LA TRAGÉDIE. CHANT I
Un mortel moins altier, assis au même trône, Reçoit des mains du Goût sa brillante couronne. Leur terrible rival , pour tracer ses tableaux , Dans le sang et les pleurs trempe ses noirs pinceaux ; Et leurs lauriers épars , couvrant le sanctuaire , Viennent se réunir sur le front de Voltaire. La grande actrice, admise en ce séjour divin, Marche et s'enorgueillit près du grand écrivain. Récitant ces beaux vers où l'amour seul domine, Champmeslé pleure encor dans les bras de Racine ; Et Le Couvreur, l'œil sombre et de larmes baigné , Attache les regards de Corneille étonné.
Vous, de ces demi-dieux modernes interprètes, La gloire vous attend, et vos palmes sont prêtes. Chefs-d'œuvre du pinceau, dans ces pompeux réduits Déjà vos traits brillants sont partout reproduits. Ici pleure Gaussin, toujours sensible et tendre; Là, c'est toi, Duménil , toi que l'on croit entendre. La nature enrichit ton simple médaillon ; Et l'art couvre de fleurs le buste de Clairon.
J.01 qui, dans un miroir agréable et fidèle, Présentant l'homme à l'homme, amuses ton modèle Nous reproduis nos traits, nos mobiles travers, Et sais, en te jouant, corriger l'univers, Souris à mes accents, viens, folâtre Thalie, Echauffe mes leçons du feu de la saillie, Apprends-moi tes secrets, et ne me cache rien Des mystères d'un* art, interprète du tien.
O vous, que de cet art ont séduit les délices, La palme qu'il promet croît sur des précipices. Aux succès éclatants vous prétendez en vain, Si les cieux n'ont en vous transmis ce feu divin , Cette source de vie aux humains apportée, Mobile universel ravi par Prométhée.
4o LA COMÉDIE.
L'esprit enfin, l'esprit, invisible flambeau, Qui du monde encor brut éclaira le berceau. Quels plaisirs sont piquants, s'il ne les assaisonne? C'est par lui que l'on pense, et par lui qu'on raisonne. Vous pourrez bien sans lui répandre quelques pleurs, Cadencer noblement de tragiques douleurs, De même en imposer aux spectateurs crédules ; Mais lui seul voit, saisit, et peint les ridicules. Osez donc vous connoître et vous interroger. Enlevez au public le droit de vous juger. N'allez point sur la scène étaler votre enfance, Au parterre assemblé prouver votre ignorance, D'un rire avilissant provoquer les éclats, Balbutier des vers que vous n'entendrez pas i Végéter et vieillir dans cette ignominie, Salaire accoutumé des bouffons sans génie.
Mais ce n'est point assez de ce feu créateur : Tremblez; l'homme d'esprit est loin du grand acteur. Tel croit être formé, qui ne fait que de naître. Pour peindre la nature, il faut la bien connoître, En tout temps, en tous lieux, il faut la consulter; La consulter encore, et puis la méditer. Elle est belle, féconde, et sublime à tout âge. Dans les jeux de l'enfance épiez son langage: Observez les vieillards et leur air ombrageux, Du jeune homme inquiet les désirs orageux, L'épouse avec l'époux, le fils avec le père, Et la fille attentive aux leçons de sa mère.
CHANT IL 4i
C'est là que l'on saisit ce ton de vérité
Que l'effort du travail n'a jamais imité.
C'est là que l'on se rit de ces jeux froids et tristes,
De ces vils histrions, l'un de l'autre copistes,
Et que l'acteur, entre eux comparant les objets,
Va ravir de son art les plus nobles secrets.
Les préceptes de l'art sont toujours arbitraires. Ceux-ci semblent trop doux, et ceux-là trop sévères ; Et l'on a vu souvent de graves précepteurs, En donnant des leçons, consacrer des erreurs. La nature elle seule est un guide fidèle , Et tous les vrais talents sont éclairés par elle.
Occupé du spectacle, et non des spectateurs. Faites toujours valoir vos interlocuteurs. Pour laisser de chacun ressortir la partie, Etudiez des tons l'heureuse sympathie.
Lorsque l'un s'affoiblit, l'autre devient trop fort. Comme dans un concert, il faut prendre l'accord.
De la tradition rejetant la chimère, Jouez d'après votre ame et votre caractère. Comment fixer des tons d'âge en âge transmis ? A ces bizarres lois Dorilas fut soumis. Sans cesse il consul toit ce miroir infidèle, Que le temps, chaque jour, obscurcit de son aile. Servile imitateur, bouffon fastidieux, Il n'auroit point osé se montrer à nos yeux, S'il n'eût de son aïeul arboré la rondache, Les antiques canons, et surtout la moustache.
Il mettoit son orgueil à le représenter; Répétoit ses accents qu'il s'étoit fait noter; De rien imaginer affectoit le scrupule, Et par tradition fut sot et ridicule.
Des rôles différents parcourons les beautés; Combinons leur esprit et leurs difficultés.
A mes premiers regards s'offrent les caractères. C'est là qu'il faut de l'art épuiser les mystères, Contraindre sa chaleur, soudain la déployer, Descendre, s'élever, et se multiplier, Unir adroitement la force à la souplesse; Se variant toujours, se ressembler sans cesse, A l'auteur en défaut quelquefois ajouter, Et créer d'après lui, pour mieux exécuter.
Il est des traits saillants que j'aime et que j'admire : L'art ne les fixe point, le moment les inspire. Un silence éloquent est souvent un bon mot; Un bon mot disparoît quand l'acteur n'est qu'un sot.
Nous représentez- vous la sombre humeur d' Alceste, Qui maudit et veut fuir les humains qu'il déteste? Que votre abord soit dur, votre front sourcilleux, Votre voix sèche et brusque, et votre œil nébuleux. Exprimez bien surtout ces fougues de tendresse Dont il vient amuser sa volage maîtresse; Qu'on reconnoisse en vous un mortel égaré, Qui hait jusqu'à l'amour dont il est dévoré.
Du poète agité m'offrez-vous la manie?
Mettez dans votre; jeu les écarts du génie.
Jouez-vous le Tartufe? observez d'autres lois; En sons pieux et lents mesurez votre voix : De ce fourbe imitez le mystique sourire, Lorsque son œil dévot s'attache sur Elmire; Lorsque, laissant errer une indiscrète main, Des genoux chatouilleux il monte jusqu'au sein, Avec suavité médite un adultère, Et veut, au nom de Dieu, déshonorer son frère. Que votre air tour-à-tour soit ferme et radouci : Là, soyez prosterné; mais commandez ici.
