L'OPÉRA, CHANT III
Rameau, le sceptre en main, éclipse Pergolèse: Le goût a reparu : le dieu du jour s'apaise; Et son ressentiment nous poursuivroit encor, Si la scène à ses yeux n'eût remontré Castor (*).
(*) L'opéra de Castor et Pollux , par Bernard et Rameau. La musique a été refaite sans succès par Winter.
1 je jeune amant de Flore a déployé ses ailes; De ses nouveaux baisers naissent les fleurs nouvelles. Les satyres légers, aux accents du hautbois, Soulèvent, en riant, les nymphes de nos bois. Voyez-vous ces Tritons dont les désirs avides Font bouillonner les flots autour des néréides ? Ils nagent en cadence, et joignant leurs bras nus, Agitent doucement la conque de Vénus.
Volez, jeunes beautés; le front ceint de feuillages, Traversez, en dansant, les vallons, les bocages: Ressuscitons ces jeux (*), ces folâtres loisirs,
(*) La dause du mois de mai, en usage chez les Romains.
8o LA" DANSE.
Par le Tibre adoptés, au retour des zéphyrs. Pour orner votre sein, ces roses vous demandent; Pour vous peindre leurs feux, vos bergers vous attendent. Tout vous sert; cet ombrage, interceptant le jour, Enhardit à la fois la pudeur et l'amour.
Loin de nous la sagesse et ses leçons austères \ Terpsichore, voici l'instant de tes mystères. Ils naissent du plaisir, je dois les respecter : Viens , ta harpe à la main, m'apprendre à les chanter. Léger comme tes pas, fidèle à leur cadence, Que mon rapide vers brille , parte , et s'élance. Déesse, la nature est soumise à tes lois, Et ton silence actif le dispute à la voix. Le voile ingénieux de tes allégories Cache des vérités par ce voile embellies. Rivale de Glio, tu sais conter aux yeux; Et tout, jusqu'à la fable, est vivant dans tes jeux. Des pas tardifs ou prompts la liaison savante M'offre de cent tableaux une scène mouvante. J'y vois du désespoir le sombre accablement, La colère d'un dieu, les transports d'un amant, Mars courant aux combats, Daphné prenant la fuite, Pour éviter l'amant qui vole à sa poursuite, Les défis des pasteurs, les courses de Tempe, Et celles de l'Amour à Vénus échappé.
Mais de cet art charmant craignez la douce amorce. Il rit à l'œil trompé qui n'en voit que l'écorce. D'un trop crédule espoir n'allez pas vous bercer,
Et sondez le terrain qu'il faut ensemencer. Avant de faire un pas, voyez si la nature N'a point sur les Calots calqué votre figure. Héros, que votre taille ait de la majesté: Berger, qu'elle nous plaise en sa légèreté.
Que votre corps liant n'offre rien de pénible, Et se ploie aisément sur le genou flexible.
Que les pieds, avec soin rejetés en dehors, Des jarrets trop distants rapprochent les ressorts.
Que l'épaule s'efface, et que chaque partie, En paraissant se fuir, soit pourtant assortie.
Quelque vice secret avec vous est-il né ? Qu'avant le pli du temps il soit déraciné. Profitez, profitez de ces jours de souplesse, Où chaque fibre encor tressaille avec mollesse. Quand l'âge roidira vos muscles engourdis, Tous les moyens alors vous seront interdits. Cet orme contrefait penche vers le rivage, Et d'un tronc tortueux voit sortir son feuillage. Il seroit aujourd'hui l'ornement du hameau, Si l'art l'eût redressé quand il fut arbrisseau.
Que vos pas soient précis : d'une oreille sévère Calculez chaque temps, sans jamais vous distraire. Vos talents, quels qu'ils soient, n'auront qu'un foible éclat, Sans ce juge subtil, ce tact si délicat, Que la nature même, à nos plaisirs fidèle, Pour épier les sons, a mis en sentinelle. Ce tympan sinueux, où tout va retentir,
Doit marquer la mesure et vous en avertir. Un danseur sans oreille est la vivante image D'un fou qui ne met point de suite à son langage, Qui de mots mal cousus forme son entretien, S'étourdit en parlant, et ne dit jamais rien.
