‹ uvres choisies de DoratChapitre 108 sur 142 · ÉPITRE A QUI ON VOUDRA · texte numérisé non relu

ÉPITRE A QUI ON VOUDRA

Ainsi donc, changeant de pinceau,

Ma muse docile et volage

Va, pour toi, de notre voyage

Crayonner le léger tableau.

Mais laisse-moi , belle Emilie ,

L'heureuse et douce liberté

De me livrer à ma folie.

La nature toujours varie;

D'objets en objets emporté,

Je veux imiter sa magie

Qui naît de la diversité.

Loin de moi le style apprêté,

Et la froide monotonie.

Tantôt disciple d'Hamilton,

Qu'à tous nos sages je préfère,

Je m'efforcerai, pour te plaire,

D'imiter son aimable ton ;

Tantôt, sérieux par prodige,

Et raisonnable par accès,

Je sortirai de mon vertige,

4o4 LE POT-POURRI.

Je rembrunirai tous mes traits.

Sombre comme un docteur de Londre,, Je me guinderai vers les cieux, Et je t'ennuîrai de mon mieux :

C'est de quoi j'ose te répondre.

Quelquefois même plus heureux , Je t'arracherai quelques larmes.

Le sentiment si plein de charmes, Viendra se mêler à mes jeux.

Philosophe dans mon délire, Je m'applaudis de soupirer.

Celui qui ne sait pas pleurer N'a pas acquis le droit de rire.

Me voilà prêt, allons, suis-moi.

Tu crains la longueur de la route !

Mille fleurs y naîtroient sans doute, Si je la faisois avec toi.

Nos chevaux, pleins d'honneur et d'ame, Nous traînent en grand appareil , Et déjà respirent la flamme, Comme les coursiers du soleil.

Déjà dans notre course agile, Nous voyons fuir ces beaux remparts , Où s'endort un peuple futile Au sein des plaisirs et des arts.

Déjà sur un coteau fertile Nous laissons errer nos regards, Lassés du faste de la ville,

LE POT-POURRI. 4o5

Où l'ennui roule dans des chars.

Du zéphyr l'haleine est plus pure ; D'un lieu tristement fortuné Nous quittons l'air empoisonné, Pour les parfums de la nature.

Et le plaisir, et le chagrin, Tout est compensé dans le monde ; Oui, dans cet immense jardin La rose avec l'épine abonde.

Dieu fit, je le crois volontiers, Pour l'agrément de nos voyages , Ces beaux vallons, ces paysages; Mais, pour le supplice des sages, Le diable a créé les rouliers.

Que peut une frêle voiture Contre ces gros mondes roulants , Traînés par six monstres pesants , Aussi mal appris, je te jure, Que leurs guides impertinents, Toujours ivres, toujours jurants, Aveugles , sourds , impitoyables , Qu'il faut tuer de temps en temps , Pour les rendre un peu plus traitables. Grâce aux chocs devenus fréquents , Cent fois notre conque légère Pensa se briser comme un verre, Et nous laisser, le long des champs , Philosopher sur la poussière.

4o6 LE POT-POURRL

A la fin, un peu mécontents, Appelant l'adresse à notre aider A ces petits désagréments Nous fûmes chercher le remède Chez un armurier d'Orléans.

Nous prîmes chacun , sans mot dire , Un de ces tubes menaçants Qui, lorsqu'on les présente aux gensy Font que soudain on se retire.

Comme la frayeur rend polis !

Il falloit voir, humbles, soumis, Tous nos animaux de la veille, D'un certain éclat éblouis, Se détourner, baisser l'oreille, Et saluer nos deux fusils.

Sans embarras et sans contrainte , En vainqueurs nous marchons enfin; Et le spectacle de leur crainte Charme les ennuis du chemin.

Que dis-je! l'ennui, je t'assure, Sous un ciel toujours varié, Loin du bruit et de l'imposture , N'approche point de l'amitié Qui voit sourire la nature.

O lieux ! 6 rivages chéris !

Fleuve fécond, superbe Loire, Jamais, jamais tes bords fleuris, Oii Cérès , le front ceint d'épis ,

LE POT-POURRI. 4o'

Etale sa pompe et sa gloire , Le cours paisible de tes eaux , Ces prés , ces bois et ces coteaux Ne sortiront de ma mémoire...