Le rôle du Joueur veut une ame brûlante. Que toujours l'action y soit vive et saillante. Paroissez sur la scène égaré, furieux, Pâle, défiguré, le chapeau sur les yeux. Renversez ces fauteuils, que vous croyez complices; Roland du lansquenet, ébranlez les coulisses. Au seul nom de trictrac, frémissez de courroux. Le dé fatal vous suit, et roule encor pour vous.
Il est plus d'une palme à la cour de Thalie. L'un consacre aux vieillards une voix affoiblie, Nous retrace leurs mœurs,leurs penchants clandestins • Et leur crédulité pour des fils libertins.
Cet autre , qui de soi prudemment se défie , Se sent, pour les niais, formé par sympathie.
Cet autre enfin, prenant un essor qui lui plaît, Obéit à son goût, et s'érige en valet.
Songe-s-y. Dans ce genre auquel tu te destines, Pour cueillir quelques fleurs à travers mille épines ,
As-tu reçu des cieux ce naturel plaisant,
Cet art, cet heureux don, le don d'être amusant,
La volubilité d'un organe mobile,
Un corps alerte et souple, un esprit rersatile?
Voit-on étinceler dans ton regard mutin,
Et l'amour de l'intrigue, et la soif du butin,
La trahison, l'adresse, et cette effronterie
Dont l'intrépidité sied à la fourberie?
Quelquefois un valet, novice dans son art, De la publique joie ose prendre sa part; Et ne sachant sur lui garder aucun empire, Rit de ce qu'il a dit, ou de ce qu'il va dire. C'est usurper nos droits : le jaloux spectateur S'attriste avec raison du plaisir de l'acteur. Le personnage seul nous plaît et nous étonne; Tout le charme est détruit dès qu'on voit la personne: Ne te livre jamais à ce rire empesé, Et sache être amusant, sans paroître amusé.
Loin cependant l'acteur que son talent ennuie; Il doit être chassé de la cour de Thalie. C'est un hibou qui vient, sous des berceaux naissants, Effrayer Philomèle, et troubler ses accents. L'ingénieux Armand, ce Nestor du théâtre, Oublié par le temps, étoit encor folâtre. Que j'aimois son adresse et sa naïveté! Son œil étinceloit du feu de la gaîté; Mais, rempli de l'objet qu'il avoit à nous peindre, Sous un flegme éloquent il savoit la contraindre.
Au plaisir qu'il donnoit il savoit se borner, Et sans montrer le sien, le laissoit soupçonner.
Ainsi qu'un jour nouveau suit le jour qui s'efface, Lorsqu'un talent s'éclipse, un autre le remplace. Poisson, qui si long-temps amusa tout Paris, Descendoit dans la tombe, escorté par les ris. Préville vient, paroît, il ranime la scène; Et Momus aisément fait oublier Silène.
Pré ville!... Ennuis, fuyez; fuyez, soucis affreux; Son nom est un signal pour rallier les jeux. Les Muses m'ont appris qu'une douce démence, Qu'un rire universel a fêté sa naissance. Mille sylphes légers, soulevant le rideau, Se jouoient et dansoient autour de son berceau. Il reçut le grelot des mains de la Folie; En bégayant encore, il vola vers Thalie. Pour lui seul la nature est sans déguisement, Comme la jeune amante aux yeux de son amant. Acteur ingénieux, je te dois cet hommage; Ainsi que nos plaisirs, ces vers sont ton ouvrage. Que du lierre immortel ton front soit décoré; Qui fait rire son siècle en doit être adoré.
Pour les rôles d'amants si l'instinct vous décide, Servez-vous à vous-même et de juge et de guide. Dans cet emploi brillant peu d'acteurs sont parfaits : Adorés sur la scène , il leur faut des attraits , Un abord séduisant, un regard vif et tendre, Un silence qui parle, et qui se fasse entendre,
Le son de voix touchant, le maintien gracieux,
L'art de flatter l'oreille et de charmer les yeux.
Savez-vous ce que peut un éloquent sourire?
Tous ces riens de l'amour, savez-vous les bien dire ?
Pour le représenter, avez-vous ses appas?
Il enlaidit toujours ceux qu'il n'embellit pas.
Gharmant,vous n'avez rien et vous devez tout craindre,
Si vous ignorez l'art d'exprimer et de peindre,
De produire au dehors ces orages du cœur,
Ces mouvements secrets, ces instants de fureur,
Ces rapides retours, cette brûlante ivresse,
Les transports de l'amour et sa délicatesse.
Un rôle est à la fois tendre, emporté, jaloux :
Ces contrastes frappants, il faut les rendre tous.
Paisible adorateur, là, bornez-vous à plaire;
Ici, que votre front s'enflamme de colère.
Sachez surtout, sachez comment, d'un œil serein,
On vient rendre un portrait que l'on reprend soudain,
Comme on traite un objet que l'on croit infidèle,
De quel air on lui jure une haine immortelle,
Avec quelle contrainte on feint d'autres amours,
Et comment on le quitte, en revenant toujours.
Evitez cependant une chaleur factice,
Qui séduit quelquefois, et vit par artifice;
Tous ces trépignements et des pieds et des mains,
Convulsions de l'art, grimaces de pantins.
Dans ces vains mouVements qu'on prend pour de la flamme,
N'allez point sur la scène éparpiller votre ame.
Ces gestes embrouillés, toujours hors de saison, Ne sont qu'un froid dédale où se perd la raison.
Un acteur (*) a paru, plein d'ame et de finesse; Il sent avec chaleur, exprime avec justesse : Pour briller, pour séduire , il a mille secrets , Et créa des moyens qu'on ne connut jamais. Transportant dans son jeu l'ivresse de son âge, Il a su des amants rajeunir le langage, Des rôles langoureux anime la fadeur, Fait sourire l'esprit, et sait parler au cœur.
Aimez-vous mieux jouer et corriger ces êtres, Automates brillants, qu'on nomme petits-maîtres? Portez la tête haute, ayez l'air éventé, La voix impérieuse, et le ton apprêté.
Que votre œil clignotant, et foible en apparence, Sur les objets voisins tombe avec indolence : Que tout votre maintien semble nous annoncer Qu'au sexe incessamment vous allez renoncer, Que chaque jour pour vous fait éclore une intrigue, Qu'un plaisir trop goûté dégénère en fatigue; Et paroissez, enfin, excédé de vos nœuds, Accablé de faveurs, et bien las d'être heureux.
