‹ uvres choisies de DoratChapitre 1 sur 142 · SUR DORAT · texte numérisé non relu

SUR DORAT

JJorat ne descendoit point, comme on l'a dit, dans le Nécrologe de 1781 , du professeur Jean Dorât qui composa cinquante mille vers sans en corriger un (*). Ce trait d'érudition n'est peut-être qu'un sarcasme.

Claude-Joseph Dorât naquit à Paris, le 3 1 décembre 1734, de Joseph Dorât, auditeur des comptes. Il montra, dès le collège , un esprit vif et léger. On le destinait à la magistrature : mais il pâlit à la seule vue d'un monstrueux Domal(**) qu'il n'ouvrit qu'une fois ; et comme ses parents le laissaient maître de choisir un état , il entra dans les mousquetaires , troupe leste et brillante , plus renommée pour sa valeur que pour sa sagesse, et dont une galanterie peu timide étoit l'esprit dominant. Quoiqu'il fût charmé de porter cet uniforme , il ne le garda qu'un an , obligé de ménager les frayeurs d'une tante janséniste dont il étoit l'héritier, et qui se persuada que son neveu se damnerait nécessairement sous la casaque d'un mousquetaire.

(*) « Il nous a dit bien des fois que cela n étoit point. Personne , à « cet égard, n'étoit plus croyable que lui-même. »

Eloge de Dorât, par le cbevalier de Cub*3res, 1781.

(**) Domnt , jurisconsulte célèbre par son excellent livre des Lois civiles.

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Dorât étoit déjà connu , par de petites poésies galantes , dans les sociétés qu'il fréquentoit; et les femmes, dont le suffrage est si flatteur, et pour qui deux ou trois madrigaux sont la preuve d'un grand talent (quand ils leur sont adressés), l'enivroient déjà de leurs éloges et le gâtoient avec émulation. La passion des vers, une position indépendante, une fortune aisée, les louanges et les conseils de ses amis, le déterminèrent à se consacrer entièrement aux lettres. Ces mêmes amis auroient dû lui conseiller, avant tout , de se préparer à la composition , par l'étude. L'étude eût développé son jugement, asservi son imagination, mûri son esprit, formé son goût; mais Dorât n'étudia jamais que lorsqu'il eut besoin de savoir quelque chose du sujet qu'il avoit à traiter ; pareil à ces gens qui prennent un maître d'escrime , la veille d'un duel, et qui n'en sont ni plus adroits, ni plus heureux.

Une ode au malheur, une Êpître à la princesse de Robecq (*), et des Héroïdes, furent ses premiers essais. L'Héroïde étoit à la mode depuis la lettre [à'Héloïse, par Colardeau; et tous les jeunes gens qui se sentoient ou se croy oient appelés au théâtre, s'exerçoient , dans l'épître héroïque, à la peinture des passions ; c'étoit le noviciat de la tragédie.

Dorât eut d'abord le projet de traduire en vers les héroïdes amoureuses d'Ovide, ces lettres si remplies de tendresse, de grâce, de volupté, de poésie. Le poëte romain abusoit de son esprit , comme un homme trop riche abuse de sa fortune. Dorât pensoit-il qu'il suffît de lui ressembler, jusqu'à certain point , par ses défauts , pour reproduire ses beautés qui les font oublier? ou se croyoit-il forcé de justifier par-là le surnom d'Ovide français que lui donnoient d'avance des

(*) Anne-Maurice de Montmorency, princesse de Robecq, marte en i 760.

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amis un peu pressés et que le grand Frédéric prodiguoit encore plus libéralement à d'Arnauld Baculard? Quoi qu'il en soit, après deux ou trois imitations assez pâles et qui ne satisfirent ni ses lecteurs , ni lui-même , il préféra la liberté de choisir ses sujets, à l'obligation de s'assujettir à la pensée d'un autre, et publia, dans l'espace d'un an et demi, dix ou douze héroïdes qui furent plus ou moins accueillies. L'anecdote à'Yarico, puisée dans le Spectateur, lui fournit trois épîtres, sous les noms de Valcourt et de Zéila. La lettre de Barnevelt à Truman eut quatre éditions.

Les juges éclairés louèrent dans ces différentes pièces , une versification élégante et facile, du coloris, de l'harmonie; mais ils ne reconnurent, dans aucune, cette chaleur de 1 ame, cette sensibilité passionnée qui donne aux compositions poétiques le mouvement et la vie.

Le poëme tragique étant au premier rang de notre littérature , l'espérance d'un succès au théâtre de Melpomène est aussi le premier rêve d'un jeune homme qui sort du collège, échauffé par les poètes dont il est rempli. Dès 1757, Dorât avait fait lire une tragédie de Zulika , sous un nom supposé. Le théâtre la reçut en indiquant des corrections jugées nécessaires. Dorât relut sa pièce lui-même en 1760, et les comédiens l'étudièrent. Dans le cours des répétitions, ils lui témoignèrent qu'ils craignoient pour son dénouement, et l'invitèrent à soumettre leurs inquiétudes à Crébillon. Le vieux tragique (Dorât nous l'apprend lui-même) refit le cinquième acte, et ce fut celui-là qui tomba. Le public sut que l'auteur étoit un jeune homme; il apporta plus d'indulgence à la seconde représentation , et la pièce marcha , mais comme on marche après une chute.

Zulika fat suivi de Théagène et Chariclée. Personne nV gnore que Racine , amoureux de ce roman grec , y chercha la matière de son premier essai dramatique; que Molière, an

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quel il montra son esquisse, jugea le sujet défavorable et le lui fit abandonner. Dorât fut plus hardi; mais il paya, d'une chute bien plus complète, le mépris du conseil de Molière; et, pour n'avoir pas à le consoler de son malheur, mademoiselle Dubois , sa principale actrice et sa maîtresse , le quitta.

