‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 5 sur 153 · II · texte numérisé non relu

II

cris que Palissot le traduise sur la scène comme un malhonnête homme, lui à qui il doit encore l'argent qu'il lui prêta pour se faire traiter de la mauvaise santé, se nourrir et se vêtir; a-t-il dû se promettre un autre procédé de la part d'un homme souillé de tout^ sortes d'infamies, qui par passe-temps fait abjurer la religion à son ami*; qui s'empare du bien de ses associés; qui n'a ni foi, ni loi, ni sentiment; qui court à la fortune jo^ fas et nefas, qui compte ses jours par ses scélératesses, et qui s'est traduit lui-même sur la scène comme un des plus dangereux coquins, impudence dont je ne crois pas qu'il y eût dans le passé un premier exemple, ni qu'il y en ait un second dans l'avenir*? Non. Ce n'est donc pas Palissot^ mais c'est Helvétius qui a tort. Si l'on mène un jeune provincial à la ménagerie de Versailles, et qu'il s'avise par sottise de passer la main à travers les barreaux de la loge du tigre ou de la panthère ; si le jeune homme laisse son bras dans la gueule de l'animal féroce, qui est-ce qui a tort ? Tout cela est écrit dans le pacte tacite ; tant pis pour celui qui l'ignore ou l'oublie. Combien je justifierais par ce pacte universel et sacré de gens qu'on accuse de méchanceté, tandis que c'est soi qu'on devrait accuser de sottise I Oui, grosse comtesse, c'est vous qui avez tort, lorsque vous rassemblez autour de vous ce qu'on appelle parmi les gens de votre so'rte des espèces, et que ces espèces vous font des vilenies, vous en font faire, et vous exposent au ressentiment des honnêtes gens. Les honnêtes gens font ce qu'ils doivent, les espèces aussi, et c'est vous qui avez tort de les accueillir. Si Bertin vivait doucement, paisiblement avec sa maîtresse, si par l'honnêteté de leurs caractères ils s'étaient fait des connaissances honnêtes, s'ils avaient appelé autour d'eux des hommes à talents, des gens connus dans la société par leur vertu; s'ils avaient réservé pour une petite

* Voir daas les Mémoires de Jean prince royal de Pnisse. Elle est aassi

Monet la mystification à la suite de dans les Mémoires de Favart. C'était

laquelle Poinsinet accepta de se faire Palissot le mystificateur,

protestant pour dcTenir précepteur du * Ceci a trait à la comédie de Palis-

société éclairée et choisie les heures de distraction qu*ils auraient dérobées à la douceurd'être ensemble, de s'aimer, de se le dire dans le silence de la retraite, croyez-vous qu'on en eût fait ni bons ni mauvais contes ? Que leur est-il donc arrivé? Ce qu'ils méritaient; ils ont été punis de leur imprudence, et c'est nous que la Providence avait destinés de toute éternité à faire justice des Bertins du jour, et ce sont nos pareils d'entre nos neveux qu'elle a destinés à faire justice des Mésenge et des Bertins avenir. Mais tandis que nous exécutons ses justes décrets sur la sottise, vous qui nous peignez tels que nous sommes, vous exécutez ses justes décrets sur nous. Que penseriezvous de nous, si nous prétendions, avec des moeurs honteuses, jouir de la considération publique? Que nous sommes des insensés. Et ceux qui s'attendent à des procédés honnêtes de la part de gens nés vicieux, de caractères vils et bas, sont-ils sages ? Tout a son vrai loyer dans ce monde. Il y a deux procureurs généraux, l'un à votre porte, qui châtie les délits contre la société ; la nature est l'autre. Celle-ci connaît de tous les vices qui échappent aux lois. Vous vous livrez à la débauche des femmes, vous serez hydropique ; vous êtes crapuleux, vous serez poumonique ; vous ouvrez votre porte à des marauds et vous vivez avec eux, vous serez trahi, persiflé, méprisé; le . plus court est de se résigner à l'équité de ces jugements, / et de se dire à soi-même : c'est bien fait; de secouer ses oreilles et de s'amender, ou de rester ce qu'on est, mais aux conditions susdites.

MOI. — Vous avez raison.