Mais ce ton, ces dehors exigent de l'étude. Pour contrefaire un fat, il faut de l'habitude. Voyez nos élégants, et nos gens du bel air; C'est aux plaines du ciel que se forme l'éclair. Allez, et parcourez ce magique théâtre
(*) Molé.
D'un monde qui se hait, et pourtant s'idolâtre.
Étudiez à fond l'art des frivolités,
Le savant persiflage, et les mots usités;
De vos cercles bourgeois franchissez les ténèbres,
Obtenez quelques mois de nos femmes célèbres;
Leur entretien, utile à vos sens rajeunis,
Vous enluminera du moderne vernis.
Instruisez-vous des soins, des égards que mérite
La femme que l'on prend, et celle que l'on quitte.
Dissertez sans objet, riez avec ennui:
Le monde est sot et vain; soyez sot avec lui,
Et revenez, tout fier de cent grâces nouvelles,
De leurs propres travers amuser vos modèles.
C'est ainsi que l'abeille, aux approches du jour,
Vole dans les jardins et les prés d'alentour;
Et disputant la rose au jeune amant de Flore,
Lorsqu'elle a butiné les dons qu'il fait éclore,
Revient dans son asile obscur et parfumé,
Déposer le trésor du miel qu'elle a formé.
De la scène échappé, Baron, jeune et frivole, Dans les cercles admis, en paroissoit l'idole. Les plus fières beautés se disputoient ses vœux; C'étoit Agamemnon que l'on rendoit heureux; Et toujours souverain aux pieds de ses maîtresses, Sur sa liste galante il compta des duchesses. Mais craignez d'abuser d'un conseil imprudent. L'acteur n'est plus qu'un sot, s'il devient impudent. Notre foiblesse à tort le flatte et le ménage,
Si la fatuité survit au personnage.
Votre état est de plaire, et non de protéger. Redoutez le public, il aime à se venger. Lorsqu'on veut s'élever il faut savoir descendre. D'un puéril orgueil que pouvez-vous attendre, Quand le premier valet se rit de vos hauteurs, Et va, pour son argent, siffler ses protecteurs?
Toi qui prétends briller dans les scènes burlesques, D'un monde moins poli consulte les grotesques : De nos originaux folâtre observateur, Joins l'étude du sage aux talents de l'acteur. Viens , parcours tous les lieux où le peuple déploie , Autour d'un ais brisé , son humeur ou sa joie. Prends cette humble escabelle, ose, et vide avec lui Ce broc de vin fumeux, arrivé d'aujourd'hui. De ces mortels grossiers apprends l'art de nous plaire ; Tous leurs traits sont frappants, et rien ne les altère. Ici, c'est un vieillard de rides sillonné, Et d'un essaim d'enfants toujours environné. Courbant son corps usé sur un bâton rustique, Il se fait craindre encor par sa gaîté caustique. Chacun à ses dépens veut en vain s'égayer; Des rieurs prévenus il rit tout le premier. Voyez-vous ce Silène, au dos rond et convexe, Heurter tous ses voisins de son pas circonflexe, Injurier cet arbre, et, prêt à trébucher, Manquer toujours le but qu'il va toujours chercher? Plus loin, deux champions furieux, hors d'haleine,
5o LA COMÉDIE.
S'arment, les poings fermés, pour quelque grosse Hélène. Tel objet est choquant dans la réalité, Qui plaît au spectateur, s'il est bien imité. Vadé, pour achever ses esquisses fidèles, Dans tous les carrefours poursuivoit ses modèles; De cetostume agreste ingénu partisan, Interrogeoit le pâtre, abordoit l'artisan. Jaloux de la saisir sans masque et sans parure, Jusques aux Porcherons il chercha la nature. Étoit-il au village, il en traçoit les mœurs, Trinquoit, pour les mieux peindre, avec des racoleurs; Et changeant, chaque jour, de ton et de palette, Crayonna sur un port Jérôme et Fanchonnette.
Ces aimables mortels dont les noms adorés Sont aux fastes des jeux pour jamais consacrés, Arbitres délicats des plaisirs de l'autre âge, De la divine orgie avoient admis l'usage, Chez les Aubry du temps passoient des jours entiers, Et puisoient dans le vin l'oubli des créanciers. Craignez de travestir, baladins subalternes, Ces libertins titrés en buveurs de tavernes. Faites-en des Chaulieux et des Anacréons, A qui tous les Amours ont servi d'échansons. Que toujours, à travers les brouillards de l'ivresse, Malgré tous vos écarts, le courtisan paroisse; Et ne confondez point, dans vos pesants croquis, Le délire d'un rustre et celui d'un marquis. Bellecour de ces traits a saisi la finesse.
CHANT IL 5ï
Son bachique enjoûment n'est jamais sans noblesse; Soit que, quittant la table, encor tout délabré, D'un essaim de buveurs il revienne entouré, Etourdir un vieillard par des discours sans suite, Et lui balbutier des leçons de conduite, Ou soit que , plus rassis , et gaîment indiscret , Il démasque en riant l'usurier Turcaret.
Vous que l'âge a mûris et rendus plus sévères, Essayez vos talents dans les rôles de pères. C'est là qu'enfin Thalie ose élever la voix, Et que le cœur ému peut reprendre ses droits. Acquérez ce maintien, ce débit plein d'aisance, Et ces tons assurés, fruits de l'expérience. Soyez dur, inquiet, défiant dans Simon, Dans Licandre imposant, tendre dans Euphémon. Modérez votre voix , qu'elle parte de l'ame. Il faut que sans éclat votre jeu nous enflamme. D'un geste toujours simple appuyez vos discours: L'auguste vérité n'a pas besoin d'atours. Si cependant un fils contre lui vous anime, Eclatez, soyez ferme, éloquent, et sublime. Offrez-nous, à l'aspect de ce fils criminel, Toute la majesté du courroux paternel : Excitez les sanglots, faites couler les larmes, De la nature en pleurs déployez tous les charmes; Transmettez-nous votre ame, et que le spectateur Puisse applaudir au père en oubliant l'acteur.