Quels feux colorent l'horizon !

O dieux ! quelle belle soirée !

Du soleil le dernier rayon, Jouant sur la voûte azurée, Ne peut quitter cette contrée, Malgré l'ordre de la saison.

Son or et sa pourpre mobiles Au fond des flots sont réfléchis.

La présence de deux amis L'a suspendu sur ces asiles.

Il voit en son immense cours Cent mille amants et leurs maîtresses , Se jurant de fausses tendresses, Gémir dans le sein des amours.

Il voit des âmes orgueilleuses Qui n'ont que leurs désirs pour lois.

Il voit des vertus fastueuses , Des rois malheureux d'être rois.

De toutes parts il voit le crime, Sous cent formes multiplié; Et presque jamais l'amitié Ne s'offre à son regard sublime.

Cette noble fille des cieux, Toujours plus riante et plus belle,

4o8 LE POT-POURRI.

Quand elle vient frapper ses yeuxT Vaut bien qu'il s'arrête pour elle.

Enfin son disque éblouissant Roule sur un autre hémisphère, Et Phébé vient en rougissant Nous prêter sa douce lumière.

Remplis de ces vastes objets, Offerts par des plaines fécondes Qu'entourent les plus belles ondes, Où règne une touchante paix, Nous nous disions : Que ce rivage Du bonheur nous peint bien l'image!

Ici rien n'attriste les yeux.

O ciel ! dans un si court voyage Aurions-nous trouvé des heureux ?

Le paysan laborieux, Recueillant le fruit de son zèle, N'a-t-il à craindre dans ces lieux Ni la taille ni la gabelle ?

Ce pays, partout habité, Est partout riant et tranquille.

N'est-il point encore infecté Par l'avarice de la ville?

Inspirés par l'humanité, Nous chérissons de si doux songes.

Au défaut de la vérité, Il faut embrasser des mensonges.

Du récit j'observe les lois ;

Quand on conte, il faut aller vite.

Je ne t'arrête point au gîte,

Et je touche aux remparts de Blois.

Déjà s'élève dans la nue Cet amphithéâtre vanté Qui, par la Loire répété, Satisfait doublement la vue.

On découvre sur la hauteur Ce palais vaste et magnifique Qu'habite, au sein de la grandeur, Avec un faste canonique, Dans le costume évangélique, Un des apôtres du Seigneur.

Tu connois ce châtel antique Que fit bâtir François Premier ; Masure bizarre et gothique, Mais qu'il ne faut point oublier.

Surtout son concierge fidèle Mérite bien d'être cité.

C'est un monsieur tout plein de zèle, Et très-plaisant en vérité.

Malgré la pesanteur de l'âge, Et ses deux aunes de visage, Il va grimpant, trottant, soufflant; Vous indique chaque passage, Et s'extasie à chaque instant.

Il voit de la magnificence Où l'on ne voit que des débris;

4ro LE POT-POURRI.

Il n'est point de trou de souris Qui ne fasse honneur à la France.

Dans les recoins les plus obscurs Très-gravement il vous promène, Vous en fait admirer les murs Comme des murs de porcelaine.

Souvent, pour vous instruire mieux, Il s'arrête, ferme les yeux, Met ses deux mains sur sa bedaine , Et puis voilà mon gros menteur Qui, sans oser reprendre haleine, Vous dit tout son château par cœur.

Passons des discours si sublimes.

Dans ce château, jadis fameux, Où, parmi les ris et les jeux, La haine marquoit ses victimes, Séjour brillant et dangereux, Où logeoient les rois et les crimes, Logent aujourd'hui la candeur, Et la vérité sans nuage , La vertu sans trop de rigueur, Et le bon ton sans étalage.

Parfois on y rencontre un sage, Jusqu'à plaire osant s'abaisser; Un bon humain, très-peu sauvage, Qui sait rire et qui sait penser; Savant sans faste et sans rudesse; Charmant, quoiqu'il dise la messe:

LE POT-POURRI. 4it

Un simple, un fortuné mortel,

Qui ne rougit point d'être aimable,

Et sait quitter le saint autel,

Pour venir s'amuser à table.

Qu'avec plaisir j'ai contemplé

Ce séjour (*) respecté par l'âge,

Où l'on vit jadis assemblé

Un vénérable aréopage!