LUI. — Au demeurant, de ces mauvais contes, moi, je n'en invente aucun, je m'en tiens au rôle de colporteur. Ils disent qu'il y a quelques jours, sur les cinq heures du matin, on entendit un vacarme enragé; toutes les sonnettes étaient en branle, c'étaient les cris interrompus et sourds d'un homme qu'on étoufiFe : « à moi... moi... je suffoque... je meurs... » Ces cris partaient de l'apparte-

8ot : r Homme dangereux, sur laquelle on trouve une lettre de Diderot à M. de Sartine, de juin 1770.

ment du patron. On arrive, on le secourt. Notre grosse créature dont la tête était égarée, qui n'y était plus, qui n'y voyait plus, comme il arrive dans ce moment, s'élevait sur ses deux mains, et du plus haut qu'elle pouvait, laissait retomber sur les parties casuelles un poids de deux ou trois cents livres, animé de toute la vitesse que donne la, fureur du plaisir. On eut beaucoup de peine à le dégager de là. Quelle diable de fantaisie à un petit marteau de se placer sous une lourde enclume* ?

MOI. — Vous êtes un polisson. Parlons d'autre chose. Depuis que nous causons, j'ai une question sur la lèvre.

LUI. — Pourquoi l'avoir arrêtée là si longtemps ?

MOI. — C'est que j'ai craint qu'elle ne fût indiscrète.

LUI. — Après ce que je viens de vous révéler, j'ignore quel secret je puis avoir pour vous.

MOI. — Vous ne doutez pas du jugement que je porte de votre caractère ?

LUI. — Nullement ; je suis à vos yeux un être très abject, très méprisable, et je le suis aussi quelquefois aux miens, mais rarement; je me félicite plus souvent de mes vices que je ne m'en blâme; vous êtes plus constant dans votre mépris.

MOI. — Il est vrai; mais pourquoi me montrer toute votre turpitude ?

LUI. — D'abord, c'est que vous en connaissiez une bonne partie, et que je voyais plus à gagner qu'à perdre à vous avouer le reste.

MOI. — Gomment cela, s'il vous plaît ?

LUI. — S'il importe d'être sublime en quelques genres, c'est surtout en mal. On crache sur un petit filou, mais on ne peut refuser une sorte de considération à un grand criminel : son courage vous étonne, son atrocité vous fait frémir. On prise en tout l'unité du caractère.

MOI. — Mais cette estimable unité de caractère vous ne l'avez pas encore ; je vous trouve de temps en temps vacillant dans vos principes ; il est incertain si vous tenez

* Cette anecdote a été supprimée par Goethe.

votre méchanceté de la nature ou de l'étude, et si l'étude vous a porté aussi loin qu'il est possible.

LUI. — J'en conviens; mais j'y ai fait de mon mieux. N'ai-je pas eu la modestie de reconnaître des êtres plus parfaits que moi? Ne vous ai-je pas parlé de Bouret avec l'admiration la plus profonde? Bouret est le premier homme du monde dans mon esprit.

MOI. — Mais immédiatement après Bouret, c'est vous ?

LUI. — Non.

MOI. — C'est donc Palissot?

LUI. — C'est Palissot, mais ce n'est pas Palissot seul.

MOI. — Et qui peut être digne de partager le second rang avec lui ?

LUI. — Le renégat d'Avignon.

MOI. — Je n'ai jamais entendu parler de ce renégat d'Avignon, mais ce doit être un homme bien étonnant.

LUI. — Aussi l'est-il.

MOI. — L'histoire des grands personnagoB m'a toujours intéressé.

LUI. — Je le crois bien. Celui-ci vivait chez un bon et honnête de ces descendants d'Abraham, promis sûi père des croyants en nombre égal à celui des étoiles.

MOI. — Chez un juif?

LUI. — Chez un juif. Il avait d'abord surpris la commisération, ensuite la bienveillance, enfin la confiance la plus entière; car Iroilà comme il arrive toujours : nous comptons tellement sur nos bienfaits , qu'il est rare que nous cachions notre secret à celui que nous avons comblé de nos bontés ; le moyen qu'il n'y ait pas des. ingrats, quand nous exposons l'homme à la tentation de l'être impunément ? C'est une réflexion juste que notre juif ne fit pas. Il confia donc au renégat qu'il ne pouvait en conscience manger du cochon. Vous allez voir tout le parti qu'un esprit fécond sut tirer de cet aveu. Qu^ques mois se passèrent pendant lesquels notre renégat redoubla d'attention; quand il crut son juif bien touché, bien captivé, bien convaincu par ses soins qu'il n'avait pas un meilleur ami dans toutes les tribus d'Israël... Admirez

la circonspection de cet homme! il ne se hâte pas; il laisse mûrir la poire avant que de secouer la branche : trop d'ardeur pouvait faire échouer ce projet. C'est qu'ordinairement la grandeur de caractère résulte de la balance naturelle de plusieurs qualités opposées.