Vous, reines du théâtre où l'amour vous appelle,
L'orgueil de vous instruire a réveillé mon zèle. Je n'ai point au hasard confondu mes couleurs; Économe prudent, j'ai réservé les fleurs. Muse, couronne- toi d'une palme nouvelle : La beauté te sourit, il faut chanter pour elle. Pour t'en faire écouter, forme de plus doux sons; Elle veut des conseils, et non pas des leçons. On ne peut l'éclairer quand on ne peut lui plaire. Dirige ses talents , mais d'une main légère. C'est ainsi que l'on voit les flexibles ciseaux De l'arbre aux fruits dorés arrondir les rameaux.
Œil rusé, taille leste, et langues indiscrètes; Ce qu'il faut aux valets, il le faut aux soubrettes. Par l'organe surtout elles doivent briller, Agir presque toujours, et toujours babiller; Ou du moins, se taisant avec impatience, Par un geste indiscret échauffer leur silence. Qu'elles se gardent bien de charger leurs tableaux; Nous voulons des Teniers, et non pas des Calots. Le vain effort de l'art annonce une ame aride. Alors qu'il est contraint, le rire est insipide. Camille, aux yeux charmés de Zéphire surpris, Couroit sur les moissons sans courber les épis.
Ah! si la scène encore offroit à notre vue Cette actrice adorée et trop tôt disparue, Qui par son enjoûment savoit tout animer, Et que, pour son éloge, il suffit de nommer!... Je vous dirois: Sans cesse ayez les yeux sur elle;
Et je croirois tout dire, en l'offrant pour modèle.
Il me semble la voir, l'œil brillant de gaîté, Parler, agir, marcher avec légèreté; Piquante sans apprêt, et vive sans grimace, A chaque mouvement acquérir une grâce; Sourire, s'exprimer, se taire avec esprit; Joindre le jeu muet à l'éclair du débit; Nuancer tous ses tons, varier sa figure, Rendre l'art naturel, et parer la nature. Lise, avec un œil morne, un air digne et hautain, Et les traits allongés d'un visage romain, A ceint le tablier de Rose ou de Justine : Froidement minaudière, elle croit être fine. D'abord qu'elle paroît, on se sent attristé, On ne partage point sa pénible gaîté; Elle parcourt sans grâce un cercle monotone; Son rire grimacier n'en impose à personne : Quand l'automate agit, le spectateur galant Applaudit au ressort, mais non pas au talent.
Paris, à chaque pas, nous offre cent coquettes, Ivres d'un fol encens, volages, indiscrètes. O vous, qui sous leurs traits voulez nous enflammer, A jouer leurs travers, l'art seul peut vous former. Attendez que le temps, maître tardif et sage, Du monde et des plaisirs vous ait appris l'usage. Saisissez la saison de la maturité, Ce moment dangereux, le soir de la beauté. Pour nous fixer alors il est mille artifices,
Et le jeu des vapeurs et celui des caprices.
D'un geste ou d'un souris combinez la valeur;
Commandez à vos yeux de feindre la douleur,
Le plaisir, le dédain, et la mélancolie,
La raison quelquefois, et souvent la folie;
Et vous viendrez alors reproduire à nos yeux
L'amante qui d'Alceste a captivé les vœux.
Combien, dans ces tableaux, me semble intéressante
Cette actrice, à la fois noble, sage, et décente,
Qui sait tout détailler, et ne refroidit rien,
Assujettit au goût ses tons et son maintien,
Et qui, fidèle au vrai , sans nuire au vraisemblable,
Toujours ingénieuse, est toujours raisonnable!
Si, dans son vol jaloux, l'impitoyable Temps A marqué sur vos fronts le ravage des ans, N'allez point dédaigner nos folles Céliantes, Et nos Escarbagnas, et nos vieilles amantes. Ces rôles épineux, dont la charge déplaît, Quand Drouin les remplit ont encor leur effet. Vous y pouvez de l'art déployer les richesses : Leurs traits sont plus marqués, mais ils ont leurs finesses. Affectez quelquefois un sourire enfantin; Qu'une rose en bouton parfume votre sein, Et de quelques pompons ornant votre coiffure, De la beauté naissante empruntez la parure. Mais, pour nous égayer, ne nous révoltez pas, N'enrubanez point trop vos burlesques appas. Dans vos plus grands excès soyez prudente et sage,
Baissez de vos cheveux le double ou triple étage, Élaguez ce panier, rognez cet éventail, Et n'ayez point enfin l'air d'un épouvantail.
Les rôles ingénus veulent de la décence. L'actrice s'embellit par un air d'innocence. L'amour doit y briller, mais doux et désarmé : Songez qu'il vient de naître, et qu'il n'est point formé. Le soleil, en naissant, n'échauffe point encore, Et semble se jouer sur les monts qu'il colore. Exprimez dans vos yeux l'enfance du désir, Et d'un cœur étonné qui s'éveille au plaisir. Il faut que votre voix, en peignant votre flamme, En sons mélodieux se fasse entendre à l'ame. Offrez-nous, s'il se peut, ce timide embarras Que donne la nature , et qu'on n'imite pas , Ce front baissé toujours, et qui rougit sans cesse, Cette grâce naïve, atour de la jeunesse: Àh! ne l'offusquez point par de vains ornements. Une rose suffit pour orner le printemps.
Nous représentez-vous la tendre Zénéide, Qui s'indigne et gémit sous un masque perfide? Marquez-nous ce dépit et ce ressentiment : C'est une nymphe en pleurs, qu'outrage son amant, Qui résiste, qui craint de le voir infidèle, Qu'il soupçonne être laide, et qui sait qu'elle est belle. Quel voile peut cacher ces douloureux combats, Et l'orgueil d'une amante, et surtout ses appas? Que votre jeu soit vif, qu'il peigne vos alarmes,
Et qu'à travers le masque on découvre vos charmes. Dans Lucinde surtout variez vos tableaux : Chaque scène y produit des sentiments nouveaux.
Quel souvenir cruel se mêle à ces images! Le talent qui n'est plus veut encor des hommages. Tendre Guéant (*), mon cœur ne t'oublîra jamais. Puissé-je dans mes vers ranimer tes attraits! Combien elle étoit simple, intéressante, et belle! Amour, tu t'en souviens, tu lui restas fidèle. La douce illusion accompagnoit ses pas; Les Grâces l'inspiroient, et ne la quittoient pas. Amour, grâces, beauté, rien ne la put défendre : La tombe s'entr'ouvrit, il fallut y descendre: Ainsi l'étoile brille, et bientôt à nos yeux En mourantes clartés semble quitter les cieux. Que dis-je! elle respire : il est d'heureux ombrages, Asiles des héros, des belles, et des sages. Sous ces berceaux riants et fermés aux douleurs, Près de Ninon peut-être elle cueille des fleurs; Peut-être qu'à Maurice (**), élevé sur un trône,
(*) On sera peut-être surpris de ne pas trouver ici le nom de mademoiselle Gaussin, qui excelloit dans les rôles dont il s'agit. J'ai craint la monotonie de la louange répétée. Mademoiselle Guéant n'étoit que l'élève de cette actrice célèbre, mais promettoit de devenir sa rivale. Un organe enchanteur, une figure charmante , toute la séduction de l'ingénuité , tels furent ses titres , et les motifs de mes éloges.