Dorât soutint ces deux revers en homme qui ne comptoit pas trop sur la fortune de Théagène et moins encore sur la fidélité de Chariclée. Le succès de trois épîtres l'en dédommagea. Dans la première, il tâche de rire de l'échec du théâtre; mais, comme on le pense bien, la gaîté qu'il y répand est plus factice et plus arrangée, que naturelle et vraie. Dans les deux autres , il raille mademoiselle Dubois avec beaucoup d'esprit, de malice et d'enjouement. Elle fut si blessée du ton leste de Dorât (*) et d'une vingtaine de vers qui n'annonçoient pas un grand fonds d'estime, que le rencontrant un jour, dans le foyer, au milieu d'un groupe, elle lui dit d'une voix très-élevée : « Monsieur Dorât, je ne me pique pas d'être « une vestale; j'ai des amants, mais je les choisis. Vous dites « que je vous ai chassé deux fois; je ne vous ai point chassé, « car je ne vous ai point admis. »

Dorât étoit trop poli pour prouver à mademoiselle Dubois qu'elle se trompoit.

Suivons notre auteur dans la carrière dramatique. Nous ferons ensuite une courte revue de cette foule d'écrits, tant en vers qu'en prose, qui se succédèrent avec une rapidité d'autant plus difficile à concevoir, que la vie de Dorât étoit fort dissipée. Recherché comme un poète aimable , il se livroit au monde. Il aimoit les grands soupes, les spectacles, les fêtes, et tout ce qui détourne du travail un écrivain pris aux pièges de la société. Ses aventures galantes l'occupoient pour le moins autant : non qu'on puisse être dupe de ces

(*) Chassé deux fois ! C'est trop, friponne ! etc. , etc.

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milliers de vers qui portent les titres de Déclaration, Serment, Promesse , Congé, Rupture, Raccommodement, etc., etc., etc. On savoit que toutes ces dames , comtesses , marquises ou bergères étoient des créations poétiques , et qu'en dépit de leurs noms indiqués par une initiale, ou perdus dans les trois étoiles. Dorât auroit été fort embarrassé de faire une indiscrétion.

Régulas fut joué dans les derniers jours de juillet 1773. Ce sujet n'a fourni qu'une scène à Métastase, et Dorât n'en a pu tirer davantage. Régulus est un homme inébranlable , un martyr : les martyrs n'ont point de passions , et le théâtre est une arène où le poète met les passions aux prises. Corneille a fait, du martyr Polyeucte, une tragédie sublime; mais c'étoit Corneille, Ajoutons que Polyeucte, qui donne son nom à la tragédie , n'en est pas le héros. L'intérêt se rassemble tout entier sur Pauline.

Le Régulus de Dorât n'est pas ce Romain si fièrement dessiné dans la belle ode d'Horace, Cœlo tonantem, etc., puisqu'il lui fait dire :

Ces chaînes font ma gloire, et la rendent plus pure.

Dorât ne s'est pas souvenu que Régulus portant les fers de Carthage , s'indignoit d'être flétri par eux.

Le public , peu difficile sur les convenances historiques , pourvu qu'on sache l'intéresser, applaudit avec transport le premier acte de Régulus. Les deux autres furent écoutés sans défaveur.

J dé laide de Hongrie fut représentée le 21 juillet 1774. Cette pièce étoit déjà connue sous le titre des Deux Reines drame en prose. Dans le dessein d'en essayer l'effet au théâtre, Dorât l'écrivit en vers , sans rien changer aux incidents romanesques dont sa fable se compose.

Pépin (le Bref) se croit l'époux d'Adélaïde fille de la reine

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de Hongrie ; mais on Fa trompé. Margiste , gouvernante de la jeune princesse , a mis , dans le lit de ce prince , Alise , sa propre fille, au lieu d'Adélaïde; celle-ci, qui devoit être assassinée par ordre de Margiste , arrive à la cour de Pépin , reconnaît, dans l'usurpatrice, une amie qu'elle pleuroit et qui se tue pour lui céder la place.

En pardonnant à l'auteur de s'être mis trop à son aise , et sur la vraisemblance et sur la vérité (*) , nous dirons qu'à beaucoup d'égards , Adélaïde méritait son succès. De belles scènes entre les deux amies réunirent tous les suffrages. On ne se demanda point par quelle étrange combinaison d'événements, deux femmes, qui ne dévoient jamais se revoir, se trouvoient tout-à-coup rapprochées. On pleura.

Une circonstance particulière servit encore Adélaïde. Louis XVI venoit d'anéantir, par le rappel des parlements, la révolution de 1770 ; et comme lui, Pépin , dans la tragédie, relevoit l'empire de la justice et des lois. Aussi les vers suivants furent-ils entendus avec ivresse :

« J'ai déjà réprimé ces hardis novateurs , « Vrais fléaux de l'état et crus ses bienfaiteurs : « Rendons aux tribunaux leur auguste exercice; « Enchaînons la discorde aux pieds de la justice. »

Pierre le Grand, qui fut joué le Ier décembre 1779, n'étoit que Zulika refondue. « Dans Zulcka, dit assez durement

(*) « Pépin répudia Berthe , dit Dorât , dans la préface des Deux Reines. » Il a besoin de cette répudiation , pour amener le mariage qui doit mettre Adélaïde sur le trône de Pépin. Mais parmi les historiens, les uns ne parlent pas du renvoi de Berthe; les autres le nient. Voici comment s'exprime le P. Daniel : « Il fut tenté de répudier Ber- « trade , pour mettre à sa place une autre personne qu'il aimoit. Mais «le pape Etienne III ayant fait là-dessus, à Pépin, des remontrances « paternelles , il fit céder sa passion à la crainte du scandale. » Daniel, Hist. de Fr. vol. I , p. 286.