MOI. — Eh I laissez là vos réflexions, et continuez-moi votre histoire.

LUI. — Gela ne se peut, il y a des jours où il faut que je réfléchisse ; c'est une maladie qu'il faut abandonner à son cours. Où en étais-je?

MOI. — A l'intimité bien établie entre le juif et le renégat.

LUI. — Alors la poire était mûre... Mais vous ne m'écoutez pas, à quoi rêvez-vous ?

MOI. — Je rêve à l'inégalité de votre ton, tantôt haut, tantôt bas.

LUI. — Est-ce que le ton de l'homme vicieux peut être un?... Il arriiie un soir chez son ami, l'air effaré, la voix entrecoupée, le visage pâle comme la mort, tremblant de ions ses membres. « Qu'avez-vous? — Nous sommes çBir^us, — Perdus et comment? — Perdus, vous dis-je, sans ressource. — Expliquez-vous. — Un moment, que je me remette de mon effroi. -^ Allons remettez-vous, » lui dit le juif, au lieu de lui dire : tu es un fieffé fripon, je ne sais ce que tu as à m'apprendré, mais tu es un fieffé fripon, tu joues la terreur. »

MOI. — Et pourquoi lui devait-il parler ainsi ?

LUI. — C'est qu'il était faux et qu'il avait passé la mesure ;.cela est clair pour moi, et ne m'interrompez pas davantage. « Nous sommes perdus,... perdus !... sans ressource I » Est-ce que vous ne sentez pas l'affectation de ces joerrft^ répétés?... « Un traître nous a déférés à la sainte Inquisition, vous comme juif, moi comme renégat, comme un infâme renégat... » Voyez comme le traître ne rougit pas de se servir des expressions les plus odieuses. Il faut plus de courage qu'on ne pense pour s'appeler de son nom ; vous ne savez pas ce qu'il en coûte pour en venir là.

MOI. — Non, certes. Mais cet infâme renégat?...

LUI. — Est faux, mais c'est une fausseté bien adroite. Le juif s'efiFraye, il s'arrache la barbe, il se roule à terre, il voit les sbires à sa porte, il^se voit afiFublé du san benùOj il voit son autodafé préparé. « Mon ami, mon tendre ami, mon unique ami, quel parti prendre ? — Quel parti? De se montrer, d'affecter la plus grande sécurité, de se conduire comme à l'ordinaire. La procédure de ce tribunal est secrète, mais lente ; il faut user de ses délais pour tout vendre. J'irai louer ou je ferai louer un bâtiment par un tiers, oui, par un tiers, ce sera le mieux ; nous y déposerons votre fortune ; car c'est à votre fortune principalement qu'ils en veulent^ et nous irons, vous et moi, chercher sous un autre ciel la liberté de servir notre Dieu et de suivre en sûreté la loi d'Abraham et de notre conscience. Le point important dans la circonstance périlleuse où nous nous trouvons est de ne point faire d'imprudence... » Fait et dit. Le bâtiment est loué et pourvu de vivres et de matelots, la fortune du juif est à bord ; demain à la pointe du jour, ils mettent à la voile, ils peuvent souper gaiement et dormir en sûreté ; demain ils échappent à leurs persécuteurs. Pendant la nuit le renégat se lève, dépouille le juif de son portefeuille, de sa bourse et de ses bijoux, se rend à bord et le voilà parti... Et vous croyez que c'est là tout ! Bon I vous n'y êtes pas. Lorsqu'on me raconta cette histoire, moi je devinai ce que je vous ai tu pour essayer votre sagacité. Vous avez bien fait d'être un honnête homme, vous n'auriez été qu'un friponneau. Jusqu'ici le renégat n'est que cela, c'est un coquin méprisable à qui personne ne voudrait ressembler.' Le sublime de sa méchanceté, c'est d'avoir été lui-même le délateur de son bon ami l'israélite dont la sainte Inquisition s'empara à son réveil, et dont, quelques jours après, on fit un beau feu de joie. Et ce fut ainsi que le renégat devint tranquille possesseur de la fortune de ce descendant maudit de ceux qui ont crucifié Notre- Seigneur.

MOI. — Je ne sais lequel des deux me fait le plus

d'horreur, ou de la scélératesse de votre renégat, ou du ton dont vous en parlez.

