‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 78 sur 153 · MONSIEUR HARDOUIN, MONSIEUR RENARDEAU · texte numérisé non relu

MONSIEUR HARDOUIN, MONSIEUR RENARDEAU

MONSIEUR HARDOUIN. — Et puis faitcs uuc pièce au milieu de tout cela!... Mille pardons, cher Renardeau, de vous avoir fait attendre.

lA PIÈGE ET LE PROLOGUE. 223

MONSIEUR RENARDEAU. — Je VOUS le pardonne, car elle est ma foi, charmante.

MONSIEUR HARDouiN. — Vous avcz cncorc des yeux.

MONSIEUR RENARDEAU. — G'cst tout cc qui mc rcstc. Eh bien, de quoi s'agit-il ?

MONSIEUR HARDouiN. — Je uc sais comment je puis rire, car je suis profondément désolé.

MONSIEUR RENARDEAU. — Votrc piècc cst tombée?

MONSIEUR HARDOum. — C'cst bien pis.

MONSIEUR RENARDEAU. — Commcut diable!

MONSIEUR HARDouiN. — J'avais uuc SŒUF quo j'aimais à la folie ; un peu dévote; mais, à cela près, la meilleure créature, la meilleure sœur qu'il y eût au monde : je l'ai perdue.

MONSIEUR RENARDEAU. — Et l'oU VOUS disputC Sa SUC-

cession.

MONSIEUR HARDOUIN. — G'cst bicU pis.

MONSIEUR RENARDEAU. — Comment diable I

MONSIEUR HARDOUIN. — On en a disposé sans mon aveu. Elle vivait avec une amie : celle-ci, accoutumée à jouer la maîtresse dans la maison, a tout donné, tout pris, tout vendu, lits, glaces, linge, vaisselle, meubles, batterie de cuisine : et il ne me reste de mobilier non plus que vous en voyez sur ma main.

MONSIEUR RENARDEAU. — Gela était-il considérable I

MONSIEUR HARDOUIN. — Assez. Je ne sais quel parti prendre. Perdre son bien, surtout quand on n'est pas mieux dans ses affaires que moi, cela me paraît dur. Attaquer l'ancienne amie d'une sœur, cela me semble indécent. Que me conseillez-vous?

MONSIEUR RENARDEAU. — Gc quc jc VOUS consciUe? De demeurer en, repos.

MONSIEUR HARDOUIN. — C'cst bientôt dit.

MONSIEUR RENARDEAU. — Demcurcz OU repos, vous disje. Savez-vous ce que c'est que votre affaire? Précisément la même que j'ai avec votre vieille amie, madame Servin, qui dure depuis "dix ans; qui en durera dix autres; pour laquelle j'ai fait cinquante voyages à Paris;

qui m'y rappellera cinquante fois encore, qui me coûte en faux frais à peu près deux cents louis, qui m'en coûtera plus de deux cents autres; et qui, grâce aux puissants protecteurs de la dame, ne sera peut-être jamais jugée; ou dont, après la sentence, si j'en obtiens une, je ne tirerai que le quart de mes déboursés. Entendez-vous?

MONSIEUR HARDouiN. — Aiusi, VOUS uo voulcz pas absolument que je plaide?

MONSIEUR RENARDEAU. — Nou, de par tous les diables qui emportent et votre amie madame Servin, et Tamie de votre sœur!

MONSIEUR HARDouiN. — Si c'était à recommencer, vous ne plaideriez doûc pas?

MONSIEUR RENARDEAU. — Nou.... A quoi révcz-vous?

MONSIEUR HARDOuiN. — Il me vicut une bonne idée. Si, par reconnaissance du service que vous me rendez, en me dissuadant d'entamer une mauvaise affaire, je finissais la vôtre ? Savez-vous que cela ne me serait point du tout impossible ?

MONSIEUR RENARDEAU. — J'y conscus dc tout mou cœur ; et, s'il ne vous fallait qu'une procuration en bonne forme, par laquelle je vous autoriserais à terminer, et m'engagerais à ratifier, sans exception, tout ce qu'il vous aurait plu d'arbitrer, faites-moi donner de l'encre et du papier, je la dresse et la signe.