Par ce sens dirigé , riez de l'impuissance Du burlesque rouleau (*), sceptre de l'ignorance, Dont le geste ambulant semble vous menacer, Et qui coupe les temps, au lieu de les fixer. Que chaque mouvement soit naturel et libre. Soumettez votre corps aux lois de l'équilibre. Elevé dans les airs, soyez assujetti Au point déterminé d'où vous êtes parti. Émule de Gardel, dans votre essor habile, Tombez sur un pied seul , et restez immobile.
Pour atteindre au fini de tous ces déploîments, N'allez point vous créer d'inutiles tourments, Etudier votre art comme de vils esclaves, Ni vous emprisonner dans ces dures entraves Qui du jeu des ressorts vous ôtent la douceur, Et font mille martyrs, sans former un danseur.
C'est peu de m'étaler une danse savante, Et ces sauts périlleux dont l'effort m'épouvante, De battre l'entrechat, de jouer du poignet, De hasarder un rond, de faire un moulinet. La médiocrité brigue ces avantages; L'art a d'autres secrets pour gagner nos suffrages.
(*) Le bâton de la mesure.
Sur le bloc arrondi d'un célèbre sculpteur Quand l'Amour agita son flambeau créateur, Il en fit rejaillir une vive étincelle, Et soudain vit éclore une Vénus nouvelle, Dont le premier regard peignit un sentiment, Dont le premier soupir demandoit un amant. L'heureux Pygmalion brûle pour son ouvrage : Le marbre est animé; l'Amour veut davantage. Les Grâces, qu'il appelle, accourent sur ses pas, Et la nymphe naissante a volé dans leurs bras. Leurs lois sont des plaisirs ; leurs leçons, des caresses. L'écolière bientôt égale ses maîtresses, S'instruit dans l'art de plaire, et plaît en l'oubliant, Met dans chaque attitude un jeu doux et liant, De la simplicité se fait une parure, Déploie avec pudeur les dons de la nature, Laisse errer sur sa bouche un sourire charmant, Et, grâce à ses regards, se tait éloquemment.
Voilà votre modèle, enfants de Terpsichore. La nature vous sert, il faut l'aider encore. Imaginez des temps et des groupes nouveaux, Entassez pas sur pas, et travaux sur travaux; Sautez sur le gazon , sans y laisser vos traces ; Vous ne possédez rien, si vous n'avez les grâces. Elles vous donneront le poli des ressorts, D'un buste harmonieux les tranquilles accords, Le moelleux contour d'une tête flexible, Des passages divers la nuance insensible;
Ces pas demi formés, ces bras que le désir, Dans un doux abandon, semble tendre au plaisir, Tous ces ébranlements, ces secousses légères, Que la volupté compte au rang de ses mystères, Et ces gestes de feu, ces repos languissants, Qui jusqu'en leur foyer vont réchauffer nos sens.
Des éléments de l'art connoissez l'importance : Formez vos premiers pas sous un maître qui pense. Vous avancerez plus avec moins de travaux : Il saura profiter même de vos défauts.
C'est ainsi que Marcel, PAlbane de la danse, Communiquoit à tout la noblesse et l'aisance. Des mouvements du corps il fixa l'unisson , Et dans un art frivole il admit la raison. La beauté qu'il formoit venoit-elle à paroître ? Elle emportait le prix, et déceloit son maître; Telle brille une rose entre les autres fleurs. Il dotoit la jeunesse, en lui gagnant des cœurs. Il me semble le voir, dans un jardin fertile, Assujettir à l'art chaque tige indocile, Tendre au lis incliné la main qui le suspend, Resserrer le bouton où l'œillet se répand , Distribuer partout cet accord, cette grâce Qui pare la nature, et jamais ne l'efface.