LUI. — Et voilà ce que je vous disais : Tatrocité de Faction vous porte au delà du mépris et c'est la raison de ma sincérité. J'ai voulu que vous connussiez jusqu'où j'excellais dans mon art, vous arracher l'aveu que j'étais au moins original dans mon avilissement, me placer dans votre tête sur la ligne des grands vauriens et m'écrier ensuite : Vïvat MascarilluSj fourbum ïmperator I Allons, gai, monsieur le philosophe, chorus ; Vivat MascarilluSj fourbum ïmperator I

Et là-dessus il se mit à faire un chant en fugue tout à fait sigulier ; tantôt la mélodie était grave et pleine de majesté, tantôt légère et folâtre ; dans un instant il imitait la basse, dans un autre une des parties du dessus ; il m'indiquait de ses bras et de son cou allongé les endroits des tenues, et s'exécutait, se composait à lui-même un chant de triomphe où l'on voyait qu'il s'entendait mieux en bonne musique qu'en bonnes mœurs.

Je ne savais, moi, si je devais rester ou fuir, rire ou m'indigner ; je restai dans le dessein de tourner la conversation sur quelque sujet qui chassât de mon âme l'horreur dont elle était remplie. Je commençais à supporter avec peine la présence d'un homme qui discutait une action horrible, un exécrable forfait, comme un connaisseur en peinture ou en poésie examine les beautés d'un ouvrage de goût, ou comme un moraliste ou un historien relève et fait éclater les circonstances d'une action héroïque. Je devins sombre malgré moi ; il s'en aperçut et me dit :

LUI. — Qu'avez-vous? Est-ce que vous vous trouvez mal?

MOL — Un peu ; mais cela passera.

LUL — Vous avez l'air soucieux d'un homme tracassé de quelque idée sombre.

MOL — C'est cela...

Après un moment de silence de sa part et de la mienne.

pendant lequel il se promenait en sifflant et enchantant, pour le ramener à son talent, je Ini dis :

MOI. — Que faites-vous à présent ?

LUI. — Rien.

MOI. — Gela est très fatigant.

LUI. — J'étais déjà suffisamment bête, j'ai été entendre cette musique de Duni et de nos autres jeunes faiseurs, qui m'a achevé.

MOI. — Vous approuvez donc ce genre ?

LUI. — Sans doute.

MOI. — Et vous trouvez de la beauté dans ces nouveaux chants ?

Lur. — Si j'y en trouve! pardieu, je vous en réponds. Gomme cela est déclamé ! quelle vérité I quelle expression I

MOI. — Tout art d'imitation a son modèle dans la, nature. Quel est le modèle du musicien quand il fait un chant?

LUI. — Pourquoi ne pas prendre la chose de plus haut? Qu'est-ce qu'un chant?

. MOI. — Je vous avouerai que cette question est au-dessus de mes forces. Voilà comme nous sommes tous, nous n'avons dans la mémoire que des mots que nous croyons entendre par l'usage fréquent et l'application môme juste que nous en faisons ; dans l'esprit que des notions vagues. Quand je prononce le mot chant, je n'ai pas de notions plus nettes que vous et la plupart de vos semblables quand ils disent : Réputation, blâme, honneur, vice, vertu, pudeur, décence, honte, riiicule,

Luj. — Le chant est une imitation, par les sons, d'une échelle inventée par l'art ou inspirée par la nature, comme il vous plaira, ou par la voix ou par l'instrument, des bruits physiques ou des accents de la passion, et vous voyez qu'en changeant là dedans les choses à changer, la définition conviendrait exactement à la peinture, à l'éloquence, à la sculpture et à la poésie. Maintenant, pour en venir à votre question, quel est le modèle du musicien ou du chant ? G'est la déclamation, si le modèle est vivant et pensant ; c'est le bruit, si le modèle est