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« La Harpe , l'auteur n'avoit fait qu'un mauvais roman ; dans « Pierre le Grand , il a gâté l'histoire. »

Amilka, prince de la famille des Czars, conspire contre les jours de Pierre. L'amour de Menzikoff pour Ametis , fille d'Amilka, l'unit aux conjurés. Pierre, informé du complot, sans en connoître tous les auteurs, remet le soin de sa personne à Menzikoff. On se bat aux portes du palais. Amilka se tue ; Menzikoff se repent, et tombe aux pieds de son maître; et Pierre (qui ne pardonnoit jamais) lui pardonne.

Rien de tout cela n'a la couleur locale ; rien de tout cela n'est tartare. Un auteur peut entasser des événements , pour irriter la curiosité ; mais un tissu fabuleux ne le dispense pas de mettre de la vérité dans les caractères, surtout quand l'histoire à laquelle il emprunte un fait , est assez voisine de nos jours, pour qu'il doive supposer que nous la connaissons.

Dorât s'étoit promis un grand succès , de Pierre le Grand. C etoit la première fois qu'on mettoit en scène le législateur du nord et qu'on y déployoit sa politique et son génie : car l'auteur , (comme il nous le dit lui-même) avoit écarté les nuances de père, d'amant^et d'époux; ce quin'étoitpasle moyen d'attacher les spectateurs. La représentation le détrompa. « Je m'aperçus, ajoute- t-il, que je n'étois pas aussi sublime que « je me l'étois imaginé. Le public manqua de force pour « m'applaudir , parce que je n'avois pas celle de l'intéresser. »

Pierre le Grand ne reparut point. Il est assez ordinaire et tout simple , qu'après une première représentation qui n'a pas réussi , l'auteur attribue sa disgrâce à vingt causes différentes, avant que d'accuser sa pièce, et qu'il appelle,

Du parterre en tumulte au parterre attentif.

Quelquefois, les pièces se relèvent; plus souvent, elles tombent ; et peut-être conviendroit-il (pour le dire en passant) d'établir, à la comédie, comme au Palais, l'amende dite de

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fol appel, contre les auteurs dont le public du lendemain auroit confirmé l'arrêt.

Dorât se résignoit de bonne grâce; « il ne chicanoit point sa vie , » disoit-il lui même, d'après un illustre malheureux (*) ; mais il laissoit oublier la pièce maltraitée du public , et la reproduisoit long-tems après, sous un autre titre; de sorte qu'il s'écouloit deux ou trois ans entre la première et la seconde représentation.

Ainsi des Deux Reines, il fit Adélaïde; de Théagène , Zoramis ; de Zulika , Pierre le Grand; de Y Amant mystérieux , la Feinte par amour.

Zoramis n'eut pas les honneurs du théâtre ; il fut imprimé. C'est un chaos d'aventures, plus incroyables les unes que les autres. On croit revoir le vieux monstre de la tragicomédie.

Le plus beau mélodrame, et peut-être un des chefs-d'œuvre du genre, est tout tracé, dans le canevas de Zoramis. Espérons, pour la plus grande gloire des lettres , qu'il ne sera pas né-

Dorât s'étoit flatté de recueillir chez Thalie des palmes qu'elle ne prodigue point. Il s'annonça par un triomphe. La Feinte par amour , jouée le même jour que Régulus, réussit au-delà de ses espérances ; et même , pendant un nombre de représentations , elle protégea Régulus. Le fil de cette intrigue est si délié , qu'à peine l'aperçoit-on ; mais une situation adroitement prolongée, la frivolité des mœurs d'un certain monde très-bien saisie, des vers ingénieux et brillants, beaucoup de ces jolies choses qu'on croit entendre, l'art d'un acteur qui faisoit valoir les moindres détails, une actrice placée

(*) Henri, duc de Montmorency, décapité le 3o octobre i63'2, répondit à ses juges qui l'cngageoient à se défendre : « Je ne chicane « point ma vie contre mes bourreaux. »

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dans les occasions les plus favorables à la nature de son talent, tout cela décida pleinement le succès de cet ouvrage.

Le Célibataire fut joué pour la première fois, le 20 septembre 1775.

Rien de plus heureux que ce sujet, si la pièce eût été mieux conçue ; si le poëte, au lieu de belles déclamations pour et contre le célibat , eût offert aux célibataires le tableau de l'avenir qui les attend ; si , mettant en scène un vieillard dupe de ce principe anti -social qu'il est toujours tems de se marier quand on est vieux , il eût accumulé sur lui les inévitables résultats de son système, l'abandon, le malheur et l'ennui. C'étoit une leçon que le théâtre devoit au siècle (*).

Voilà ce que Dorât n'a point senti. Son Ferville est un homme agréable, encore jeune, riche, et même heureux. Le projet qu'il a de rester libre n'est qu'une fantaisie qu'il appuie de quelques sophismes , et qu'il abjure à la fin.

La pièce a peu d'action. Elle porte sur une de ces données romantiques , qui ne résistent pas à l'objection la plus légère; mais qu'il faut bien admettre, quand l'auteur n'a pas excédé les bornes du possible. Elle parut froide, jusqu'à la fin du quatrième acte; le cinquième produisit beaucoup d'effet, et la sauva.

Dorât promettoit, depuis long-tems, un Malheureux imaginaire que ses amis vantoient comme un chef-d'œuvre; moyen excellent pour armer la prévention et la malveillance. La première représentation de cette comédie fut donnée le 7 décembre 1776.

Écoutons l'auteur définir lui-même le héros de sa comédie,

(*) C'est ainsi que Fa traité Colin d'Harleville. Regnard lui-même a saisi cette vue morale , dans la plus immorale de ses comédies , le Légataire. Géronte est un vieux célibataire, délaissé , pillé , le jouet des siens , la proie des valets.