Dans ce vaste asile autrefois

L'altière et puissante noblesse,

Le clergé toujours plein d'adresse,

Et le peuple immolé sans cesse,

Pesoient et défendoient leurs droits.

Aujourd'hui , c'est dans ce lieu même

Que, le jour penchant vers sa fin,

Des Rlaisoises le jeune essaim

Vient rendre hommage au dieu suprême

Qui tient un flambeau dans sa main.

L'obscurité les favorise

Sous ces lambris majestueux.

Chaque colonne a sa devise,

Ses vers et son chiffre amoureux.

Les mères en sont exilées ;

On n'entend que tendres soupirs,

Et ces voix inarticulées,

Organes confus des plaisirs.

(*) La salle où se tenoient autrefois les Étals.

4i<2 LE POT-POURRI.

L'Amour dans les airs s'y balance,

Applaudit à ces doux ébats ,

Et rit de tenir ses états

Où se tenoient ceux de la France.

Dans ces effets, qui sont des jeux, Je reconnois la main des dieux.

Tout meurt, se dissout et s'écoule; Tout renaît sous des traits divers.

Le torrent des âges qui roule Use et reproduit l'univers.

Athènes n'est plus qu'un village; Les arts fleurissent à Berlin.

Le François frivole et volage Peut cesser de l'être demain.

Du Midi le Nord est l'école, Le Russe est devenu badin ; On dit la messe au Capitale.

Prêtant le flanc de toutes parts , Rome en proie aux esprits crédules , A des croix au lieu d'étendards ; Et c'est un vieux pontife en mules Qui règne où régnoient les Césars.

O temps ! exerce ton ravage , Et plane sur les éléments.

De ce monde, où passe le sage, Sape en secret les fondements.

Que me fait ta faux vengeresse, Si je conserve des désirs,

LE POT-POURRI. 4i3

Si l'ami que le ciel me laisse Préside à mes heureux loisirs, Si tu respectes mes plaisirs Et les charmes de ma maîtresse ?

Mais de ces différents tableaux, Qu'a tracés ma muse légère , Amante des objets nouveaux, Venons à ceux que je préfère.

Ciel, quel spectacle attendrissant!

Je vois dans leur transport sincère, Une fille , un fils , une mère , Rire et pleurer en s'embrassant. Tu partageas bien cette joie , Toi, le témoin de leur bonheur, Toi , dont le front serein déploie Et la franchise et la candeur; O toi , philosophe sensible , Qui dans ta retraite paisible Jouis du ciel et de ton cœur !

Réjouis-toi, ma tendre mère, Toi , la mère de mon ami ; Tu n'es point heureuse à demi , On t'aime autant qu'on te révère.

Renais au sein de tes enfants :

Que leur jeunesse te couronne, Et que l'éclat de leur printemps Embellisse encor ton automne !

Ce sont deux fleurs, tu le vois bien,

4i4 LE POT-POURRI.

Que fit éclore la nature, Pour servir enfin de parure A l'arbre qui fut leur soutien.

Notre compagne de voyages Est plus aimable que jamais.

Compte qui voudra ses attraits , Je n'aime point les longs ouvrages.

Loin du tourbillon des amants, Libre, satisfaite et tranquille, Elle moissonne dans les champs De nouveaux charmes pour la ville.

Fuyant les dieux et leurs lambris, C'est Yénus qui se fait bergère. , Malheureusement le pays Est très-stérile en Adonis.

On prétend qu'il n'en fournit guère ; Et Mars , qui vaudroit encor mieux , Mars, à vaincre toujours habile, De Chambord a quitté l'asile, Pour aller habiter les cieux.

On ne sait point feindre au village.

Une simple et champêtre cour Vient offrir à mon jeune sage Des cœurs sans fard , un pur hommage , Payés du plus juste retour.

Maître Colas et maître Pierre, Bons Auvergnats, remplis de sens, Très-peu versés dans la grammaire,

LE POT-POURRI. 4i5

Prononcent leurs lourds compliments , Bien incultes, bien éloquents, Bien au-dessus du fade encens De la politesse ordinaire.

Oui, j'aime mieux ces vrais humains, Ne toisant jamais leur langage, Que ces discoureurs enfantins, Toujours enchaînés par l'usage, Qui vont distillant la fadeur, Que rien n'attendrit et ne touche , Qui vous disent avec la bouche Ce qu'il faut dire avec son cœur.

