‹ uvres choisies de DoratChapitre 2 sur 142 · AU CHEVALIER DE CUBIÈRES · texte numérisé non relu

AU CHEVALIER DE CUBIÈRES

J e touche à mes derniers instants :

L'ardente sève de la vie

Ne circule plus dans mes sens.

Juge de mes malheurs, juge de mes tourments;

Hélas! sans douce rêverie,

Je vois renaître le printemps.

La terre, vainement plus riante et plus belle. Étale à mes regards sa parure nouvelle ; Tout recommence à vivre, et tout est mort pour moi. Du nocher infernal la sombre voix m'appelle;

Le chant même de Philomèle

Ne m'inspire que de l'effroi.

Mais les sons de ta voix suspendent mon martyre :

De Tibulle tendre rival , Je n'ai pas tout perdu , tout ne va pas si mal ; Un ami me console au moment où j'expire. Quand l'homme a parcouru son cercle limité , Ciel ! avec quel éclat , à son heure dernière ,

Se présente la vérité !

C'est du fond du tombeau que cette déité

Fait jaillir toute sa lumière. Sur ce globe, entre nous, quels soins m'ont occupé?

xxx NOTICE

Long-temps j'eus le malheur de croire ( Et je fus, comme un autre, à ce piège attrapé) Qu'on n etoit, ici-bas, heureux que par la gloire,

D'abord je fis des madrigaux,

A peu près pour toutes les belles :

Je courus toutes les ruelles ;

J'y trouvai de certains rivaux ,

Moins profonds dans ces bagatelles , Qui jouirent souvent du fruit de mes travaux.

Bientôt, on me vit, sur la scène,

Tantôt couronnant de cyprès

Le front sanglant de Melpomène ,

Tantôt de la folie humaine

Ébauchant de légers portraits.

Dans sa gaîté plus que folâtre, Avec quelque rigueur le public m'a traité ;

Je l'avois peut-être irrité

Par mon ardeur opiniâtre , Par mon goût scandaleux pour l'immortalité. Mais je le remercie avec sincérité,

En quittant un plus grand théâtre.

Qu'avois-je affaire de courir Cette carrière affreuse où la haine et l'envie Flétrissent le laurier qu'on s'apprête à cueillir ? Excepté les moments où je chantai Délie ,

La seule que j'ai dû chérir, Excepté les moments consacrés au plaisir ,

Que j'en ai perdu dans ma vie !

Je sens plus que jamais que vivre c'est jouir : Devois-je n'adopter cette philosophie

Qu'à l'instant où je vais mourir?

Ami, garde-toi bien de suivre mon exemple!

Tes pinceaux tendres et brillants,

SUR DORAT. xxxj

Au sommet d'Hélicon doivent t'ouvrir le temple Où l'immortalité couronne les talents.

Du ciel tu reçus en partage Cette facilité , don funeste et charmant , Qui trop souvent, hélas ! du poète volage

Fait le plaisir et le tourment.

Crains cette perfide sirène ; "Vers des écueils cachés tôt on tard elle entraîne (*) : Les pleurs et les regrets alors sont superflus. Polis tes vers long-temps ; des vers faits avec peine ,

Avec plaisir sont toujours lus.

Adieu!... Qu'il est cruel le mot que je prononce!

Ma fin s'approche... tout l'annonce, Hélas ! et cet adieu peut-être est le dernier (**). Peut-être , quand tes yeux liront ces caractères , Les miens seront fermés à la clarté du jour, Et ton ami peut-être au ténébreux séjour

Aura joint l'ombre de ses pères.

Dorât avoit prédit trop juste. Son épître fut envoyée le 27 avril 1780 ; il mourut le 29, comme madame de Graffigny en corrigeant une épreuve. Il étoit âgé de 46 ans.

Dorât étoit franc, loyal, désintéressé, généreux, ami sûr, incapable de jalousie, François de cœur et d'âme.

(*) Dorât étoit loin de penser que son ami se briseroit sur un autre écueil , bien plus fatal. Mais cet ami l'a suivi dans la tombe; épargnons sa mémoire.

Maudit sois-tu qui vas faisant recueil Des torts de ceux qui gisent au cercueil ! Amyot.

(**) Ce vers étoit resté sans rime.

xxxij NOTICE SUR DORAT.

La réputation d'un écrivain ne lui survit jamais tout entière, quand elle ne s'appuie pas sur des fondements bien solides. Le public lui reprend une grande partie de son estime, et se venge souvent par un injuste dédain d'une sorte]de surprise faite à son jugement. Dorât l'éprouve. On l'avoit élevé trop haut; on l'a trop rabaissé. Les derniers éditeurs de ses OEuvres les ont resserrées en trois volumes et pouvoient être encore plus sévères. Mais fût-il réduit au recueil tf OEuvres choisies que nous offrons au public , on y reconnoîtra toujours un homme d'un esprit vif, agréable et facile, un poète ingénieux, une imagination féconde, un talent brillant et flexible ; et le nom de Dorât ne sera pas inscrit sans gloire dans les fastes de notre littérature.

Després .

LA

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