inanimé. Il faut considérer la déclamation comme une ligne, et le chant comme ime autre ligne, qui serpenterait sur la première. Plus cette déclamation, type du chant, sera forte et vraie, plus le chant qui s'y conforme la coupera en un plus grand nombre de points ; plus le chant sera vrai et plus il sera beau ; et ce qu'ont très bien senti nos jeunes musiciens. Quand on entend : Je suis un pauvre diable, on croit reconnaître la plainte d'un avare ; s'il ne chantait pas, c'est sur les mêmes tons qu'il parlerait à la terre, quand il lui confie son or et qu'il lui dit : 0 terre, reçois mon trésor. Et cette petite fille qui sent palpiter son cœur ; qui rougit, qui se trouble et qui supplie monseigneur de la laisser partir, s'exprimerait-elle autrement? 11 y a dans ces ouvrages toutes sortes de caractères, une variété infinie de déclamation : cela est sublime, c'est moi qui vous le dis. Allez, allez entendre le morceau où le jeune homme qui se sent mourir s'écrie : Mon cœur s'en va I Écoutez le chant, écoutez la symphonie, et vous me direz après quelle difiTérence il y a entre les vraies voix d'un moribond, et le tour de ce chant ; vous verrez, si la ligne de la mélodie ne coïncide pas tout entière avec la ligne de la déclamation. Je ne vous parle pas de la mesure, qui est encore une des conditions du chant, je m'en tiens à l'expression, et il n'y a rien de plus évident que le passage suivant que j'ai lu quelque part : Musices seminarium accentus, l'accent est la pépinière de la mélodie. Jugez de là de quelle difficulté et de quelle importance il est de savoir bien faire Je récitatif. Il n'y a point de bel air dont on ne puisse faire un beau récitatif, et point de beau récitatif dont un habile homme ne puisse faire im bel air*. Je ne voudrais pas assurer que celui qui récite bien chantera bien ; mais je serais surpris que

* érétry, traTailIant à la partition de lui répondit : « Le modèle du musicien,

Zémire et Azor, était fort embarrassé c'est le cri de l'homme passionné : entrez

de trouver un chant digne de la belle dans le sentiment de votre personnage ;

situation où Zémire voit sa famille en cherchez quel doit être l'accent de ses

{deurs dans la glace magique et entend , paroles dans une situation /déchirante,

es plaintes de son père, désespéré de et vous aurez votre air. >•

l'avoir perdue. Il consulta Diderot, qui « J'avais fait ce morceau deux fois,

celui qui chante bien, ne sût pas bien réciter. Et croyez tout ce que je vous dis là, car c'est le vrai.

MOI. — Je ne demanderais pas mieux que de vous en croire, si je n'étais arrêté par un petit inconvénient. , LUI. — Et cet inconvénient ?

MOI. — C'est que si cette musique est sublime, il faut que celle du divin Lulli, de Gampra, de Destouches, de Mouret, et même, soit dit entre nous, celle du cher oncle, soit un peu plate.

LUI. (s'approchant de mon oreille , me répondit) : — Je ne voudrais pas être entendu, car il y a ici beaucoup de gens qui me connaissent ; c'est qu'elle l'est aussi. Ce n'est pas que je me soucie du cher oncle, puisque cher il y a ; c'est une pierre, il me verrait tirer la langue d'un pied qu'il ne me donnerait pas un verre d'eau ; mais il a beau faire, à l'octave,, à la septième : Hon^ hon; hin, hin; tu, tu, tu, turlututu avec un charivari de diable ; ceux qui commencent à s'y connaître et qui ne prennent plus du tintamarre pour de la musique, ne s'accommoderont jamais de cela. On devrait défendre par une ordonnance de police à toute personne, de quelque qualité ou condition qu'elle fût, de faire chanter le Stabat de Pergolèse. Ce Stabat^ il fallait le faire brûler par la main du bourreau. Ma foi, ces maudits bouffons avec leur Servante Maîtresse^ leur Tracallo nous en ont donné rudement dans le cul. Autrefois un Tancrède, une Issé *, une Europe galante ^ les Indes, Castor, les Talents lyriques ', allaient à quatre, cinq, six mois, on ne voyait pas la fin dea représentations d'une Armide^\ à présent, tout cela vous tombe les uns sur les autres comme des capucins de cartes. Aussi Rebel et Francœur * en jettent-

ditGrétry; Diderot n'en fut pas content, le premier élan de ces deux hommes

sans doute ; car, sans approuver ni blà- brûlants était d'inspiration divine. >•

mer, il se mit à déclamer : (Gkxtbt, Essdàs sur la Musique^ 1. 1,

Ah ! Uli-««B-iBol, Uiii-MS>moi la pl«a«nr. p. 325.)

J^ substituai des sons au bruit déclamé * Opéras de Destouches,

de ce début, et le reste aUa de suite. t opéras et ballet de Rameau.