Ah! sans cesse je me rappelle Ce jour de fête et de bonheur, Cette scène pour moi nouvelle, Que dédaigneroit la grandeur, Toujours froide et toujours cruelle.

Dès le matin, dans le château On fit entrer tout le village.

Téniers , prête-moi ton pinceau ; Toi , La Fontaine , ton langage ; J'en ai besoin pour ce tableau.

Déjà le flageolet gothique A donné le signal des jeux; Et de l'allégresse rustique L'éclat brille dans tous les yeux.

On se mêle, on choisit sa place, Par instinct on va s'embrasser ;

4i6 LE POT-POURRI.

Déjà chaque main s'entrelace, Et le grand rond va commencer.

De cris joyeux le ciel résonne; Colinette, pour refuser Ce que pourtant Lise abandonne, Vous attrape un bon gros baiser Qu'en riant Mathurin lui donne.

Sans trop songer aux spectateurs, On fait faire un saut à Pérette ; Zéphyr, qui dans les airs la guette, L'expose aux regards des railleurs.

Pérette ignore la décence, Ne sait point qu'il faut se fâcher, Et croit n'avoir rien à cacher, Parce qu'elle a son innocence.

Plus loin, des groupes de buveurs Trinquent sur une vaste tonne, Qu'une branche verte couronne ; Le vin ruisselle sur les fleurs.

Des vieillards, assis sous l'ombrage, Semblent ranimer leur langueur:

Leur front, tout sillonné par l'âge, Reprend la vie et la couleur.

La joie a passé dans leur ame, Ils se rappellent leur printemps, Et leur œil presque éteint s'enflamme De la gaîté de leurs enfants.

Je vois des laboureurs naissants

Courir sans guide et sans lisières.

Les plus jeunes, plus caressants, Reviennent, auprès de leurs mères, Jouer avec les cheveux blancs Et la barbe de leurs grands-pères , Qui vont bientôt mourir contents.

Emilie , à ce bal rustique Que je viens d'offrir à tes yeux, Comparons nos bals fastueux, Notre danse soporifique, Nos quadrilles si langoureux, Et notre ennui si magnifique, Et notre effort pour être heureux. Pourquoi d'un carton odieux Charger les traits de l'allégresse ?

Rougissons-nous de notre ivresse?

Le masque est-il fait pour les jeux?

J'aime ces fronts ou tout respire, Où des cœurs se peint le délire, Ces miroirs de la vérité, Que nulles vapeurs ne ternissent, Oîi dans leur jour s'épanouissent Tous les rayons de la gaîté.

Partout nous portons nos entraves, De rien nous ne savons user :

Nous ressemblons à des esclaves Que l'on condamne à s'amuser.

Perdu dans la foule bruyante,

On se coudoie, on se poursuit, On bâille, on ment, on se tourmente, Chacun ou se cherche ou se fuit.

On voit des grâces douairières, Allant, précipitant leurs pas, Et resserrant leurs vieux appas Dans des justaucorps de bergères; Des ours chamarrés de rubans, Des diables pleins de gentillesse; Et surtout des jeunes sultans, Qui n'ont pas même une maîtresse.

On s'échappe, on déserte enfin.

L'ennui seul veille au fond des âmes; Et les nerfs de toutes nos femmes Sont ébranlés le lendemain.

Je l'avoûrai, belle Emilie, Je puise ici des goûts nouveaux ; J'aime la pente des coteaux, D'où l'œil commande à la prairie, Où serpentent mille ruisseaux.

Soit que l'astre du jour achève Le cours qu'il décrit dans les airs?

Ou soit que l'aurore soulève Le grand rideau de l'univers ; Toujours ma rapide pensée S'élance et me fait des plaisirs; Mon ame sans cesse exercée, Forme sans cesse des désirs.

LE POT-POURRI. 4i9

Je vois et j'entends la nature; Elle vole avec les Zéphyrs :

Dans cette source elle murmure , Et semble, sous cette verdure, Laisser échapper des soupirs.

Son empreinte est dans ces nuages Dont le voile obscurcit les cieux :

Elle tonne avec les orages, Elle étincelle dans les feux.

Partout de sa main bienfaisante Je reconnois les vastes dons :

Elle parle, sa voix puissante Fait rouler le char des saisons , Et c'est aux frimas qu'elle enfante Qu'on doit l'or flottant des moissons.