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« Le duc de Semours est agité par le délire d'une imagination « malade, il se crée des fantômes, ne croit point aux biens « dont il jouit, réalise tous les maux qu'il prévoit, se tour- « mente au sein des délices, et s'empoisonne aux sources « même d'où l'antidote devroit partir. »

{Préface du Malheureux Imaginaire.)

Comment Dorât s'abusoit-il assez pour croire qu'un pareil personnage eût quelque chose de théâtral ? L'homme à qui son imagination persuade qu'il est malheureux , est malheureux par cela même : c'est moins un travers d'esprit, que l'effet d'une affection hypocondriaque, dont la cure appartient à la médecine et non à la comédie. Le travers opposé seroit comique. On riroit d'un heureux imaginaire, d'un homme qui, déçu par la vanité, mère des illusions, expliquerait tout à son avantage et remercieroit la fortune des événements même les plus désagréables; tandis qu'un fou tel que le duc de Semours, qui s'estime à plaindre au milieu de toutes les jouissances réunies , tourmente, irrite et fatigue. Aussi n'eût-il pas été supporté sans le rôle d'un marquis d'Épermont, homme insouciant et joyeux qui rit de tout; caractère également outré , mais du moins amusant.

Les poètes , en général , amoureux de leurs productions (*), ont presque toujours un excès de prédilection pour les plus foibles , soit qu'ils sentent le besoin qu'elles ont d'être défendues , soit qu'en opposant l'autorité de leurs opinions à l'opinion du public , ils se figurent qu'ils la lui feront adopter. S'il ne falloit, pour mériter le nom de bonne comédie , que des vers bien tournés , des détails piquants , des mots heureux, la pièce de Dorât pourront être comptée parmi les meilleures ; mais elle est tissue sans art , et marche sans avan-

(*) Cicéron dit, en parlant de la poésie : In hoc génère, nescio quo pacto , plus quam in aliis , suum cuique pulchrum est.

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eer. Cependant Dorât tenoit plus à ce duc de Semours, qu'à toutes ses autres compositions dramatiques. Il ne désespéroit pas du public , dont l'indifférence lui sembloit l'effet d'une manœuvre hostile; et pour le ramener au Malheureux imaginaire, il peuploit la salle d'amis dispendieux qui donnoient à sa pièce l'air d'être suivie. Dorât se ruinoit à se tromper lui-même. Un demi-succès n'ajoutoit rien à sa gloire; une chute franche eût économisé son argent (*).

Le Chevalier françois à Turin, et le Chevalier françois à Londres, furent joués le même jour (25 novembre 1778). Ces deux comédies avoient été mal reçues à Fontainebleau ; c'étoit une raison pour réussir à Paris; mais la cour avoit bien jugé.

Dans la première de ces pièces , tirées toutes les deux des Mémoires de Grammont, le chevalier a des vues sur la marquise d'Olmène et tout à la fois sur la comtesse de Senantes. Son amiMatha fait la cour à la marquise, et Senantes se croit sûr de sa femme; mais tous les deux gênent le chevalier. Il suppose une querelle entre eux, et leur fait donner des gardes, pour empêcher un duel dont ils ne sont tentés ni l'un ni l'autre. Pendant ce temps-là, Grammont conduit si bien ses projets, qu'au lieu d'une conquête, il en fait deux, tant ces dames sont accommodantes !

Dans la seconde pièce, le chevalier est amoureux et jaloux. Miss Adelson, qui l'aime, est jalouse aussi : elle engage une de ses amies à feindre d'aimer le chevalier ; mais Grammont est trop épris, pour ne pas échapper au piège qu'on lui tend.

La première pièce déplut, non parce qu'elle blesse les

(*) On disoit, devant d'Alembert, que le public étoit aux ordres de Dorât: «Dites à ses frais », reprit le malin philosophe.

Dorât , dans sa comédie des Preneurs , a révélé lui-même son secret, par ce vers qu'on a retenu :

■ Travaillez peu vos vers et beaucoup vos succès. •

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mœurs (nous tolérons aisément cette misère-là); mais, parcequ'elle n'a point de nœud, point d'intrigue, et que ce séducteur, si brillant dans les mémoires, est assez terne dans la comédie.

La seconde ne fut point achevée.

Le dialogue des deux pièces parut médiocre , sans doute , parce qu'il est plus souple , plus brisé , c'est-à-dire meilleur. On y cherche les mots heureux d'Hamilton; on ne songeoit point que les agréments du style d'Hamilton sont de ceux qu'on ne sauroit déplacer , sans les éteindre.

Les deux chevaliers moururent sans bruit , et l'impression ne les vengea point.

La dernière des comédies que Dorât fit représenter est Roséide, ou V Intrigant. Elle fut jouée le 2 octobre 1779.

On ne cessoit de reprocher à l'auteur des caractères peu prononcés. Pour répondre à ce reproche, il a fait, de son intrigant , un scélérat.

La pièce ne tomba , ni ne réussit. Les acteurs l'interrompirent à la cinquième représentation, la laissèrent vieillir sur l'affiche et l'abandonnèrent. Dorât se plaignit d'eux, et même avec aigreur; il fut injuste. Les comédiens, on le sait , ne se piquent pas de procédés héroïques; c'est une société commerçante :

Marchands de pleurs , et de rire et d'ennui ,

dit un poëte. Ils ont une caisse, et les succès à' estime ( qu'on appelle ainsi, pour consoler l'amour-propre ) ne la remplissent pas.