De cette servitude affranchis une fois, Plus sûrs de votre vol, créez-vous d'autres lois. Lisez au cœur de l'homme : amour, fureur, délire, Dans vos jeux animés il faut tout reproduire.
De chaque sentiment épiez les secrets, Démêlez les ressorts, combinez les effets.
Inventeurs de cet art, et Pylate et Bathylle Nous ont assez appris combien il est fertile. Dans l'action du corps puisant leur coloris, L'un arrachoit les pleurs, l'autre excitoit les ris; Et loin du cercle étroit de cent mimes profanes, Leurs gestes et leurs pas leur tenaient lieu d'organes. Pour atteindre à leur palme et vous rapprocher d'eux , Laissez la gargouillade et les pas hasardeux. Que par l'expression vos traits s'épanouissent : Lame doit commander, que les pieds obéissent. Un mécanisme vain suffit pour un sauteur; Mariez les talents du peintre et de l'acteur; Et prenant votre essor loin des routes tracées , Dans vos pas, s'il se peut, enchaînez des pensées . Mais, si vous prétendez aux immortels festons, De masques odieux débarrassez vos fronts. De chaque passion le turbulent orage Avec des traits de feu se peint sur le visage : On y voit le chagrin d'un crêpe se voiler, Sourire le bonheur, la joie étinceler.
L'ame se montre à nu dans ce miroir sincère : Pourquoi donc le charger d'une forme étrangère ? Un visage postiche et privé de contour, Un plâtre enluminé me rendra-t-il l'amour ? Comment les passions , dans leur fougue énergique , Pourront-elles percer l'enveloppe gothique,
L'immobile carton inventé par l'ennui, Qu'un danseur met toujours entre nos cœurs et lui? Filles des sombres bords, déités infernales, Eteignez sur vos fronts ces flammes sépulcrales. Fleuves, ondins, tritons, dieux soumis au trident, Quittez vos teints vert-pré, vos visages d'argent. Vents, ayez plus d'adresse, et moins de bouffissure. Monstres de nos ballets, respectez la nature. Indifférente et libre, une nymphe des bois Pour seule arme aux amours opposoit son carquois, Et souvent renversoit de ses flèches rapides Le faon aux pieds légers , et les biches timides. Errante, l'arc en main, de réduit en réduit, Un faune l'aperçoit, s'enflamme et la poursuit. Voyez les mouvements dont leur ame est atteinte, Et l'aile du désir, et le vol de la crainte. Quelle ardeur dans tous deux ! que d'agiles détours ! Le faune joint la nymphe; elle échappe toujours. Elle se sauve enfin, tremblante, sans compagne, Et gagne, en haletant, le haut d'une montagne. Là, se laissant aller près d'un arbre voisin, Son col abandonné touche aux lis de son sein. Le faune reparoît : il tressaille de joie, Et retrouve sa force, en retrouvant sa proie. Ses yeux sont des flambeaux ; ses pas sont des éclairs : Une flèche est moins prompte à traverser les airs. La nouvelle Daphné frémit, tremble, chancelle: Au front de son amant l'espérance étincelle;
Du fugitif objet qu'effarouchent ses vœux Déjà son souffle ardent fait voler les cheveux; Il l'atteint, il soupire, il demande sa grâce: Le faune s'embellit, la nymphe s'embarrasse, Se livre par degrés à ce trouble enchanteur, Tombe, se laisse vaincre, et pardonne au vainqueur,
D'un simulacre vain la froide dissonance, De ces divers combats rendra-t-il la nuance ? Y verrai-je la crainte et ses frémissements, Le trouble, les désirs et l'ardeur des amants?