Ici je pense, je suis homme.

Philosophes que l'on renomme, Je vous surpasse en ce moment :

J'en atteste la raison même, Vous fûtes sages par système , Et je le suis par sentiment.

En ces lieux au moins je puis rire De tes prétendus beaux-esprits, Fameux dans l'art de la satire, Briguant à grands frais le mépris.

Sans qu'un pareil choix leur déplaise, J'y puis être sot à mon aise, Et me moquer de leurs écrits,

420 LE POT-POURRL

Pourvu qu'au soir je me repose

Après les plaisirs d'un beau jour,

Et que ma main cueille une rose

Sur les arbustes d'alentour,

Qui peut me nuire ou me distraire ?

Que me font les vaines rumeurs ,

Les libelles et leurs auteurs?

Cet asile est un sanctuaire

D'où n'approcbent point leurs fureurs.

Je voue à l'amitié fidèle

Mes instans, fortunés par elle.

Que dis-je! en cet beureux séjour

Il en est aussi pour l'amour.

Dans la retraite solitaire

Le cœur est prompt à s'enflammer ;

A la ville on ne veut que plaire,

C'est dans les champs qu'on veut aimer.

Après les frivoles tendresses

De nos élégantes beautés,

Ce long commerce de foiblesses ,

D'ennuis et d'infidélités ;

Après ce triste persiflage,

Que l'on appelle sentiment,

La fatigue d'être volage,

Ou le dégoût d'être constant;

Combien il est doux pour le sage

De s'échapper dans les forêts;

Et de chiffonner les attraits

De quelques nymphes de village !

Toi, l'unique objet de mes vœux,

Aline, 6 toi que je préfère,

Sans ornements tu sais me plaire,

Sans art tu sais me rendre heureux.

Va, ton art est d'être sincère.

Pour moi, je n'oublîrai jamais

Ce jour où, près d'une bruyère,

J'appris à ma jeune bergère

De l'amour les premiers secrets.

Quelle vérité ! que d'attraits !

Dans ton sein couloient quelques larmes :

Elles humectoient nos baisers;

Et déjà tes voiles légers

Cessoient de m'envier tes charmes.

Heureux le mortel transporté,

Qui, réalisant l'espérance,

Saisit le moment souhaité,

Triomphe de la résistance,

Et fait sentir à la beauté

La douloureuse volupté

Où meurt la timide innocence !

Bannis surtout de vains regrets.

Pour un bien que l'amour moissonne ,

Il en est mille qu'il nous donne,

Et ses larcins sont des bienfaits.

Ce dieu nous couvre de son aile.

Mon bonheur peut être ignoré;

Aime-moi bien, sois-moi fidèle, Et n'en dis rien à ton curé.

CLÉMENT

V^u'est-ce donc? dès l'aurore on assiège ma porte? On ne peut à son aise , en ce triste univers ,

(*) Si je n'ai jamais répondu pour mon compte aux gaietés littéraires de M. Clément , j'ai toujours été indigné de l'injustice et de la morgue collégiale avec laquelle il déchire les ouvrages du premier écrivain de la Dation. Il devoit respecter au moins une réputation affermie sur soixante ans de travaux et de succès. Mais le pédantisme ne respecte rien ; il aime mieux se laisser envenimer par la haine , que de consentir à l'admiration; et il se sent importuné par le talent supérieur, comme les oiseaux de nuit le sont par l'éclat du jour.

Ma seule intention a donc été , dans cette bagatelle , de venger M. de Voltaire des outrages qu'on lui fait tous les mois au nom des anciens et de la belle littérature. C'est une plaisanterie qu'on hasarde en réponse à des tomes d'invectives. Tout le monde a lu le dialogue charmant de Pégase et du vieillard. Pégase , un peu piqué du ton cavalier dont le traite le vieillard agriculteur, arrive dans le cabinet de M. Clément, qui n'a rien moins que les goûts champêtres; et ils ont ensemble la petite conversation qu'on va lire. Si on la trouve un peu vive, qu'on se ressouvienne que c'est un cheval qui parle à un faiseur de libelles. Ces gens-là ne se piquent ni d'honnêteté ni de modération.

