux Tuileries, au Palais- Royal, aux Boulevards. Il était impossible qu'elle me demeurât. Quand elle traversait la rue, le matin, en cheveux, et en pet-en-l'air, vous vous seriez arrêté pour la voir, et vous l'auriez embrassée entre quatre doigts sans la serrer. Ceux qui la suivaient, qui la regardaient trotter avec ses petits pieds, et qui mesuraient cette large croupe dont les jupons légers dessinaient la forme, doublaient le pas ; elle les laissait arriver, puis elle détournait prestement sur eux ses deux grande yeux noirs et brillants qui les arrêtaient tout court; c'est que l'endroit de la médaille ne déparait pas le revers. Mais, hélas ! je l'ai perdue, et toutes mes espérances de fortune se sont évanouies avec elle. Je ne l'avais prise que pour cela, je lui avais confié mes projets, et elle avait trop de sagacité pour n'en pas concevoir la certitude, et trop de jugement pour ne pas les approuver. »
Et puis le voilà qui sanglote et qui pleure en disant : Non, non, je ne m'en consolerai jamais. Depuis, j'ai pris le rabat et la calotte.
MOI. — De douleur ?
LUii — Si vous voulez. Mais le vrai, pour avoir mon II. 0
écuelle sur ma tête... Mais voyez un peu Theure qu'il est, car il faut que j'aille à TOpéra.
MOI. — Qu'est-ce qu'on donne?
LUI. — Le Dauvergne*. Il y a d'assez belles choses dans la musique, c'est dommage qu'il ne les ait pas dites le premier. Parmi ces morts, il y en a toujours qui désolent les vivants. Que voulez-vous? Quïsque suos nonpattmur mânes. Mais il est cinq heures et demie, j'eutends la cloche qui sonne les vêpres de Tabbé de Ganaye * et les miennes. Adieu, monsieur le philosophe, n'est-il pas vrai que je suis toujours le même?
MOI. -^ Hélas! oui, malheureusement.
LUI. — Que j'aie ce malheur-là encore seulement une quarantaine d'années : rira bien qui rira le dernier.