‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 77 sur 153 · SCÈNE XIIL · texte numérisé non relu

SCÈNE XIIL

MONSIEUR HARDOUIN, MADAME BERTRAND

MADAME BERTRAND. — Permettez, monsieur, que je m'asseye; je suis excédée de fatigue : j'ai fait aujourd'hui les quatre coins de Paris, et je crois que j'ai vu toute la terre.

MONSIEUR HARDOUIN. — Reposcz-vous , madame... (A part,) Elle est fort bien... [Haut,) Madame, je ne crois point avoir l'honneur de vous connaître ; mais faites-moi la grâce de m'apprendre ce qui vous amène ici. Ne vous trompez-vous pas? Je m'appelle Hardouin.

MADAME BERTRAND. — G'cst vous-mômc que je cherche. On m'a dit que vous étiez ici, et j'y suis venue

MONSIEUR HARDOUIN, à part, — Le pied petit et des

mains!... (Haut.) Madame, vous seriez mieux dans ce grand fauteuil.

MADAME BERTRAND. — Je suis fort bien. Avez -vous le temps, monsieur, et aurez-vous la patience de m'entendre?

MONSIEUR HARDOuiN. — Parlez, madame, parlez.

MADAME BERTRAND. — Vous voycz la plus malheurcuse créature.

MONSIEUR HARDOuiN. — Vous méritez sûrement un autre sort; et avec une figure comme la vôtre, il n'y a point de malheur qu'on ne fasse cesser.

MADAME BERTRAND . — ' G'cst cc quc VOUS m'allez apprendre. N'auriez-vous point entendu parler du capitaine Bertrand?

MONSIEUR HARDouiN. — Qui Commandait le Dragon, qui a mis tout son équipage dans la chaloupe, et qui s'est laissé couler à fond avec son vaisseau.

MADAME BERTRAND. — C'était mou époux i il avait vingt-trois ans de service. . *

MONSIEUR HARDOuiN. — C'était uu bravc homme, et je n'ai jamais rien vu de plus intéressant que sa veuve. Mais: que puis-je pour elle?

MADAME BERTRAND. — BcaUCOUp.

MONSIEUR HARDouiN*. — J'en doutc et je le souhaite.

MADAME BERTRAND. — Il m'a laisséc saus fortune, et avec un enfant ; je sollicite une pension qu'on a le front de me refuser.

MONSIEUR HARDOUIN. — Et qui VOUS paraît mesquine? Madame, l'État est obéré.

MADAME BERTRAND. — J'en suis Satisfaite', mais je la voudrais réversible sur la tête de mon fils.

MONSIEUR HARDOUIN, — k VOUS parler vrai, madame, et votre demande, et le refus du ministre, me semblent également justes.

MADAME BERTRAND. — Si jc vcuais à manquer, que deviendrait mon pauvre enfant?

MONSIEUR HARDOUIN. — Vous étcs jeunc, VOUS ètes fraîche.

MADAME BERTRAND. — Avec tout Cela, oiî ne sait qui meurt ni <jui vit. Tout ce qu'il est possible de mettre de protection à mon affaire, je Tai inutilement employé : des princes, des ducs, des archevêques, des évoques, des prêtres, d'honnêtes femmes.

MONSIEUR HARDouiN. — Lcs autrcs VOUS auraient mieux servie.

MADAME BERTRAND. — Vous l'avoucrai-je? Je ne les ai pas négligées.

MONSIEUR HARDouiN. — G'est que tous ces gens-là ne savent pas solliciter.

MADAME BERTRAND. — Et VOUS le SaVOZ, VOUS?

MONSIEUR HARDouiN. — Très bien ; il y a des principes à tout. Il faut d'abord s'intéresser fortement à la chose.

. MADAME BERTRAND. — Et VOUS prendrez cet intérêt à la mienne. >

MONSIEUR HARDoum. — Pourquoi pas, madame? Rien ne me semble plus aisé. Ils ont des âmes de bronze, il faut savoir amollir ces âmes-là.

MADAME BERTRAND. — Et cc talcut-là, qui cst-cc qui le possède?

MONSIEUR HARDouiN. — G'est VOUS, madame.

MADAME BERTRAND. — Qui cst-cc qui sc soucie dc l'employer pour autrui ?

MONSIEUR HARDOuiN . — G'cst moi ; mais ce n'est pas tout : et ce dernier point est le grand point, le point essentiel ; le point sans lequel point de succès : c'est de se rendre personnelle la grâce qu'on demande : on est à peine écouté, même de son ami, quand on ne parle pas pour soi.

MADAME BERTRAND. — Et cclul do qui mou affaire dépend est le vôtre.

MONSIEUR HARDOUIN. — Ehl VOUS avcz raisou ; c'est Poultier; et j'oserais presque vous répondre du succès.

MADAME RERTRAND. — Vous aurcz la bouté de lui 'parler?

MONSIEUR HARDOUIN. — Assurémcut.

. MADAME BERTRAND. — Dicu soît loué I On Hc m'a point

trompée, lorsqu'on m'a dit que je trouverais en vous Tami de tous les malheureux.

MONSIEUR HARDouiN. — G'est aujourd'huî, ou dans quelques jours, la fête de la maîtresse de la maison. Il est à Paris ; il est Tami du mari ; et il faudrait qu'il eût de grandes aiBfaires, s'il ne venait pas.

MADAME BERTRAND. — Et VOUS lui parlerez ? Et vous vous rendrez mon affaire personnelle?

MONSIEUR HARDouiN. — Je ne m'en charge qu'à cette condition. Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez un enfant?

MADAME BERTRAND . C'est le premier et le seul.

MONSIEUR HARDOUiN. — Qucl âge a-t-il ?

MADAME BERTRAND. — EuvirOU Six aUS.

MONSIEUR HARDOuiN. — Il u'cupeut guère avoir davantage.

MADAME BERTRAND. — On aurait pu le croire, il y a six mois; mais depuis ce temps, j*ai tant pleuré, tant fatigué, tant souffert ; je suis si changée...

MONSIEUR HARDouiN. — Il n'y paraît pas.

MADAME BERTRAND. — Il Tcveuait dc la Chine... La Chine ne me sort plus de la tête.

MONSIEUR HARDOUiN- — Nous l'en chasscrous.

MADAME BERTRAND. — Jo puis Compter SUT VOUS?

MONSIEUR HARDOUIN. — Vous le pouvoz ; mais songez-y bien , c'est à la condition que je vous ai dite, sans quoi je ne réponds de rien.

MADAME BERTRAND. — Vous êtcs uu homme de bien ; il n'y a là-dessus qu'une voix. Faites, dites tout ce qui vous plaira; je vous donne carte blanche.

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