Que n'ai-je le génie et le pinceau d'Apelle ! Alard, à mes esprits ce tableau te rappelle. Jamais nymphe des bois n'eut tant d'agilité : Toujours l'essaim des ris voltige à ton coté. * Que tu mélanges bien , d belle enchanteresse, La force avec la grâce, et l'aisance et l'adresse ! Tu sais avec tant d'art entremêler tes pas, Que l'œil ne peut les suivre, et ne les confond pas Le papillon s'envole avec moins de vitesse, Et pèse plus que toi sur les fleurs qu'il caresse. Te peindre, c'est louer ton émule divin (*) : Je place au même rang la nymphe et le Sylvain; Il partage l'honneur de ta palme brillante. Hippomène à la course égaloit Atalante.
Tous deux dans cette arène, où vous régnez sur moi, Vous cueillez le laurier; mais la pomme est pour toi. Mon œil sur ces objets trop long-temps se repose;
(*) Dauberval.
Muse, reprends le joug que Terpsichore impose: Amants de la déesse, elle a choisi ma voix Pour consacrer son art, et vous dicter ses lois. Fuyez loin de ses yeux, pagodes vernissées; Dans vos groupes sans goût tristement compassées; Fuyez... qui vous donna le droit, le droit affreux De venir dans leur temple effaroucher les jeux?
Que la danse toujours annonce un caractère. Qu'elle soit tour-à-tour noble, vive, ou légère... M'offrez-vous des héros ? modelez-vous sur eux : Que vos pas soient précis, graves, majestueux. Lorsque le grand Dupré, d'une marche hautaine, Orné de son panache, avançoit sur la scène, Od croyoit voir un dieu demander des autels , Et venir se mêler aux danses des mortels. Dans tous ses déploîments sa danse simple et pure N'étoit qu'un doux accord des dons de la nature. Vestris par le brillant, le fini de ses pas, Nous rappelle son maître, et ne l'éclipsé pas.
Bacchantes, exprimez les fureurs de l'ivresse : Tournez rapidement sous le dieu qui vous presse. Filles du noir Cocyte, armez-vous de flambeaux; Elancez- vous par bonds; que vos pas inégaux, Egarés, incertains, peignent l'affreuse rage, Le tumulte de l'ame, et la soif du carnage. Transportez les enfers sur vos fronts allumés, Et décrivez en l'air des cercles enflammés.
Zéphyrs, d'un vol léger caressez les feuillages;
Et sans être entendus, parcourez les bocages.
On rit de ces zéphyrs orageux et massifs,
Qui font gémir les airs sous leurs bonds convulsifs.
A ce bruit inconnu, Flore en tremblant s'éveille;
Ils ont déjà courbé les fleurs de sa corbeille :
Elle craint, à l'aspect de ses nouveaux amants,
Pour le trône fragile où s'assied le printemps ;
Et le parterre enfin renvoie avec justice
Ces sauteurs maladroits bondir dans la coulisse.
L'heureuse Germanie est fertile en danseurs, Et simple dans sa danse , ainsi que dans ses mœurs. Elle nous a transmis celle (*) qui dans nos fêtes A nos jeunes beautés fait le plus de conquêtes. Connoissez tous ces pas, tous ces enlacements, Ces gestes naturels , qui sont des sentiments ; Cet abandon facile et fait pour la tendresse, Qui rapproche l'amant du sein de sa maîtresse; Ce dédale amoureux, ce mobile cerceau, Où les bras réunis se croisent en berceau; Et ce piège si doux, où l'amante enchaînée A permettre un larcin est toujours condamnée.
Combien je vous regrette, 6 temps, ô jours heureux, Où, dans les murs de Sparte,et dans ses plus beaux j eux, Se partageant en chœurs, des vierges ingénues Dansoient sans indécence, et dansoient toujours nues l Que de secrets trésors dévoilés aux amours ! Quel charme arrondissoit tous ces légers contours !
(*) L'Allemande.
9o LA DANSE.
A chaque mouvement que de beautés éeloses î Quels frais monceaux de lis , mêlés de quelques roses î Que dis-je! aux yeux surpris de l'amant enchanté, La céleste pudeur voiloit la nudité.