(**) Le maréchal de Saxe.
De myrte et de lauriers elle offre une couronne, Se rappelle des vers qu'il lui fait déclamer, Et n'envie aux mortels que le plaisir d'aimer...
Mais quoi ! quelle beauté s'avance sur la scène ? Le sentiment conduit sa démarche incertaine. Sa voix se développe en sons doux et flatteurs; Qu'elle sait bien trouver la route de nos cœurs ! Charmante Doligni, puis-je te méconnoître, Toi , si chère à l'Amour, que tu braves peut-être ? Poursuis; ce dieu léger, qui brigue tes faveurs, Séduit par les attraits, est fixé par les mœurs.
L'art n'est point dégradé, lorsqu'il se multiplie. On élève partout des temples a Thalie.
Vous qui nous amusez par d'utiles travaux, Dans un monde brillant vous trouvez des rivaux. Quel triomphe pour vous ! Sous ces lambris tranquilles Où la grandeur s'échappe et s'enfuit loin des villes , Dès que Flore a près d'elle assemblé les Zéphyrs, Mille jeunes beautés, qu'unissent les plaisirs, Au grand jour du théâtre osant risquer leurs charmes, Y savent exciter ou les ris ou les larmes. La scène quelquefois rassemble deux amants, Gênés dans leurs désirs et dans leurs sentiments. Voyez comme leur joie éclate et se décèle ! Voyez quel doux rayon dans leurs yeux étincèle ! Malgré l'aimable dieu qui seul les fait agir, Commandés par leur rôle, ils n'ont point à rougir. Ils peuvent librement, sans craindre pour leur flamme,
Se parler en public des secrets de leur ame.
Ce n'est que pour eux seuls que brille un si beau jour;
Et la décence même applaudit à l'amour.
Le plaisir m'égaroit; la raison me ramène. Muses, dont le pinceau peut enrichir la scène, Joignez à mes essais vos efforts plus certains. Pour former des acteurs il faut des écrivains. Tel qui, depuis long-temps, rampoit foible et timide, Dans des rôles nouveaux a pris un vol rapide. Remettez sous nos yeux le tableau de nos mœurs ; Badinez avec nous pour nous rendre meilleurs. Qui retient vos crayons? Quels seroient vos scrupules? Molière est sous la fombe, et non les ridicules. Oui, chaque âge a les siens, vrais, caractérisés: Ceux-là sont apparents, ceux-ci mal déguisés. Il faut leur arracher cette enveloppe obscure; Il faut à chaque siècle assigner sa figure. Avec des traits divers, le nôtre a ses Orgons; Il a ses imposteurs, il a ses Harpagons. La nature en créant toujours se renouvelle : Les vices, les travers sont variés comme elle. Observez, parcourez et la ville et la cour; Dans nos cœurs, en riant, venez porter le jour. Quel léger tourbillon va, vient, revient, et roule? Dieux ! que d'originaux se présentent en foule ! Yoycz-vous celui-ci, fier et bas à la fois, Tristement abruti dans son faste bourgeois ? Cet autre, embarrassé de sa vainc richesse,
Qui cherche en vain ses sens usés par la mollesse, S'ennuie au sein des arts qu'il rassemble à grands frais, Dîne, soupe, s'endort au son des clarinets, A sa meute, sa troupe, et surtout sa musique, Fatigue tout le jour son ame léthargique, Et retombe le soir, en bâillant de nouveau, Sur un lit d'édredon , qui lui sert de tombeau ? Transportez à nos yeux la jeune courtisane, Qui, fille de l'amour, le sert et le profane, Avec grâce sourit, intrigue savamment, Désespère avec art, et trahit décemment; Ce protecteur banal, entouré de Thersites, Et qui pour ses amis compte ses parasites ; Ou ce présomptueux, ivre de ses talents, Qui regarde en pitié jusqu'à ses partisans, Et d'un œil prophétique, où le dédain repose, Dans les siècles futurs lit son apothéose. Alors je cueillerai le fruit de mes leçons. Qu'un Molière s'élève, il naîtra des Barons.
i:i?i?iJ*S*W?«f*9S-5;Sî«?-«»SÏ*?SMi?*î*«*«='ï«ï««S9*'»**'5*'-*
JLJescends, viens m'inspirer, savante Polymnie, Viens m'ouvrir les trésors de l'auguste harmonie. Tu m'exauces : déjà tous les chantres des bois, Te saluant en chœur, accompagnent ma voix. L'onde de ces ruisseaux plus doucement murmure : Zéphyr plus mollement frémit sous la verdure. Les roseaux de Syrinx, changés en instrument, Vont moduler des airs sous les doigts d'un amant, Cet arbuste est plaintif, cette grotte sonore : La parole n'est plus et retentit encore. Dans le calme enchanteur d'un loisir studieux, O déesse ! j'entends la musique des cieux. La terre a ses accents, et les airs lui répondent; Les astres dans leurs cours jamais ne se confondent,
6i L'OPÉRA.
Les mondes, entraînés par leurs ressorts secrets,
Toujours en mouvement, ne se heurtent jamais.
Paroissant opposés, ils ont leur sympathie :
Dans l'accord général chacun a sa partie ;
Et les êtres, unis par ton art créateur,
Forment un grand concert, digne de leur auteur.
Mais daigne enfin, quittant cette sphère hardie, Assigner des leçons à notre mélodie.
De la scène lyrique, objet de mes travaux, Étale à mes regards les magiques tableaux. Dis-moi par quels secours, le chant, plein de ta flamme, Peut s'ouvrir par l'oreille un chemin jusqu'à l'ame; Ce qu'il doit emprunter, pour accroître son feu, De l'esprit, de la force, et des grâces du jeu.
