SCÈNE VII
MADAME DE CHEPY, MONSIEUR HARDOUIN , MADEMOISELLE BEAULIEU, qui rentre sur la fin de la scène.
MONSIEUR HARDOUIN. — Est-ce de votre part que ce laquais est venu ?
MADAME DE CHEPY. — Oui.
MONSIEUR HARDOUIN. — Ce u'est pas de sa faute si je l'ai deviné ; car il ne savait à qui il était, d'où il venait, ce qu'il voulait.
MADAME DE CHEPY. — Puis ficz-vous à ces maToufles-là.
MONSIEUR HARDOUIN. — Il m'a fait grand tort. Je dormais si bien, et j'en avais si grand besoin ! Il était près de cinq heures quand je suis rentré, après la journée la plus ennuyeuse et la plus fatigante. Imaginez donc la»
lecture d'un drame détestable, comme ils sont tous, la compagnie la plus triste, un souper maussade, et qui ne finissait point, et un brelan cher où j'ai perdu la possibilité, et essuyé la mauvaise humeur des gagnants, fâchés tout à coup de ne pas gagner davantage.
MADAME DE CHEPY. — C'cst bien fait ; que ne veniezvous ici ?
MONSIEUR HARDouiN. — M'y voilà; et toutes mes disgrâces seront bientôt oubliées, si je puis vous être de quelque utilité ; de quoi s'agit-il?
MADAME DE CHEPY. — De me rendre le plus important service. Vous connaissez madame de Malves ?
MONSIEUR HARDouiN. — Non pas personnellement ; mais on lui accorde d'une voix unanime de la finesse dans l'esprit, de la gaité douce, du goût, de la connaissance dans les beaux-arts, un grand usage du monde, et un jugement sûr et exquis.
MADAME DE CHEPY. — Voilà Ics qualités qu'elle a pour tout le monde, et dont je fais grand cas assurément ; mais j'estime encore plus celles qu'elle tient en réserve pour ses amis.
MONSIEUR HARDOUiN. — Je vis avec quelques-uns qui la disent mère tendre, excellente épouse et très bonne amie.
MADAME DE CHEPY. — Il y a six à scpt aus que nous sommes liées, et je lui dois la meilleure partie du bonheur de ma vie; c'est auprès d'elle que je trouve un bon conseil, quand j'en ai besoin; la consolation dans mes peines, qui lui font quelquefois oublier les siennes; et cette satisfaction si douce qu'on éprouve à confier ses instants de plaisir à quelqu'un qui sait les écouter avec intérêt. Eh bien, c'est incessamment le jour de sa fête.
MONSIEUR HARDouïN. — Jc VOUS cntcuds ; ct il vous faudrait un divertissement, un proverbe, une petite comédie.
MADAME DE CHEPY. — G'cst Cela, mou chcr Hardouin.
MONSIEUR HARDOUIN. — Je suis déscspéré de vous refu-
ser net, mais tout net ; premièrement, parce que je suis excédé de fatigue, et qu*il ne me reste pas une idée, mais pas une ; secondement, parce que j'ai heureusement ou malheureusement une de ces têtes auxquelles on ne commande pas. Je voudrais vous servir que je ne le pour* rais pas.
MADAME DE CHEPY. — Ne dirait-ou pas qu'on vous demande un chef-d'œuvre !
MONSIEUR HARDouiN. — Mais, madame, vous demandez au moins une chose qui vous plaise, et cela ne me paraît pas aisé ; qui plaise à la personne que vous voulez fêter, et cela est très difficile ; qui plaise à sa société, qui n'est pas composée de gens indulgents ; enfin qui me plaise à moi, et je ne suis presque jamais content de ce que je fais.
MADAME DE CHEPY. — Tout ccla ne sout que les fantômes de votre paresse, ou les prétextes de votre mauvaise volonté. Vous me persuaderez peut-être que vous craignez beaucoup mon jugement? Mon amie a , je l'avoue, le sentiment très délicat, et le tact exquis : mais elle est juste, mais elle est plus touchée d'un mot heureux, que blessée d'une mauvaise scène ; et, quand elle vous trouverait un peu plat, qu'est-ce que cela vous ferait ? Vous auriez le plus grand tort de redouter nos beaux esprits : nous n'aurons qu'à vous nommer pour modérer leur critique. Pour vous, monsieur, c'est autre chose : après avoir été mécontent de vous-même tant de fois, vous en serez quitte pour être injuste une fois de plus.
