‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 88 sur 153 · SCÈNE XXII · texte numérisé non relu

SCÈNE XXII

MONSIEUR HARDOUIN, MADAME BERTRAND

MADAME BERTRAND. — Vous allcz dire , monsieur, que ceux qui n'ont qu'une affaire sont bien incommodes; mais, si je vous importune, ne vous gênez point du tout, je reviendrai dans un autre moment.

MONSIEUR HARDOUIN. — Non , madame :les malheureux

et les femmes aimables ne viennent jamais à contretemps chez celui qui est bienfaisant, et qui a du goût.

MADAME BERTRAND. — PouT Ics femmes aimables, cela , peut être vrai ; pour les malheureux, il m'est impossible d'être de votre avis. Si vous saviez combien de fois j'ai lu sur les visages , malgré le masque de politesse dont ils se couvraient : « Toujours cette veuve 1 que vient-elle faire ici ? J'en suis excédé ; elle s'imagine qu'on n'a dans la tête qu'une chose , et que c'est la sienne. » A peine m'offraiton une chaise, on s'élançait, rapidement au-devant de moi, non par politesse, mais pour ne pas me laisser le temps d'avancer. On m'arrêtait à la porte , et là, on me disait entre les deux battants : « J'ai pensé à votre affaire ; je ne la perdrai point de vue ; comptez sur tout ce qui dépendra de moi. — Mais, monsieur... — Madame, je suis désolé de ne pouvoir vous arrêter plus longtemps ; je suis accablé d'affaires... » Je faisais ma révérence, on me la rendait, et j'ai quelquefois entendu le maître dire à son laquais : « J'avais consigné cette femme : pourquoi l'at-on laissée passer? Si elle se remontre, je n'y suis pas, entendez-vous ? »

MONSIEUR HARDOuiN. — Vous me parlez là de gens sans âme et sans yeux.

MADAME BERTRAND. — Tout en cst plein; mais ce n'est rien que cela. J'ai trouvé des gens pires que ceux dont, je viens de parler; on n'ose dire à quel prix ils mettent les grâces qu'on en sollicite ; cela fait horreur.

MONSIEUR HARDOUiN. — Malgré leur peu de délicatesse, je les conçois plus aisément.

MADAME BERTRAND. — En vérité , monsieuT, vous êtes presque le seul bienfaiteur honnête que j'aie rencontré.

MONSIEUR HARDouiN. — Hélas I madame , peu s'en faut que je ne rougisse de votre éloge.

MADAME BERTRAND. — Non, mousieur, sans flatterie; tel on vous avait peint à moi, tel je vous ai trouvé.

MONSIEUR HARDouiN. — Ce sout mcs amis qui vous ont parlé, et l'amitié est sujette à s'aveugler et à surfaire; s'ils avaient été vrais, ou plutôt s'ils m'avaient connu

comme je me connais , voici ce qu'ils vous auraient dit : « Hardouin est officieux ; lui présenter une occasion de faire le bien, c'est l'obliger, et s'il avait eu le bonheur de servir une femme pour laquelle il se sentit du penchant, il craindrait tellement de flétrir un bienfait, que cette considération suffirait pour le réduire à un très long silence. »

MADAME BERTRAND. — Oscrais-jc, monsicur, vous faire une question ?

MONSIEUR HARDoum. — Vous voulcz me demander si j'ai vu M. Poultier, le premier commis du ministre? Oui, madame, je l'ai vu.

MADAME BERTRAND. — Eh bien, mousicur?

MONSIEUR HARDOUIN. — Votrc affaire souffre des difficultés; mais je ne la crois poiiit du tout, mais point du tout désespérée.

MADAME BERTRAND. — Quoi 1 monsicur.

MONSIEUR HARDOUIN. — Madame , attendons ; ne nous flattons de rien : au lieu de nous bercer d'une espérance qui ne nous laisserait que du chagrin, ménageons-nous ime surprise agréable.

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