Dégoûté du théâtre, Dorât quitta cette lice, avec la résolution , à peu près arrêtée, de n'y plus rentrer. Il faut à celui qui prétend s'y faire remarquer , en qualité de poëte tragique, tout ce qui manquoit à Dorât : une âme ardente, de l'énergie dans les pensées et dans les sentiments, de la verve,

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l'étude des passions et de leur langage, la connoissance réfléchie des grands modèles. L'auteur de Régulus eut beau se battre les flancs : ses tragédies n'excitèrent que de foibles émotions, et pour me servir des expressions hardies d'un écrivain judicieux (*), on en rapportait .son cœur comme on tavoit apporté.

La comédie demande un philosophe, et Dorât ne l'étoit point; il imposoit le nom de comédies à des romans qu'il distribuoit en scènes; il y jetoit des figures, des esquisses de caractères, des oppositions, des germes d'intérêt, et couvroit tout cela de vers toujours brillants et rarement comiques. La comédie de Molière lui convenoit d'autant moins, qu'il n etoit ni gai , ni frappé du ridicule ; aussi s'est-il constamment proposé La Chaussée pour modèle : mais il n'a point assez appris de cet auteur, trop mal apprécié sous plus d'un rapport, les secrets essentiels de la théorie dramatique; l'art de conduire et de disposer son sujet, de fonder l'intérêt, de le graduer, d'inquiéter doucement le spectateur, d'amener un dénouement tel qu'on le lui fait désirer, sans le lui laisser trop prévoir. La Chaussée ne s'échappe point en tirades ambitieuses, persuadé qu'au théâtre les discours qui ne sont que des discours s o fit des fautes (**). Ses valets ne sont point de beaux esprits, mais des instruments utiles au développement de son intrigue : en un mot , il a toujours un but. Sous la plume de La Chaussée , le théâtre ouvre une école aux pères, aux mères, aux amis (***); et, dans la fiction qu'il leur présente, leurs devoirs sont aussi bien tracés que dans le meilleur livre de morale.

(*) RA.riN : Réflexions sur la poétique.

(**) FOjXTENELLE.

(***) L'Ecole des peines , l'École des mères , l'École des amis, comédies de La Chaussée.

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En renonçant à la scène, Dorât publia des fragments de Macbeth et à\4lceste. Ses Preneurs, lus dans les sociétés sous le titre de Merlin bel esprit, étoient imprimés depuis 1777. Quoiqu'il ait mis une préface à la tête de cette pièce, et qu'il y désavoue d'avance l'application qu'on!pourroit faire de tels ou tels portraits, il est clair que Palissot, Clément, La Harpe et d'Alembert étoient ses principaux personnages. Gomment Dorât, homme honnête , estimé , de mœurs douces, et jusque-là , le plus inoffensif de tous les écrivains , ne se refusa t-il point la tris-te satisfaction de se venger de la critique par la satire ? Comment oublia-t-il qu'à l'époque de la comédie des Philosophes , il avoit dit, dans une épître à M. Dudoyer, en apostrophant Palissot?

O toi , moderne Aristophane , Ton triomphe est affreux , et doit l'épouvanter.

L'intrigue des Preneurs n'a pas coûté de grands frais d'imagination. Ce n'est qu'une contre- épreuve de la comédie de Palissot.

Madame de Norville s'est engouée d'un cercle de penseurs qu'elle rassemble chez elle et dont un monsieur Callidès est l'âme. Le jeune d'Orcy, fils d'un marin, est aimé d'Hortense, fille de madame de Norville. Dans la crainte que les penseurs qui gouvernent la mère ne lui ravissent sa maîtresse, il cherche à les rendre ridicules , et pour y parvenir il leur lit une sottise qui surprend leur admiration ; ils sont jugés.

Une chose honora l'auteur; c'est qu'on reconnut dans sa pièce, plutôt le désir, que le pouvoir d'être méchant.

Citons les vers par lesquels il désignoit deux hommes qu'il pouvoit haïr sans injustice : Palissot et Clément. L'un l'avoit insulté dans la Dunciade , l'autre, dans un examen amer du poëme de la Déclamation.

Pourroit-on appréhender les traits

D'un méchant démasqué, flétri par un succès,

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Possédant le talent et le secret uniques

D'ennuyer tout Paris par des vers satiriques ?

Craindroit-on le pédant , bavard de son métier,

Qui , sur un hémistiche , écrit un mois entier ?

Pédagogue échappé des ombres de l'école ,

Zoïle par le fait et Boileau sur parole ,

Pauvre diable , trop vil pour être combattu ,

Qui prépare sans fruit des poisons sans vertu, etc. etc.

C'est probablement sur La Harpe, ou du moins, sur une de ses opinions littéraires , que tombent les vers qui suivent. Ils font partie de la meilleure scène de la pièce ; celle où le chef des prôneurs endoctrine un adepte qui se joue de lui.

Vous aimez donc Rousseau ? Mais c'est une hérésie. Quelques pâles lueurs de vieille poésie , Voilà votre Pindare , infortuné rimeur, Détrempant un vers sec avec des flots d'humeur. Boileau, correct et froid, n'est point du tout sensible : Bardus l'a décidé; Bardus est infaillible , etc. , etc. (*).

On a cru que le poète avoit voulu caractériser d'Alembert dans ces vers-ci qui pourtant ne sont qu'une jactance philosophique , et qui n'ont rien de personnel :

Oui , oui, messieurs les sots , il faudra s'il vous plaît,

Que le monde s'éclaire, en dépit qu'il en ait.

Eh ! ne voyez^vous pas que pour nous tout conspire ?

La sagesse dicta; nous n'avons fait qu'écrire.

Nous protégeons les grands , protecteurs autrefois;

Les bords les plus lointains sont régis par nos lois.

Des climats opposés où nos pareils abondent ,

De la célébrité les échos se répondent ,

Et , quand nous le voulons , notre zèle hardi

Fait prospérer le Nord aux dépens du Midi, etc. , etc.