• 11 ne fallait pas toujours écouter srkJTii— ^« T,.iii

Diderot ni Tabbé Arnaud. lorsau'ils don- [ ^^^\ ^« ^"f"' , , . ,.^ .

naient carrière à leur imaginaUon ; mais * Directeurs de l orchestre de 1 Opéra.

ils feu et flamme. Ils disent que tout est perdu, qu'ils sont ruinés, et que si l'on tolère plus longtemps cette canaille chantante de la Foire, la musique nationale est au diable, et que l'Académie Royale du cul-de-sac * n'a qu'à fermer boutique. Il y a bien quelque chose de. vrai là dedans. Les vieilles perruques qui viennent là depuis trente à quarante ans, tous les vendredis, au lieu de s'amuser comme ils ont fait par le passé, s'ennuient et bâillent sans trop savoir pourquoi, ils se le demandent et ne sauraient se répondre : que ne 's'adressent-ils à moi I la prédiction de Duni s'accomplira, et du train que cela prend, je vqux mourir dans quatre ou cinq ans, si à dater du Peintre amour evLX de sonmodèle, il y a un chat à fesser dans la célèbre impasse. Les bonnes gens 1 ils ont renoncé à leurs symphonies pour jouer des symphonies italiennes. Ils ont cru qu'ils feraient leurs oreilles à celles-ci, sans conséquence pour leur musique vocale, comme si la symphonie n'était pas au chant, à un peu de libertinage près inspiré par l'étendue de l'instrument et la mobilité' des doigts, ce que le chant est à la déclamation réelle ; comme si le violon n'était pas le singe du chanteur, qui deviendra un jour, lorsque le difficile prendra la place du beau, le singe du violon. Le premier quijouaLocatelli fut l'apôtre de la nouvelle musique. A d'autres, à d'autres ; on nous accoutumera à l'imitation des accents de la passion ou des phénomènes de la nature, par le chant et la voix, par l'instrument, car voilà toute l'étendue de l'objet de la musique, et nous conserverons notre goût pour les vols, les lances, les gloires, les triomphes, les victoires ? Va- t'en voir s'ils viennent, Jean. Ils ont imaginé qu'ils pleureraient ou riraient à des scènes de tragédie ou de comédie musiquées, qu'on porterait à leurs oreilles les accents de la fureur, de la haine, de la jalousie, les vraies plaintes de l'amour, les ironies, les plaisanteries du théâtre italien ou français, et qu'ils resteraient

* L'Opéra resta au Palais^Royal jusqu'à Tincendie du 6 aYrii t763, au fond d'un culde-sae dit de l'Opéra,

LE NEVEU DE RAMEAU. 7î

admirateurs de Ragonde * ou de Platée^, Je t'en réponds, Tarare ponpon. Qu'ils éprouveraient sans cesse avec quelle facilité, quelle flexibilité, quelle mollesse, Tharmonie, la prosodie, les ellipses, les inversions de la langue italienne se prêtaient à Fart, au mouvement, à l'expression, aux tours du chant et à la valeur mesurée des sons, et qu'ils continueraient d'ignorer combien la leur est raide, sourde, lourde, pesante, pédantesque et monotone. Eh, oui, oui ; ils se sont persuadé qu'après avoir mêlé leurs larmes aux pleurs d'une mère qui se désole sur la mort de son âls, après avoir frémi de l'ordre d'un tyran qui ordonne un meurtre, ils ne s'ennuieraient pas de leur féerie, de leur insipide mythologie, de leurs petits madrigaux doucereux qui ne marquent pas moins le mauvais goût du poète que la misère de Tart qui s'en accommode. Les bonnes gens I cela n'est pas et ne peut être ; le vrai, le bon, le beau, ont leurs droits, on les conteste, mais on finit par admirer ; ce qui n'est pas marqué à ce coin, on l'admire un temps ; mais on finit par bâiller. Bâillez donc, messieurs, bâillez à votre aise, ne vous gênez pas. L'empire de la nature et de ma trinité, contre laquelle les portes de l'enfer ne prévaudront jamais ; le vrai, qui est le père qui engendre le bon qui est le fils, d'où procède le beau qui est le saint-esprit, s'établit tout dolicement. Le dieu étranger se place humblement sur l'autel à côté de l'idole du pays ; peu à peu il s'y affermit ; un beau jour il pousse du coude son camarade, et patatras, voilà l'idole en bas. C'est comme cela qu'on dit que les jésuites ont planté le christianisme à la Chine et aux Indes; et ces jansénistes ont beau dire, cette méthode politique qui marche à son but sans bruit, sans effusion de sang, sans martyrs, sans un toupet de cheveux arraché ', me semble la meilleure.

MOI. — Il y a de la raison à peu près dans tout ce que vous venez de dire.

\ Opéra de Uouret. * It. de Saur traduit t « Sans qu*il en

' Opéra de Hameau. coûte une tète de cbou. » .

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