Vous qui sur ce théâtre oserez vous produire, Reçûtes-vous des traits assortis pour séduire , N'allez point, sur la scène usurpant un autel, Faire siffler un dieu sous les traits d'un mortel. Le monde où vous entrez est peuplé de déesses : L'Amour en folâtrant y choisit ses prêtresses. Avec des traits flétris, un teint jaune et plombé, Pourrez-vous , sans rougir, prendre le nomd'Hébé? D'un œil indifférent verrai-je une mulâtre Appliquer à Vénus sa couleur olivâtre; Dans un char transparent, par des cygnes traîné, Fendre les airs , aux yeux de Paphos étonné , Et rappeler en vain cet enfant volontaire, Qui s'est allé cacher à l'aspect de sa mère?
Que Flore à mes regards n'ose jamais s'offrir, Sans me faire envier le bonheur de Zéphyr. Sa bouche au doux souris doit être aussi vermeille Que les boutons de rose épars dans sa corbeille. L'amante de Tithon, pour fixer nos amours, Doit avoir la fraîcheur du matin des beaux jours; Et sous les pampres verts dont Bacchus se couronne, Le plaisir doit briller dans les yeux d'Erigone.
Que la taille et le port soient toujours adaptés Aux rôles différents que vous représentez. Des colosses hautains, dont l'Amour fuit les traces, Pourront-ils badiner sur le corset des Grâces? La naine pourra-t-elle, avec l'air enfantin, Me retracer Pallas une lance à la main ? Et l'orgueil menaçant d'une reine en colère , Conviendrait-il au front d'une simple bergère ?
Sachez, quand il le faut, varier votre ton, Sévère dans Diane, emporté dans Junon.
Vous surtout qui voulez, dans vos fureurs lyriques, Ressusciter pour nous ces paladins antiques, Tous ces illustres fous , ces héros fabuleux , Soyez, à nos regards, gigantesques comme eux. C'est peu de m'étaler une jeunesse aimable; Je hais un Amadis, s'il n'est point formidable.
Quand Roland déracine, en ses fougueux accès, Ces chênes orgueilleux , ornements des forêts , Je veux que, déployant une haute stature, Il enrichisse l'art des dons de la nature.
S'il n'en impose point à l'œil du spectateur, Si je ne confonds point le modèle et l'acteur, D'un tableau sans effet bientôt je me détache; Je ne vois qu'un enfant caché sous un panache, Et dont le foible bras, fidèle à sa leçon, Renverse avec fracas des arbres de carton. En vain son œil menace, et sa main est armée; Je cherche le héros, et je ris du pygmée.
Par la seule raison mon esprit enchanté, Cherche dans le prestige un air de vérité.
Pour nous rendre les traits d'Adonis ou d'Alcide, Le genre de vos voix peut vous servir de guide. Des sons frêles et doux seroient choquants et faux Dans la bouche du dieu qui gourmande les flots. Ces organes sont faits pour briller dans des fêtes; C'est d'un ton foudroyant que l'on parle aux tempêtes. Quand les vents déchaînés mugissent une fois, Ils ne s'apaisent point avec des porte-voix ; Et Jupiter lui-même, armé de son tonnerre, Se verroit, dans sa gloire, insulté du parterre, S'il venoit, s'annonçant par un timbre argentin, Prononcer en fausset les arrêts du Destin.
Mais c'est peu de la voix, c'est peu de la figure, Si vous ignorez l'art d'achever l'imposture, De parer ces présents, d'y joindre l'action, Et cette vérité, d'où naît l'illusion.
Dans ce ressort trop dur mettez plus de mollesse: Ces muscles trop tendus ont besoin de souplesse.
La grâce et la beauté d'un athlète vainqueur Sont dans l'usage adroit de sa mâle vigueur. Faites-vous, il le faut, une secrète étude De chaque mouvement et de chaque attitude. Instruits par la nature , apprenez à l'orner ; Sur le théâtre enfin sachez vous dessiner.
C'est par là que Chassé régna sur votre scène, Et partage le trône où s'assied Melpomène.
Prête à favoriser vos utiles efforts, La peinture a pour vous déroulé ses trésors. Des grands maîtres de l'art consultez les ouvrages, Voyez-y nos héros vivre dans leurs images.
L'un, pâlissant de rage, arrachant ses cheveux, Semble frapper la terre et maudire les cieux: L'autre, plus recueilli dans ses sombres alarmes, De son œil consterné laisse tomber des larmes. Ici, c'est un amant vengeant ses feux trahis : Là, c'est un père en pleurs qui réclame son fils. Dans sa noble fureur, voyez comment Achille Est fier et menaçant, quoiqu'il reste immobile. Quelle ame dans ce calme et quel emportement ! Chaque fibre, à mes yeux, exprime un sentiment. Mais auprès de Vénus que devient son audace : La fureur disparoît, et l'amour la remplace. Entre des bras d'albâtre à tout moment pressé, Sur le sein qu'il caresse il languit renversé ; Son regard est brûlant, son ame est éperdue: Aux lèvres de Cypris sa bouche est suspendue;
Et de son œil guerrier, où brille le désir, Coulent ces pleurs si doux que l'on doit au plaisir.
Raphaël et Rubens ont droit à votre hommage : C'est quand l'acteur peint bien qu'il nous plaît davantage.
Lorsqu'un chantre fameux, une lyre à la main, Exerçoit des accords le pouvoir souverain, Et par une harmonie, ou belliqueuse ou tendre, Maîtrisoit le génie et Famé d'Alexandre, Échauffoit ses transports, l'enivroit tour-à-tour De douleur, de plaisir, de vengeance et d'amour, Lui faisoit à son gré prendre ou quitter les armes, Pousser des cris de rage, ou répandre des larmes; Rallumoit sa fureur contre Persépolis , Ou le précipitoit sur le sein de Thaïs : Puis-je croire qu'alors un front plein d'énergie De ces divers accents n'aidât point la magie ? Les regards de l'Orphée, altiers, sombres, touchants, Feignoient les passions mieux encor que ses chants ; Dans tous ses mouvements respiroit le délire : Son geste, son visage accompagnoit sa lyre; Et de son action l'éloquente chaleur Transmettoit à ses sons la flamme de son cœur.
L'organe le plus beau, privé de cette flamme, Forme un stérile bruit qui ne va point à l'ame.
Que l'organe pourtant ne soit point négligé. Cet utile ressort veut être dirigé.
La nature le donne, et l'art sait le conduire, L'affoiblir ou l'enfler, l'étendre ou le réduire.