(*) Marmontel.

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Mademoiselle de L'Espinasse elle-même a son petit coin dans cette galerie satirique :

Voyez beaucoup Églé,

dit Callidès àForlis;

Car il faut que de vous chez elle on ait parlé , Si vous voulez souper en bonne compagnie , Et jouir des honneurs attachés au génie.

Forlis lui répond :

Vous savez que de moi le sexe est adoré,

Quand l'esprit est chez lui par les grâces paré ;

Ces traits ne sont pas ceux de Y Eglé qu'on renomme :

Elle parle , elle pense , elle hait comme un homme.

Mademoiselle de L'Espinasse ne méritoit point cette injure; elle aimoit comme une femme très-sensible et ne haïssoit point. Mais Dorât, dont la vanité croyoit avoir fait une conquête en découvrant un ennemi de plus , s'étoit persuadé que cette demoiselle affermissoit d'Alembert dans le dessein de lui fermer les portes de l'Académie.

L'origine de toutes ces rancunes remonte à l'époque où Dorât composa ses premiers vers. Fréron tenoit , en ce moment, le sceptre de la critique.

Dorât jugea qu'un censeur que Voltaire lui-même ne méprisoit pas , étoit à craindre : il rechercha le journaliste et fut loué dans sa feuille. Toute la ligue anti-fréronienne jeta des cris d'indignation. La Harpe disoit avec horreur, dans une lettre à madame Denis, « Eh! que sait-on, madame? il « dîne peut-être chez Fréron ! »

Dorât fit plus; il y soupa , le jour de la première représentation de Y Écossaise. C'était une hostilité bien positive et bien déclarée. « De ce moment , il prit la livrée d'un parti >» , dit le même La Harpe, dans sa Correspondance imprimée.

De ce moment aussi, Dorât fut en butte à la malignité du

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parti contraire. Le lyrique Le Brun, qui déchiroit avec volupté, l'accabla d'épigrammes. Rulhière (*) qui, dans le monde, eût rougi de ne passer que pour malin, lui lança des traits acérés. Linguet , que Dorât accusoit d'ingratitude (ceuxlà ne pardonnent point), Linguet le décrioit en toute occasion. Mais 1 epigramme qui l'affligea le plus profondément , parce qu'elle l'attaquoit dans tous les points de son existence, fut celle-ci qui n'est que trop connue :

Bon dieu ! que cet auteur est triste en sa gaîté ! Bon dieu ! qu'il est pesant dans sa légèreté ! Que ses petits écrits ont de longues préfaces ! Ses fleurs sont des pavots , ses ris sont des grimaces : Que son encens exhale une insipide odeur ! C'est, si je veux l'en croire, un heureux petit-maître ; Mais, si j'en crois ses vers , dieu ! qu'il est triste d'être Ou sa maîtresse , ou son lecteur !

Cette epigramme fut attribuée généralement à Voltaire, et

(*) «On commence à me trouver bon homme, disait Rulhière; « est-ce que je deviendrois hypocrite ? »

Il écrivît contre Dorât des stances plus que désobligeantes, dout voici les premières.

De l'esprit et de l'agrément ,

On en trouve certainement

Dans vos épîtres éternelles,

Aux rois, aux comètes, aux belles.

Vous célébrez si galamment Les jeunes dames de la ville , Qu'au Marais , et .surtout dans l'Islc , On vous croit presque leur amant.

Vous unissez très-savamment La recherche à la négligente , Et , sous un air d'insouciance , L'ambition d'être charmant, etc. , etc.

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méritoit qu'on s'y méprît. Dorât fut trompé tout le premier, et répondit par ces jolis vers:

Grâce , grâce, mon cher censeur !

Je m'exécute , et livre à ta main vengeresse Mes vers, ma prose, et mon brevet d'auteur : Je puis fort bien être heureux sans lecteur, Mais, par pitié, laisse en paix ma maîtresse : Laisse en paix les amours ; épargne au moins les miens. Je n'ai pas , il est vrai , le feu de ta saillie. Tes agréments; mais chacun a les siens. On peut s'arranger dans la vie ; Si de mes vers Eglé s'ennuie , Pour la désennuyer, je lui lirai les tiens.

L'épigramme étoit de La Harpe. Tout le monde en parut surpris, et ce fut la seule consolation qu'eut Dorât. Un homme d'esprit (*) dit à ce sujet: Dorât a pris cela pour un arrêt, ce ri 'étoit qu'une sentence,

Nous n'entrerons pas dans le détail d'un démêlé que Dorât eut avec Voltaire , au sujet d'une épître aux Sages du siècle , que Dorât n'avouoit pas, mais qu'il ne nioit pas trop, et qui finissoit ainsi :

Achevez enfin par vos mœurs Ce qu'ont ébauché vos ouvrages.

Quoique Voltaire reportât sur Jean- Jacques tout le poids de ces deux vers, il prit de l'humeur. Ses courtisans ne manquèrent pas non plus de l'irriter. Déjà le vieux monarque menaçoit; Dorât fit des soumissions , et Ferney désarma.

Parlons à présent de ses autres productions et de ses essais dans tous les genres. « Nous ressemblons au laboureur , « disoit-il; il sème ses grains sans économie, sachant très- « bien que tous ne lèveront pas. » Aussi Dorât sema-t-il plus qu'il ne recueillit.

(*) Le vieux Martin, qu'on appeloit le Diogènc des cafés.

SUR DORAT. xxiij

Sans doute il eût mieux fait , s'il eût moins fait , s'il eût mis à revoir ses ouvrages le temps qu'il mettoit à les multiplier; mais la peine et l'ennui de corriger fatiguoient son impatience. Gâté par une facilité prodigieuse, qualité qui devient si souvent un défaut, Dorât écrivoit sans cesse et croyoit travailler.