DIALOGUE DE PEGASE, etc. Zp3

Composer savamment de la prose ou des vers ! C'est quelque auteur, je gage.

PÉGASE

A peu près : que t'importe ?

CLÉMENT

S'avisa-t-on jamais de venir si matin ? Les instants me sont chers; laisse-moi, je te prie : J'éprouve en ce moment les douceurs de la vie, Et j'écris, avec goût, du mal de mon prochain. Va-t'en; je n'ouvre pas.

PÉGASE

L'ami, je suis Pégase.

Mon voyage à Ferney m'a donné de l'humeur. Ouvre; nous médirons du vieux agriculteur.

CLÉMENT

Nous médirons? Attends, que j'achève ma phrase. Comme te voilà fait !... Par quel sort inhumain ?...

PÉGASE

Sais-tu bien qu'entraîné dans ma course immortelle, J'ai fait, depuis Homère, un terrible chemin? Allons, héberge-moi : je te serai fidèle, Je mordrai les passants, j'adopterai tes goûts; Me cabrant, regimbant, ombrageux et jaloux, Pour mieux te ressembler, et te prouver mon zèle.

CLÉMENT

Il parle avec esprit ! Tu ne voles donc plus ?

PÉGASE

Mais je vais quelquefois à petites journées.

J'ai vécu, mon très-cher, quatre à cinq mille années : De vieillesse et d'ennui j'ai les jarrets perclus. Apollon a souvent changé mes destinées.

Si je crois ce qu'on dit, Méduse m'enfanta. Je fis de mes talons jaillir une fontaine; Bellérophon sur moi courut la prétentaine; Pour battre la Chimère au diable il m'emporta; Je me nourris long-temps des gazons d'Hippocrène. Comme un franc étourdi, Pindare me monta. ( Votre Rousseau depuis imita ses caprices. ) Multipliant sous lui mes écarts vagabonds, Sur la cime des rocs, au bord des précipices, Je m'élançois alors et par sauts et par bonds. Moschus, Anacréon, pleins d'adresse et de grâce, Me remirent au pas : escorté par les jeux, En bon épicurien je vivois avec eux , Et je paissois les fleurs qui parfumoient leur trace. L'amante de Phaon venoit chaque matin M'offrir, en souriant, des roses dans sa main. Sophocle m'exerça par ses courses hardies : Euripide, moins fort, nen eut pas moins d'ardeur. Eschyle échevelé me remplit de terreur; Nous paroissions tous deux poussés par les furies. J'abandonnai la Grèce au bruit du nom romain. Je fus légèrement manégé par Horace; Ovide m'égara dans le plus doux chemin; Lucrèce indépendant m'inspira son audace, Juvénal me soumit avec un bras d'airain.

Par Virgile aguerri, je bronchai sous le Stace, Et je voyois de loin arriver mon déclin. Long-temps on me crut mort : craignant la barbarie , J'avois paisiblement regagné l'écurie.

Le Dante, avec humeur, vint m'en tirer soudain. L'œil morne et ténébreux, conforme à son génie, Regrettant les vallons de l'antique Ausonie, En croupe je portai le spectre d'Ugolin. Peintre de l'enjoûment, honneur de l'Italie, L'Arioste accourut avec un front serein; J'adoptai l'Hippogriffe, enfant de sa folie, Et bientôt je livrai mon dos et mon destin Au chantre intéressant de la tendre Herminie... Tous ces cavaliers-là m'avoient mené grand train ; J'avois l'oreille basse et les ailes traînantes; Il fallut réparer mes forces languissantes : Mais sur les bords françois je reparus enfin. Malherbe, parmi vous, ennoblit mon allure; De la palme lyrique il ombragea mon front. Je jetai Chapelain au bas du double mont; En embrassant Gombault il roula sur Voiture. Molière prit leur place, et me fit détaler. La Fontaine indulgent, et plein de bonhomie, Guidé par la nature et par ma fantaisie , Me suivit, sans mot dire, où je voulus aller. La houssine à la main, Boileau, grave et sévère, Châtia de mon vol l'aisance irrégulière : Je ne pus avec lui faire un pas sans trembler.