Vous que Vénus instruit, qui pour première étude Avez de tous ces jeux la savante habitude, Surpassez ces tableaux, et sous le vêtement Que l'amour exprimé frappe l'œil de l'amant. Que vos illusions sur mes yeux se répandent ; Je vous livre mon cœur, et mes sens vous attendent.
Là, par des mouvements souples et négligés, Par des balancements avec art prolongés, Imitez les langueurs de la douce mollesse : N'allez point par des sauts fatiguer sa paresse.
Ici, nous séduisant par la vivacité, Peignez dans votre essor un cœur plus agité. Que vos bras jusqu'à nous toujours prêts à s'étendre, Soient autant de filets où l'on cherche à se prendre. Marquez tous les degrés de l'amoureux débat, L'instant de la victoire, et celui du combat, Le calme du bonheur, le feu d'une caresse : Fuyez, arrêtez-vous, suspendez votre ivresse. Comme Guimard enfin appelez les désirs, Et que vos pas brillants soient le vol des plaisirs.
C'est ainsi que Salle, qui brilla sur la scène, Emule des Amours, en paroissoit la reine. La tendre volupté présidoit à ses pas, Animoit ses regards, et jouoit dans ses bras.
Comme elle cependant sur ces heureux mystères Laissez toujours tomber quelques gazes légères ; Et ne montrant jamais qu'un seul coin du tableau , Laissez-nous soulever le reste du rideau. Par des pas trop lascifs n'offensez point la vue : Vénus même prescrit l'adroite retenue.
Enlacez-vous vos bras autour de votre amant? N'allez point, sans pudeur à nos yeux vous pâmant ? Outrager la décence, et sirène muette, Proposer au public un bonheur qu'il rejette.
Aux talents naturels que l'art soit réuni. Telle est à nos regards la danse de Lani. Précision, vitesse, esprit, tout s'y rassemble. Les détails sont parfaits, sans altérer l'ensemble. Elle enchante l'oreille et ne l'égaré pas. La valeur de la note est toujours dans ses pas.
Heinel la suit, Heinel que l'Amour lui préfère. Dans tous ses mouvements quelle ame douce et fière ! Parmi le chœur dansant, autour d'elle empressé 7 Elle paroît, s'élève, et tout est éclipsé... La mortelle n'est plus, j'encense la déesse. Hébé pour la fraîcheur, Pallas pour la noblesse, Elle imprime à ses pas je ne sais quoi d'altier, Et l'œil qui l'admira ne la peut oublier.
Il est une autre gloire où vous pouvez atteindre , Il faut tout embrasser, tout sentir et tout peindre, La danse doit m'offrir d'innombrable* tableaux. Transfuges des palais, dansez sous des berceaux.
L'art brillant des couleurs avec même avantage Élève un temple auguste, et nous ouvre un bocage. Tout objet bien saisi conserve un prix réel : Teniers est aujourd'hui l'égal de Raphaël.
Quelle nymphe légère à mes yeux se présente ! Déesse, elle folâtre, et n'est point imposante. Son front s'épanouit avec sérénité,.
Ses cheveux sont flottants, le rire est sa beauté. D'un feston de jasmins sa tête est couronnée, Et sa robe voltige, aux vents abandonnée. Mille songes légers l'environnent toujours; Plus que le printemps même, elle fait les beaux jours. Des matelots joyeux, rassemblés auprès d'elle, Détonnent à sa gloire une ronde nouvelle ; Et de jeunes pasteurs, désertant les hameaux, Viennent la saluer au son des chalumeaux. C'est l'aimable Gaîté : qui peut la méconnoître, Au chagrin qui s'envole, aux jeux qu'elle a fait naître? Fille de l'innocence, image du bonheur, Le charme qui te suit a passé dans mon cœur. Sur ce gazon fleuri, qu'elle a choisi pour trône, Pasteurs, exécutons les danses qu'elle ordonne. Que trop d'art n'aille point amortir notre feu : La danse d'un berger n'est pas celle d'un dieu.