MONSIEUR HARDOuiN. — D'aillcurs, madame, je n'ai pas l'esprit libre. Vous connaissez madame Servin; c'est, je crois, votre amie ?
MADAME DE CHEPY. — Je la rcncontro dans le monde, je la vois chez elle, nous nous embrassons; mais nous ne nous aimons pas.
MONSIEUR HARDOuiN. — Sa bienfaisance immodérée lui a fait une affaire très ridicule, et vous savez ce que c'est que le ridicule pour elle : elle a découvert que j'étais lié
avec son adverse partie, et il faut absolument que je la tire de là, j'ai même pris la liberté de donner rendezvous ici à mon homme.
MADAME DE CHEPY. — Teuez, mou pauvre Hardouin, il faut que chacun fasse son rôle dans ce monde : celui des avocats est de terminer les procès, le vôtre de faire des ouvrages charmants. Voulez-vous savoir ce qui va arriver? C'est de vous brouiller avec la dame dont vous êtes le négociateur, avec son adversaire, et avec moi, si vous me refusez.
MONSIEUR HARDouiN. — Pour uue chose aussi frivole? C'est ce que je ne craindrai jamais.
MADAME DE CHEPY. — Mais c'cst à moi, ce me semble, à juger si la chose est frivole ou non : cela tient à l'intérêt que j'y mets.
MONSIEUR HARDOuiN. ^- C'cst-à-dlre que s'il vous plaisait d'y en mettre dix fois, cent fois plus qu'elle ne vaut...
MADAME DE CHEPY. — Jc scrais pcu scusée, peut-être; mais vous n'en seriez que plus désobligeant. Allons, mon cher, promettez-moi.
MONSIEUR HARDOuiN. — Je uc saurais.
MADAME DE CHEPY. — Faitcs ma pièce.
MONSIEUR HARDOUiN. — Eu vérité, je ne saurais.
MADAME DE CHEPY. — Lc rôle dc Suppliante ne me va guère, et celui de la douceur ne me dure pas. Prenez-y garde, je vais me fâcher.
MONSIEUR HARDouiN. — Non madame, vous ne vous fâcherez pas.
MADAME DE CHEPY. — Et jc VOUS dis, moi , mousicur, que je suis fâchée, très fâchée que vous en usiez avec moi comme vous n'en useriez pas avec cette grosse provinciale rengorgée, qui vous commande avec une impertinence qu'on lui passerait à peine si elle était jeune et jolie; avec cette petite minaudière, qui est l'un et l'autre, mais qui gâte tout cela, qui ne fait pas un geste qui ne soit apprêté, qui ne dit pas un mot qui ne montre la prétention, et qui est aussi satisfaite de toute sa personne que mécontente des autres ; avec ce petit colifichet
de précieuse, qui n'a pas des nerfs, mais des fibres, ce qui veut dire des cheveux ; dont on est tout étonné d'entendre sortir des grands mots, qu'elle a ramassés dans la société des savants, des pédants, et qu'elle répète à tort et à travers, comme une perruche mal sifflée; avec mademoiselle, oui, avec mademoiselle que voilà , qui vous donne quelquefois à ma toilette des distractions dont je pourrais me choquer si je voulais, mais dont je continuerai de rire.
MADEMOISELLE BEAULiEU. — Moi, madame!
MADAME DE CHEF Y. — Oui, VOUS*, il uc faut pas quc que cela vous offense : ce bel attachement vous fait assez d'honneur.
MONSIEUR HARDOUiN. — Il cst VTaî, madame, que je trouve mademoiselle très honnête, très décente, très bien élevée.
MADAME DE CHEPY. — Très aimable.
MONSIEUR HARDOuiN. — Très aimable, pourquoi pas ? L'état, quel qu'il soit, n'est ni un privilège, ni une exclusion à ce titre que je lui donne quelquefois en plaisantant; mais je la respecte assez, elle et moi-même, pour n'y pas mettre un sérieux qui l'offenserait.
MADAME DE CHEPY, ironiquement, — Mademoiselle, je vous prie, je vous supplie de vouloir bien intercéder pour moi auprès de monsieur.