‹ uvres choisies de DoratChapitre 107 sur 142 · D'UN CURÉ · texte numérisé non relu

D'UN CURÉ

Mais dans cet ouvrage enchanteur Ce qui me frappe et m'intéresse, C'est ce ministre du Seigneur, Cet apôtre consolateur, Qui de l'amoureuse foiblesse Est le sensible protecteur, Et prend, pour défendre l'erreur, Le langage de la sagesse Et le ton d'un prédicateur.

Je n'y suis plus, je m'extasie, Lorsque je vois ce saint curé Qui fait, par le ciel inspiré, Les honneurs d'une tragédie.

Comme un autre j'en puis juger.

Mettant mon salut en danger, J'ai vu, malgré la canicule, Mourir de froid Timoléon ; J'ai vu le public sans scrupule Bâiller au nez de Pharamon ; Et par le don de prophétie, Je m'écriai dès ce jour-là :

Ce jeune homme prospérera; C'est le ciel qui le mortifie.

Il sera sifflé dans sa vie; Mais l'avenir le vengera Et du parterre et de l'envie , Et dans mille ans il jouira Des récompenses du génie.

4oo ÉPITRE

Déjà, dit-on, vos partisans, Dans les boudoirs criant merveille, Sur votre autel portent l'encens Dont ils sèvrent le bon Corneille.

Ces aristarques souverains, Que toujours le goût illumine , Qui tiennent l'urne des destins , Ont comparé vos vers divins Aux vers sonores de Racine; Sa lyre a passé dans vos mains :

C'est mon avis; je pense même, Au risque de faire un affront A ces maîtres du double mont , Que l'avenir, juge suprême, Leur ôtera le diadème , Pour le poser sur votre front.

Sans doute ils ont quelque génie.

L'un peignit Pâme des héros , Et de la poudre des tombeaux Fit sortir l'antique Italie.

A tout il sait donner la vie ; La politique est embellie Et s'échauffe sous ses pinceaux; Il fut un dieu pour sa patrie, Et créa même ses rivaux.

L'autre, éloquent, sensible et tendre, Peignit les orages du cœur, L'amour qui mêle la fureur

D'UN CURE. /joi

Aux soupirs qu'il nous fait entendre, Qui s'agite, marche au hasard, Attendrit jusque dans ses crimes, Et qui pleure sur le poignard Dont il va frapper ses victimes.

Dans Cinna, dans Britannicus , Phèdre, le Cid, Iphigénie, Mithridate , Sertorius , Et Bajazet et Pulchérie (*) , Je vois des moyens bien tissus , Les ressorts de la tragédie Déployés sans être aperçus, Des passions et des vertus Contrastant avec énergie ; Un goût délicat, éclairé, Qui m'entraîne par sa magie :

Mais dans tout cela je défie Qu'on me fasse voir un curé...

C'est du curé que je raffole.

Si le reste est moins éclatant, Le curé bientôt me console , Et je me pâme en l'écoutant...

Je me passionne et me damne , Voulant imiter votre feu :

C'est la main du prêtre de Dieu, Qui vous ceint du feston profane.

(*) Dans Hé radius.

/4o2 ÉPITRE D'UN CURE.

Mes vœux ne seront pas trompés, Oui , vous serez , malgré la haine , Ou le Sophocle de la scène, Ou le lecteur de nos soupes.

S'il vous prend parfois fantaisie D'aller entendre mes sermons , Et de me voir quand j'officie, Je sais ce que nous vous devons ; En mémoire d'un tel chef-d'œuvre Je veux que vous et vos lauriers Vous soyez installés dans l'œuvre , Près du moins sot des marguilliers.

Ce qui tient à mon ministère, Bon avis, exhortation, Je vous promets le tout en frère; Et si jamais l'attrition Vous invite à rentrer en grâce, Si dans vous l'Esprit-Saint remplace La tragique démangeaison, Et que d'un illustre renom Vous cessiez enfin d'être esclave, Fissiez-vous un autre Gustave, Comptez sur l'absolution.

Page 1