Quand le poëme de la Déclamation parut, des amis complaisants le mirent à côté de C Art Poétique ; ils eurent même besoin de se retenir pour ne pas le mettre au-dessus; ce jugement étoit ridicule. De meilleurs juges , en faisant redescendre ce poëme à son rang, ne lui refusèrent pas des beautés vraies. Le premier chant parut seul , en 1767 , et ce chant est le meilleur de tous. Il offre , en plus grand nombre que les trois autres, des vers marqués au coin de la bonne école, des portraits brillants, des comparaisons ingénieuses, des détails techniques, habilement rendus, des tableaux charmants. Tout cela fait bien dans un poëme, mais ne fait pas un poëme. Le sérieux de quatre chants didactiques demandoit que le poëte y jetât un peu d'intérêt et que tout marchât sur un plan bien tracé; Dorât n'en faisoit point (*). S'il eût profité des conseils que Clément lui donnoit, dans une critique sans égards, et même sans politesse, mais non sans justesse et sans goût , nous osons croire que Y Essai sur la Déclamation auroit pris une place honorable parmi les bons poëmes de notre langue.

Les odes de Dorât ne sont dépourvues ni d'élévation , ni d'harmonie. Le poëte s'y donne de tems en tems un air d'en-

(*) Joseph Vernet aimoit à raconter que deux dames de la cour amenèrent dans son atelier un jeune homme qu'elles protégeoient , et qui, selon elles , annonçoit des dispositions marquées pour la peinture. « Dessine-t-il ? demanda l'habile artiste. Une des dames prit la parole : « Ah ! M. Vernet , sauvez-lui le dessin. Apprenez-lui tout de suite à « peindre. Le dessin fait perdre trop de temps. »

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thousiasme; mais quoi qu'il en dise, il est tranquille. L'ode qu'il fit, en 1774? sur le nouveau règne, lui valut la protection de la cour et deux ou trois épigrammes , dont la plus douce se terminoit par ces deux vers :

Puissent les jouis du nouveau règne , Plus heureux que tes vers , être plus longs encor!

A la fin de l'année 1772, notre auteur publia son Recueit de Fables.

En essayant d'imiter La Fontaine, on n'est ni lui, ni soimême; Dorât n'en eut jamais la pensée. Ses fables plaisent par des agréments qui sont à lui. De nouveaux acteurs y figurent. Une gaieté fine anime les«scènes qu'il raconte. On en citeroit une foule de traits piquants qui ne sont pas, comme on l'a dit, des atours , mais des ornements bien placés.

Nous regrettons que Dorât se soit permis, dans ses contes, des tableaux licencieux, ou tout au moins immodestes. Les honnêtes gens condamneront toujours l'abus du talent en ce genre , ce talent fût-il supérieur : et nous ajouterons que les Cerises , les Dévirgineurs , n'ont pas de quoi se faire absoudre , même des lecteurs qui ne veulent qu'être amusés.

On lit, au devant de ses contes, cette invocation à La Fontaine :

Comme toi, j'ai bien du loisir, Comme toi, j'aime le plaisir, Et là finit la ressemblance.

Prête-moi tes moindres pinceaux , Que de loin je suive tes traces :

Je n'aspire point à tes grâces, Trop heureux d'avoir tes défauts.

Anacréon citoyen est incontestablement une des meilleures pièces de Dorât. C'était un hommage offert au comte de Maurepas, lorsqu'il reparut, après un si long tems, sur le théâtre du ministère. Ce petit poëmc est plein de vers char-

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mants, quoi qu'en ait dit La Harpe, qui n'a jamais été juste pour un écrivain qu'il n'aimoit pas. La Harpe prétend que des vers qui représentoient un ministre entouré des jeux et des plaisirs , durent être assez mal reçus.

D'abord il ne s'agit pas ici d'un ministre , mais d'Anacréon. Dorât a-t-il pu le représenter autrement que sous ses traits, et lui faire parler un autre langage que le sien ? et parce que le poète lui prête de nobles sentiments, jettera-t-il la couronne de roses ? Cessera-t-il de chanter la volupté ? Falloit-il charger de soucis ministériels le front du vieillard de Teos? Falloit-il peindre Anacréon en Sully ?

Cette notice étant déjà longue, nous nous contenterons d'indiquer sommairement les autres ouvrages.

Une traduction des Baisers de Jean Second '(*).Le traducteur est moins voluptueux que le poète hollandois ; mais il est plus décent.

Le mois de Mai, tableau riant et frais , où l'auteur a fondu le Pervigilium Veneris (**).

Les lettres d'une Chanoinesse , correspondance amoureuse de plus de 2000 vers.

Les Tourterelles de Zelmis, Sélim et Sélima.

Plusieurs morceaux détachés, écrits en très beaux vers.

Mes Fantaisies, mes nouveaux Torts , grossirent ce grand nombre de jolies pièces , parmi lesquelles on remarque surtout ses Épîtres.

Les épîtres de Dorât commencèrent sa réputation et la soutiendront. Il ne faut pas les comparer à celles de Voltaire, fleur de l'esprit françois, saillies rapides et brillantes d'une

(*) Jean Second (dont le vrai nom est Evcrard) étoit de La Haye. Il passa de bonne heure en Espagne, et suivit Charles-Quint à l'expédition de Tunis. Il mourut en i536.

(**) Le Perviçiliuni Veneris est un petit poème attribué faussement à Catulle , et qu'on regarde comme uue composition du moyen âge.