MONSIEUR HARDOuiN. — Voilà sur cettc table ce qu'il vous faut... Mon cher Renardeau, bride en main. Je ferai de mon mieux : vous n'en doutez pas ; mais, à tout événement point de reproches.

MONSIEUR RENARDEAU. — N'en craigucz point.

MONSIEUR HARDOuiN, à furt^ tandis que M. Renardeau écrit, — Ah I ah I ah I Si l'avocat bas-normand savait que j'ai là, dans ma poche, la procuration de la dame!... Voilà qui est fort bien... Mais la pièce que j'ai promise !... Allons, il faut se résigner à son sort ; et le mien est de promettre ce que je ne ferai point, et de faire ce que je n'aurai pas promis. .

. MONSIEUR RENARDEAU. — La voilà : Je soussigné Issachar des Renardeaux...

MONSIEUR HARDouiN. — Je ne doute point que cela ne soit à merveille.

MONSIEUR RENARpEAu. — Mais eucoie faut-il prendre lecture du titre en conséquence duquel on doit opérer. Gela est dans la règle.

MONSIEUR HARDouiN. — Est-ce que j'ai jamais suivi de règles ?

MONSIEUR RENARDEAU. — VoUS U'CU aVCZ paS été pluS

sage. La règle, mon ami, la règle. Au reste, que j'ob- ' tienne seulement de quoi faire meubler décemment ce petit corps de logis qui donne sur la rivière et . sur la forêt, qui doit vous inspirer les plus beaux vers du monde ; que vous devez , depuis dix ans, venir occuper, et que vous n'occuperez jamais ; et je tiens quitte , de tout madame' Servin, pour moi, pour ma femme, pour mes enfants, et leurs ayants cause. A propos, j'a , vu dans sa cour une chaise à porteurs, le seul effet mobilier qui reste de feue madame Desforges, ma parente, qui a cessé de marcher, longtemps avant de mourir. Stipulez, en sus, la chaise à porteurs. Ma femme commence à pécher par les jambes, et ce serait un cadeau à lui . faire. N'oubliez pas la chaise à porteurs.

MONSIEUR HARDouiN. — ^ J'y penserai.

MONSIEUR RENARDEAU. — Vous êtcs distrait.

MONSIEUR HARDOuiN. — Mou ami, je suis excédé de ce maudit pays-ci. La vie s'y évapore. On n'y fait quoi que ce soit ; et je suis résolu d'aller vivre et mourir à Gisors.

MONSIEUR RENARDEAU. — Vous vicudrez vivrc à Gisors?

MONSIEUR HARDouiN. — A Gisors ; o'est là, que la gloire le repos et le bonheur m'attendent.

MONSIEUR RENARDEAU. — Vous vicudrez mourir à Gisors?

MONSIEUR HARDOum. — A Gisors.

MONSIEUR RENARDEAU. — Et moi je VOUS dis que les têtes comme la vôtre ne savent jamais ce qu'elles feront ; et que vous irez vivre et mourir où il plaira à votre

mauvais génie de vous mener : ne faites point de projets.

MONSIEUR HARDOTjiN. — Ma foi, j'en ai tant fait qui n'ont point eu lieu, que ce serait le plus sage : mais on fait des projets comme on se remue sur sa chaise, quand on est mal assis.

MONSIEUR RENARDEAU. — Quaud vcrrcz-vous la dame?

MONSIEUR HARDOUiN. — Aujourd'hui.

MONSIEUR RENARDEAU. — Elle cst fine ; prenez garde qu'elle n'évente notre complot.

MONSIEUR HARDouiN. — Est-cc que Cela vous viendrait à sa place, à vous avocat, et avocat bas-normand?

MONSIEUR RENARDEAU. — Peut-étrc. Jc suis quelqucfois délié. Et quand vous reverrai-je?

MONSIEUR HARDOuiN. — Daus la jouTuée.

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