Insinuant et doux, quand il faut demander, Terrible et véhément, quand il faut commander; Sourd dans le désespoir, sonore dans la joie, Tantôt il se renferme, et tantôt se déploie. Le ton est tyrannique : il s'y faut asservir ; Mais les inflexions doivent vous obéir.
Selon que l'ame souffre ou que l'ame est contente, L'inflexion doit suivre ou vive ou gémissante. Des sons autour de nous éclatent vainement; Leur plus douce magie est dans le sentiment : Le sentiment fait tout, c'est lui qui me réveille; Par lui l'ame est admise au plaisir de l'oreille; Et je place l'acteur, privé d'un si beau don, Au-dessous du flûteur instruit par Vaucanson.
Notre goût, plus superbe avec plus de justesse, De nos récitatifs accuse la tristesse; Ces modulations, dont le refrain glacé Semble un hymne funèbre au sommeil adressé. Le vrai récitatif, sans appareil frivole, Doit marcher, doit voler, ainsi que la parole. Pour lier l'action ce langage est formé, Et veut être chanté, bien moins que déclamé.
Pourquoi dfenc tous ces cris, ces inflexions lourdes, Ces accents prolongés sur des syllabes sourdes, Ces froids glapissements, qu'on se plaît à filer? Cessez de m'étourdir quand il faut me parler. Quittez cet attirail, cette insipide emphase, L'écueil de notre chant, loin d'en être la base;
Et ne vous piquez plus du fol entêtement
D'endormir le public mélodieusement.
La célèbre Le Maure, honneur de votre scène,
Àsservissoit Euterpe aux lois de Melpomène.
Elle phrasoit son chant, sans jamais le charger :
Ce qui languissoit trop, elle osoit l'abréger.
Ce long récitatif, où l'auditeur sommeille,
Fixoit l'esprit alors, en caressant l'oreille;
Et le drame lyrique, aujourd'hui si traînant,
Avec légèreté couroit au dénoûment.
Réservez, réservez la pompe musicale Pour ces morceaux marqués oîi l'organe s'étale, Où l'ame enfin s'échappe en sons plus véhéments, Et donne un libre essor à tous ses sentiments.
Mais, parmi les écarts d'une voix moins timide, Que le motif de l'air soit toujours votre guide. C'est ainsi qu'un sculpteur, à qui l'art est connu, Sous le voile toujours fait soupçonner le nu.
Dans ce fracas lyrique et ce brillant délire, Par un maintien forcé n'apprêtez point à rire. Craignez de vous borner à des sons éclatants ; Et gardez que vos bras, suspendus trop long-temps, Comme deux contrepoids qu'en l'air irai fil balance, Attendent, pour tomber, la fin d'une cadence.
Sans doute par le chant vous devez nous charmer ; Mais c'est au jeu surtout que je veux vous former.
Toi, qui veux t'emparer des rôles à baguette, Si tu n'as pour talent qu'une audace indiscrète,
Pourras-tu , l'œil en feu , bouleverser les airs , Faire pâlir Hécate, enfler le sein des mers, Et perçant de Pluton le ténébreux domaine , A tes dragons ailés parler en souveraine ? Tes yeux me peindront-ils la rage et la douleur ? Pour évoquer l'enfer, il faut de la chaleur. Ne va point imiter ces sorcières obscures Qui n'ont rien d'infernal, si ce n'est leurs figures; Menacent sans fureur, s'agitent sans transport, Et dont le moindre geste est un pénible effort. Sisyphe, à leur aspect, et transit et succombe: De ses doigts engourdis sa roche échappe, tombe; Et l'ardent Ixion, surpris de frissonner, Sur son axe immobile a fcessé de tourner.
Il faut que, dans son jeu, la redoutable Armide M'attendrisse à la fois, m'échauffe, et m'intimide.
Dans ces riants jardins Renaud est endormi: Ce n'est plus ce guerrier, ce superbe ennemi, Ombragé d'un panache et caché sous des armes; C'est Adonis qui dort, protégé par ses charmes. Armide l'aperçoit, jette un cri de fureur, S'élance, va percer son inflexible cœur... O changement soudain! elle tremble, soupire, Plaint ce jeune héros, le contemple, et l'admire. Trois fois, prêt à frapper, son bras s'est ranimé, Et son bras qui retombe est trois fois désarmé. Son courroux va renaître et va mourir encore : Elle vole à Renaud, le menace, l'adore,
7o L'OPERA.
Laisse aller son poignard, le reprend tour-à-tour;
Et ses derniers transports sont des transports d'amour.
Que ces emportements sont mêlés de tendresse ! Quel contraste frappant de force et de foiblesse ! Que de soupirs brûlants ! que de secrets combats ! Que de cris et d'accents, qui ne se notent pas ! A l'ame seule alors il faut que j'applaudisse : La chanteuse s'éclipse et fait place à l'actrice. Il échappe souvent des sons à la douleur Qui sont faux à l'oreille et sont vrais pour le cœur.
Quand de Psyché, mourante au milieu de l'orage, Arnould (*) les yeux en pleurs me vient offrir l'image , Et frémit sous la nue , où brillent mille éclairs , Puis-je entendre sa voix dans le fracas des airs ? J'aime à voir son effroi lorsque la foudre gronde, Et ses regards errants sur les gouffres de l'onde ; Ses sons plaintifs et sourds me pénètrent d'horreur, Et son silence même ajoute à ma terreur. Grâce à l'illusion, je sens trembler la terre; Cet airain, en roulant, me semble un vrai tonnerre : Ces flots que l'art soulève et sait assujettir Sont des flots écumants, tout prêts à l'engloutir; Et lorsque le flambeau des pâles Euménides Eclaire son désordre et ses grâces timides, J'éprouve sa frayeur, je frissonne, et je croi Entendre tout l'enfer rugir autour de moi.
(*) Actrice qui prouve que le jeu peut suppléer à l'organe.
CHANT III. 7ï
Telle est du grand talent la puissante féerie; Il rend tout vraisemblable, il donne à tout la vie; Il anime la scène, et, pour dicter des lois, À peine a-t-il besoin du secours de la voix.
A ces divers effets comment pourroit prétendre Celle qui,jsur la scène affectant un air tendre, Sensible par corvée, et folle par état, Quand son air est cbanté, sourit au premier fat, Provoque les regards, va mendier l'éloge De ce jeune amateur endormi dans sa loge; Et le cœur gros encor, l'œil de larmes trempé, Arrange, en minaudant, tout le plan d'un soupe?
