SCÈNE VIII
MONSIEUR HARDOUIN, MADEiMOISELLE BEAULIEU.
MONSIEUR HARDOUIN. — Elle n'en sera pas dédite. Je suis aussi piqué de mon côté ; ces femmes qu'elle vient de déchirer la valent bien, sans la dépriser. Voulez-vous que la pièce se fasse ?
MADEMOISELLE BEAULIEU. — J'aurais uuc bicu étrange vanité, si j'osais me flatter d'obtenir de vous ce que vous avez si durement refusé à madame.
MONSIEUR HARDOum. — Expliquez-vous nettement; cela vous fera-t-il plaisir?
MADEMOISELLE BEAULiEU. — On ne sauiait davantage ; mais madame n'en pourrait être que très mortifiée. Qui sait si cela ne m' éloignerait pas de son service ? Ce ne serait pas demain ; mais petit à petit, la délicieuse mademoiselle Beaulieu deviendrait gauche, maladroite, maussade : je ne l'entendrais pas dire longtemps; je sortirais, et je ne sortirais pas sans chagrin, car je suis très attachée à madame ; sans compter que votre complaisance ne serait pas secrète, et ne pourrait être que mal interprétée. Tenez, monsieur, le mieux est de persister dans votre refus, ou de céder au désir de madame.
MONSIEUR HARDOuiN. — De ces dcux partis, le premier est le seul qui me convienne. Je suis obsédé d'embarras de toute espèce, j'en ai pour mon compte, j'en ai pour le compte d'autrui : pas un instant de repos. Si l'on frappe à ma porte, je crains d'ouvrir ; si je sors, c'est le chapeau rabattu sur les yeux; si l'on me relance en visite, la pâleur me prend. Ils sont une nuée qui attendent après le succès d'une comédie que je dois lire au Français. Ne vaut-il pas mieux que je m'en occupe, que de perdre mon temps à ces balivernes de société ? Ou ce que l'on fait est mauvais, et ce n'était pas la peine de le faire ; ou si cela est passable, le jeu pitoyable des acteurs le rend plat.
MADEMOISELLE BEAULIEU. — Il paraît quc moftsieuT Hardouin n'a pas une haute idée de notre talent.
MONSIEUR HARDOUIN. — Si VOUS voùlcz, mademoiselle, que je vous dise la vérité, j'ai vu les acteurs de -société les plus vantés, et je vous jure que le meilleur n'entrerait pas dans une troupe de province, et figurerait mal chez Nicolet. Cela fait pitié.
MADEMOISELLE BEAULIEU. — Voilà quc je suis aussi piquée de mon côté ; savez-vous que je me mêle de jouer?
MONSIEUR HARDOUIN. — Tant pis, mademoiselle. {Bas.) Faites des boucles.
MADEMOISELLE BEAULiEu. — Nc lïi'avez-vous pas.dit que vous feriez la pièce, si je voulais? Je ne sais si un poète est un fort honnête homme ; mais j'ai toujours entendu dire qu'un honnête homme n'avait que sa parole. Je veux vous convaincre que l'auteur s'en prend souvent à l'acteur, quand il ne devrait s'en prendre qu'à lui-même. Je veux que vous vous entendiez siffler, et que vous nous entendiez applaudir.
MONSIEUR HARDouiN. — Mademoiselle me jette le gantelet, il faut le ramasser ; j'ai promis de faire la pièce, et je la ferai.