i'26 DIALOGUE

Je l'estimois beaucoup, mais je ne l'aimois guère. Corneille vint à moi : son fier et noble aspect, Sans trop m'effaroucher, m'imprima du respect. De son bras vigoureux je ressentis l'atteinte; Il me fit pénétrer dans le palais des rois : Tous mes crins se dressoient aux accents de sa voix ; Et, tant qu'il m'a conduit, j'ai méconnu la crainte. Il me brusquoit parfois, c'étoit assez son ton; Il fallut nous quitter, et j'acquis, sous Racine, Des mouvements plus doux, une bouche plus fine. Dans des sentiers sanglants je suivis Crébillon : Quoiqu'il fût violent, j'aimois son caractère. Il dédaignoit les lieux frayés par d'autres pas , Et, malheureusement, j'étois déjà bien las, Quand il fallut encor galoper sous Voltaire.

CLÉMENT

Celui-là , par exemple , a dû te rudoyer.

PÉGASE

Mais, non : s'il m'en souvient, il eut la main légère. Je le vis autrefois, ferme dans l'étrier, Courant bride abattue; et malgré ma colère, Il faut que j'en convienne, il est bon écuyer,

CLÉMENT

La rage de louer aujourd'hui te domine. Vieux Pégase, sois vrai: c'est à coups d'éperon, Qu'il te forçoit d'aller, quand sur ta maigre échine , Il nous est apparu dans le sacré vallon; Lorsque tu voiturois sa dolente Nanine,

DE PÉGASE ET DE CLÉMENT. 4*7 Son mugissant Oreste et son froid Cicéron, Et le triste Orphelin , soi-disant de la Chine , Ériphile, Zulme, et Pandore, et Samson.

O cheval illettré, ton mauvais goût m'irrite ! Quoi, sur Voltaire encor tu n'es pas éclairé? Sa jeune Sophonisbe en un jour décrépite, Et ses Guèbres transis ne t'ont pas déferré ? Va traîner, si tu peux, en dépit de l'envie, Le char mal attelé de ses sots Triumvirs, Et ce lourd Taureau blanc, fruit de ses vieux loisirs; Et ce bûcher mesquin, vrai tombeau d'Olympie (*).

PÉGASE

Va; l'injustice perce et lui rend tous ses droits. Je devrois t'envoyer le prix de ta tirade; Mais je veux bien encor t'épargner cette fois. Cite, cite du moins, Brutus, la Henriade, Cet immortel tableau du meilleur de vos rois : Cite ce Mahomet, monument du génie, Où la force du style est jointe à l'harmonie, Dont le vaste intérêt, et l'époque, et les mœurs, Dont le coloris mâle, et la pompe énergique, Transmettent à grands traits aux yeux des spectateurs La sombre majesté de Melpomène antique.

De ta fureur burlesque interrompant le cours, Rappelle-toi Tancrède, etMérope, et Zaïre,

(*) Quand on introduit un interlocuteur, il faut le faire parler d'après son caractère , et il eût été contre toute vraisemblance de donner à M. Clément du goût et de l'équité.

L'aimable Adélaïde, et Vendôme, et Nemours, Les sauvages vertus de la sensible Alzire, Tous ces écrits charmants, dictés par les amours, Que l'on revoit cent fois, que cent fois on veut lire, Qu'un peuple délicat ne cesse d'adorer, Que tu saurois chérir, si tu savois pleurer. Ouvre, insigne menteur, ces annales brillantes, Où chaque nation contemple ses erreurs , Ses tyrans, ses fléaux, surtout ses bienfaiteurs; Où Rome reconnoît ses brigues insolentes; Où la philosophie, avec légèreté, Des attentats des sots venge l'humanité, Frappe indistinctement d'un joyeux anathème Les moines , les abbés , les papes , les catins , Insulte aux oppresseurs de vous autres humains, Et montre à l'univers la liberté qu'il aime. Pour détremper ton fiel, jette; jette les yeux Sur ces riens enchanteurs, délices de vos belles, De l'enjoûment françois restes si précieux, Toujours accumulés, sans peser sur mes ailes.

CLÉMENT

Bavard impitoyable, as-tu bientôt fini

Ce long panégyrique aussi plat que toi-même ?

Apprends que, devant moi , l'éloge est un blasphème.

Tremble ! Ton sot babil sera bientôt puni,

Et je t'attends, barbare, à ma lettre septième.