Vous qui me transportez dans ces fêtes rustiques , Laissez votre routine et vos pas méthodiques. La nature est si belle ! ah ! ne l'altérez pas : Elle hait la contrainte, et meurt sous le compas.
Venez : transportons-nous dans ces belles contrées, Des rayons d'un ciel pur en tout temps colorées. Déjà l'air est plus frais : Phébus vers l'occident Précipite sa course et son char moins ardent. Les mobiles sillons de sa pourpre brillante Font resplendir au loin la mer étincelante. Sous des bosquets riants, qu'embaume l'oranger, Chaque jeune bergère a conduit son berger. Les uns de joncs tressés composent leur coiffure : D'autres avec des fleurs nattent leur chevelure. On s'anime à l'envi de l'œil et de la voix : Le tambourin résonne, et tout part à la fois. Je ne sais quel instinct règle chaque attitude : La grâce, ailleurs captive, ici naît sans étude. Les gestes et les pas, d'un mutuel accord, Peignent la même ivresse et le même transport. Sur des bras vigoureux on soulève une belle : On s'enlace, on s'élève, on retombe avec elle. Que de baisers reçus, ou ravis, ou donnés ! Que de crimes charmants, aussitôt pardonnes ! L'ombre n'interrompt pas cette douce démence ; Lorsqu'un plaisir s'envole, un plaisir recommence. Pour s'occuper la nuit, l'amante, en ce moment, Dépose dans son cœur les traits de son amant; Et le lendemain même, alors qu'elle s'éveille, Répète encor les airs qu'ils ont dansés la veille.
Provence fortunée, asile aimé des cieux, Que j'aimerois ton ciel, ton délire et tes jeux!
Ici, tout est glacé, tout est morne, ou fantasque : Du bonheur qui te rit nous n'avons que le masque. Les temples de nos arts sont de tristes réduits Où nous Courons en pompe étaler nos ennuis. Sans perdre nos défauts, perdant nos avantages, Nous briguons en bâillant le beau titre de sages. La jeunesse elle-même, éteinte dans sa fleur, S'agite sans ivresse, et jouit sans chaleur. Ce fleuve, qui jadis arrosoit la prairie, N'est plus qu'un filet d'eau dont la source est tarie; Et l'on voit de son or le luxe dégoûté, Gager des malheureux, pour rire à son coté. Fous ténébreux et vains,qui, n'aimant que vous-mêmes, Des rêves de vos nuits composez vos systèmes ; Catons prématurés, qui, froids calculateurs, Cherchez des vérités dans l'âge des erreurs; Vous qui , dans vos boudoirs , sur l'ouate et la soie Savourez les langueurs où votre ame se noie, Et changez chaque jour, pour seuls amusements , De chiens, de perroquets, de magots et d'amants; Compilateurs pesants; toi, cruel moraliste, Qui crois consoler l'homme, en le rendant pius triste; Peuple immense de sots, de mollesse hébété; Poètes sans esprit, et catins sans beauté; Honoraires bouffons; toi, frelon inutile, Qui dévores le miel que l'abeille distille; Vous tous, qui, variant vos lugubres travers, Chacun pour votre compte ennuyez l'univers ;
Dansez... sortez du cercle où l'on vous emprisonne; Répandez sur la vie un sel qui l'assaisonne. Le temps s'échappe, il fuit, sachez vous en saisir; Et végétez du moins dans le sein du plaisir...
Ma carrière est remplie : 6 Muse que j'encense ! Souris à mes travaux, voilà ma récompense. J'ai célébré les jeux qui plaisent à mon cœur, Qui m'ont séduit peut-être en peignant le bonheur ; Puissent, puissent mes chants rajeunir notre scène, De funèbres attraits embellir Melpomène, A ses aimables sœurs prêter des ornements, Et leur former partout de fidèles amants ! Amour, si dans mes vers je t'ai marqué mon zèle , A la postérité porte-les sur ton aile ! Dieu charmant, tous les arts te doivent leur beauté, Et sous leurs traits divers c'est toi que j'ai chanté.