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imagination toujours riche et toujours prête; mais on peut dire que, sans être précisément original , Dorât a sa manière , et particulièrement dans ses épîtres. Celles qu'il adresse à Catherine II } aux grands hommes des Coteries , aux Sages, aux Comètes , etc. , etc. , en sont la preuve. Rarement il suit son idée ; mais ses écarts sont agréables. Il se joue des goûts de sa nation, de ses modes , de ses préjugés, de ses folies, de ses ridicules, de ses vices mêmes (nous n'étions pas encore régénérés). Il prend des libertés avec de grands philosophes ; il en prend avec les rois. Il saisit nos travers comme au vol , observe en courant et peint de même. Le trait est léger, mais il est fidèle. L'ironie, dont il fait un fréquent usage , ne blesse jamais ; elle est douce, enjouée, badine. Il se mêle à tout cela des lueurs de raison et des éclairs de poésie.

Toutefois, il n'est pas exempt de négligences, de tours forcés, de constructions hasardées, de néologismes. Il est même permis d'appliquer à Dorât, le reproche qu'on faisoit au peintre Boucher : l'abus du couleur de rose. Ce qu'on lui reproche encore et qu'on lui pardonne , c'est de ne pas s'oublier assez, d'outrer l'égoïsme poétique, de nous entretenir sans cesse de ses petits malheurs, de se plaindre, comme Gresset, de tout ce qui l'arrache à sa chère indolence. Un poëte qui rimoit jour et nuit ne devoit pas avoir de prétentions à la paresse.

Ses vers , semés abondamment dans les premiers Aimanachs des Muses, firent rechercher cette collection pendant plusieurs années; et l'empressement ne se ralentit qu'à l'époque de la révolution, qui sut nous occuper d'autres choses. Mais depuis 1766 jusqu'à 1789, les jeunes poètes ne partaient de Dorât, que comme du modèle accompli de la poésie légère. Il fit école.

Dans un moment où ses affaires s'embarrassoient, il crul faire nue spéculation utile, en achetant le privilège du Journal

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des Dames. Cette feuille manquoit d'esprit et d'abonnés. Dorât se promit de la relever avec des bagatelles agréables ; mais lorsqu'il s'aperçut qu'au lieu de se ranimer, elle déclinoit encore, il s'en défit. Deux nouveaux rédacteurs l'aidèrent à mourir.

Parmi les ouvrages en prose de Dorât , nous compterons :

i° Des préfaces. Ces préfaces, toujours plus longues que l'écrit qu'elles précèdent, n'offrent guère que des choses vagues et des idées communes.

i° Coup d'œil sur la Littérature , deux volumes, dans lesquels il a reversé tout ce qu'il avoit écrit pour le journal des Dames.

3° Les Sacrifices de l'Amour , imprimés en 1771.

Les Malheurs de l'Inconstance ; 1772.

De malignes espérances donnèrent cours à ces deux romans, ou du moins au premier. Le bruit s'étoit répandu qu'une aventure dont s'entretenoit la société, s'y retrouveroit tout entière avec des circonstances ignorées. Mais le livre trompa l'attente des lecteurs; ils ne lui pardonnèrent pas de n'être qu'intéressant.

En 1776, Dorât se présenta pour l'Académie. Ses titres n'étoient pas tous excellents; mais ils étoient nombreux. L'Académie n'avoit qu'une place à donner , et Dorât concouroit avec son ami Colardeau. Si nous en croyons le chevalier de Cubières, les deux amis firent leur visite ensemble, après s'être promis que le succès du vainqueur consoleroit le -vaincu de sa défaite (*). Colardeau, qui l'emporta, mourut, comme on sait, dans l'intervalle de son élection à sa réception, le 7 avril 1776. Son ami méritoit de le remplacer. L'Académie n'en jugea pas ainsi ; Dorât fit encore des démarches inutiles , et ce second refus bien plus prononcé redoubla son aversion pour les philosophes ; car, à l'entendre, tout ce qu'il essuyoil

( ) Eloge de Claude- Joseph Dorât, La Haye , i 78 i .

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de fâcheux étoit leur ouvrage. Il alla plus loin ; il se figura que l'hôtel d'Holbach tout entier conjuroit contre lui, quoiqu'une bonne moitié des rêve-creux de cette société sût à peine qu'il existât à Paris un papillon appelé Dorât.

Ce fut ainsi qu'il empoisonna sa vie qui, sans toutes ces irritations d'un amour-propre abusé , se seroit écoulée tranquillement.

Aux contrariétés littéraires se joignoient des chagrins plus vifs et plus véritables. Beaucoup de dépense et peu d'ordre, des dettes et des emprunts, les frais d'impression , le luxe des gravures avoient épuisé sa fortune (*). En outre , sa santé s'affoiblissoit tous les jours. Consumé de travail, usé d'insomnies, plus ami du plaisir que ne le permettoit une complexion délicate, miné, depuis 1779, par une maladie de langueur dont il ne se dissimuloit pas les progrès , Dorât se voyoit dépérir.

Il demeuroit alors rue d'Enfer, dans une maison qu'habita depuis Demoustier, poète aimable et gracieux , héritier d'une partie des agréments de Dorât et de quelques-uns de ses défauts. L'auteur de cette Notice se trouvant dans la même maison, en 1799, pour y prendre je ne sais plus quel renseignement dont il avoit besoin , une vieille portière lui montra la chambre où madame de Beauharnais apportait tous les matins à Dorât malade et mourant, des confitures sèches que mademoiselle Fanier mangeoit tous les soirs (**).

On ne lira pas sans attendrissement l'Épître suivante. Dorât l'adressa, peu de jours avant sa mort, au chevalier de Cubières, son ami.

(*) On prétend que deux éditions de ses fables lni coûtèrent 3o,ooo francs, et que la vente couvrit à peine la moitié de cette avance.

{**) Actrice de la comédie françoise, qui jouoit les soubrettes, et qui débuta le 12 janvier 1764. Elle existoit encore , en i8r4, sous le nom de madame Ga:>se.

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