PÉGASE

Fort bien, applaudis-toi d'un fadas ténébreux,

Où tu voudrois flétrir ce qu'au Pinde on renomme ; Libelle scolastique, où tu crois, malheureux, Qu'il importeaubon goût d'insulter un grand homme. Va , va , contre Nestor Thersite eut beau crier ; On ne l'écouta pas (je l'ai lu dans Homère). Ton destin est le même; et ta sotte colère, Que le chardon nourrit, n'atteint point au laurier.

CLÉMENT

C'est trop , de mon courroux je ne suis plus le maître ; Mon encre... mes crayons... tu sauras qui je suis. Il parle de laurier ! devant moi !... Je frémis... A moi, Moutard (*), à moi ! viens me venger d'un traître.

PÉGASE

O pédant, plus fougueux et plus rétif que moi!

Je rougis que vers toi l'humeur m'ait pu conduire.

Je retourne à Ferney demander de l'emploi,

Et me purger de l'air qu'en ces lieux on respire.

La justice et l'honneur m'en imposent la loi;

L'asile de Voltaire est encor mon empire.

Je le vois : son nom seul te cause un juste effroi.

Rampe et siffle à ses pieds... Adieu, je me retire.

Subalterne Zoïle , Aristarque sans foi ,

Tu me dégoûterois même de la satire,

Et les chevaux ailés ne sont pas faits pour toi.

(*) Libraire de M. Clément.

\je matin, je suis pacifique;

L'air est serein , j'ai bien dormi ;

Le calme d'un ciel embelli

A mon ame se communique.

Au printemps je suis peu caustique,

Et j'aime mieux dans ce mois-ci (*)

Ma maîtresse, la république ,

Et mes rivaux, et mon ami.

Mon cœur fatigué se repose;

Il a besoin d'un sentiment:

Mais vous, mon cher monsieur Clément,

Tâchez donc d'aimer quelque chose...

Çà , causons ensemble un moment.

Tenez, soyons vrais : moi, je pense ( Quoique exprès vous n'en disiez rien ) Que Voltaire pourroit fort bien Etre un auteur plein d'éloquence.

Brutus survit à trente hivers : Un tel argument persuade; Même après avoir lu vos vers, On goûte encor la Henriade.

(*) Le mois de mai.

Modérez- vous ; car je suis prêt, Pour peu que l'on me contrarie, D'adorer Agnès en secret, D'aimer Zaïre à la folie, Et de soupçonner du génie Dans vingt scènes de Mahomet.

Faut-il tout risquer et tout dire?

J'en suis confus; mais, entre nous, Je trouve que l'auteur RAlzire Répand, même dans la satire, Plus de grâce et de sel que vous,

J'ose plus; j'aime assez le style, Un peu froid, mais bien cadencé, De ce traducteur de Virgile, Que dans une prose incivile Vous avez durement tancé, Contre l'esprit de l'Evangile.

Et moi-même, si malmené Dans vos officieux libelles,

J'ai de temps en temps griffonné

D'assez plaisantes bagatelles.

Eh ! croyez-moi , calmez vos sens :

Pensez -vous sortir des ténèbres

Par ces opuscules mordants ?

Faut-il nuire aux pauvres vivants,

Pour faire honneur aux morts célèbres ?

Chaque dieu mérite un autel :

Ayons l'esprit doux, l'ame bonne,

Buffon, sans déchirer personne, Court grand risque d'être immortel.

Mais que fais-je ! quelle folie !

Moi, par des conseils indiscrets, Gêner la pente du génie î Pardon, mon cher; je me soumets :

Votre étoile vous justifie.

Broyez du noir, lancez vos traits; Goûtez les plaisirs de l'envie ; Versez le fiel sur les succès , Et distinguez-vous désormais Par ce doux emploi de la vie.

Pour nous, sachons le prix du temps; Amis , accourez sur mes traces :

Sous les ombrages du printemps Buvons à la concorde, aux grâces, A la franchise, aux bons plaisants; Dans des flots d'Aï pétillants Noyons les souvenirs cuisants De nos littéraires disgrâces.

Mêlons des palmes et des fleurs :

Je veux qu'on soit juste, qu'on s'aime, Et que l'on pardonne aux sots même, S'ils ne sont pas persécuteurs.

«««•♦««#*e««îeî-Sï*î*î-s-ï«ïSï#î-e««v-ei-»!-s««««a«««»«e««**»»«s«ï*''»«««»

Page 1