Que jamais votre esprit ne soit hors de la scène ; Que votre œil au hasard jamais ne se promène. Oubliez des balcons ces muets entretiens ; Vos regards sont distraits, ils détournent les miens. Mais vous qui dans nos chœurs prétendus harmoniques Venez nous étaler vos masses organiques, Et circulairement rangés en espalier, Détonnez de concert pour mieux nous ennuyer; Vous verrai-je toujours, l'esprit et le cœur vides, Hurlant, les bras croisés, vos refrains insipides? Vous est-il défendu de peindre dans vos yeux Ou la tristesse sombre, ou les folâtres jeux ? Pour célébrer Vénus, Cérès, Flore et Pomone, Lorsque le tambourin autour de vous résonne, Sous des berceaux de fleurs lorsque d'heureux amants Entrelacent leur chiffre, et gravent leurs serments ,
Ou que l'ardent vainqueur de l'Indus et du Gange, Une coupe à la main, préside à la vendange; Quand tout est rayonnant du feu de la gaîté, De quel œil soutenir votre immobilité ? Vous gâtez le tableau qui par vous se partage; De grâce, criez moins, et sentez davantage; Et que l'on puisse enfin, sur vos fronts animés, Trouver le sens des vers, par la voix exprimés...
La scène s'embellit : sur des bords solitaires, Je vois se réunir des groupes de bergères. Des bergers amoureux ont volé sur leurs pas; Apollon les appelle à d'aimables combats. Des guirlandes de fleurs ont paré ces musettes. Cent touffes de rubans décorent 'ces houlettes : Déjà de l'art du chant on dispute le prix; Les juges sont Eglé, Silvanire, Chloris; C'est dans leurs jeunes mains que brille la couronne; C'est le goût qui l'obtient, et l'amour qui la donne.
Le goût fut ton génie, ô toi, chantre adoré, Toi (*), moderne Linus," par lui-même inspiré ! Que j'aimois de tes sons l'heureuse symétrie, Leur accord, leur divorce et leur économie! Organe de l'amour auprès de la beauté, Tu versois dans les cœurs la tendre volupté. L'amante en vain s'armoit d'un orgueil inflexible; Elle couroit t'entendre, et revenoit sensible.
(*) Jéliotte.
Plus d'une fois le dieu qui préside aux saisons, Qui fait verdir les prés et jaunir les moissons, Las du céleste ennui, jaloux de nos hommages, Sous les traits d'un berger parut dans nos bocages : Sous ces humbles dehors, heureux et caressé, Il retrouva les cieux dans les regards d'Issé; Et goûtant de deux cœurs la douce sympathie, Fut dieu plus que jamais dans les bras de Clithie. C'est lui sans doute encor qui vient, changeant d'autels, Amuser sous tes traits et charmer les mortels.
Vous qui voulez sortir de la foule profane, Comme lui cultivez et domptez votre organe; Corrigez-en les tons aigres, pesants ou faux; En grâces, comme lui, transformez vos défauts.
Prétendez-vous m'offrir le lever de l'aurore? Que votre foible voix par degrés semble éclore, Et, soudain déployée en sons vifs et brillants, Me retrace du jour les feux étincelants. De l'amour qui gémit qu'elle exprime les peines, Se joue avec ses traits, et roule avec ses chaînes. Peignez-vous un ruisseau ? que vos sons amoureux Coulent avec ses flots, et murmurent comme eux..
Répandez sur vos tons une aimable mollesse : D'un organe d'airain soumettre la rudesse A chanter les plaisirs et les ris ingénus, C'est donner à Vulcain l'écharpe de Vénus. Tel acteur s'applaudit, et se croit sûr de plaire, Qui d'une voix tonnante aborde une bergère.
A peine dans son art il est initié, Et c'est en mugissant qu'il me peint l'amitié. Mettez dans votre chant d'insensibles nuances ; Des airs lents ou pressés marquez les différences. Ce passage est frappant et veut de la vigueur : Là, que l'inflexion expire avec langueur, Et que par le succès votre voix enhardie Ajoute, s'il se peut, à notre mélodie.
Divine mélodie, ame de l'univers, De tes attraits sacrés viens embellir mes vers. Tout ressent ton pouvoir; sur les mers inconstantes Tu retiens l'aquilon dans les voiles flottantes. Tu ravis, tu soumets les habitants des eaux, Et ces hôtes ailés qui peuplent nos berceaux. L'amphion des forêts, tandis que tout sommeille, Prolonge en ton honneur son amoureuse veille, Et seul sur un rameau, dans le calme des nuits, Il aime à moduler ses douloureux ennuis. Tes lois ont adouci les mœurs les plus sauvages; Quel antre inhabité, quels horribles rivages N'ont pas été frappés par d'agréables sons ? Le plus barbare écho répéta des chansons. Dès qu'il entend frémir la trompette guerrière, Le coursier inquiet lève sa tête altière , Hennit, blanchit le mors, dresse ses crins mouvants. Et s'élance aux combats, plus léger que les vents. De l'homme infortuné tu suspends la misère; Tu rends le travail doux, et la peine légère.
Que font tant de mortels en proie aux noirs chagrins, Et que le ciel condamne à souffrir nos dédains; Le moissonneur actif que le soleil dévore , Le berger dans la plaine errant avant l'aurore ? Que fait le forgeron soulevant ses marteaux , Le vigneron brûlé sur ses ardents coteaux, Le captif dans les fers, le nautonnier sur l'onde, L'esclave enseveli dans la mine profonde, Le timide indigent dans son obscur réduit ? Ils chantent: l'heure vole, et la douleur s'enfuit.
Jeune et discret amant, toi qui, dans ton ivresse, N'as pu fléchir encor ton injuste maîtresse : Dans le mois qui nourrit nos frêles rejetons, Et voit poindre les fleurs à travers leurs boutons, Sur la scène des champs n'oses-tu la conduire ? La nature est si belle à son premier sourire ! Qu'avec toi ton Eglé contemple ces tableaux, Et l'émail dès vallons , et l'argent des ruisseaux : Dans cet enchantement, que sa main se repose Sur ce frais velouté qui décore la rose ; Qu'elle puisse à longs traits en respirer l'odeur : Le plaisir de ses sens va passer dans son cœur. Si de tous ces attraits elle osoit se défendre, Joins-y la volupté d'un chant flexible et tendre : Tu l'entendras bientôt en secret soupirer... Et je laisse à l'amour le soin de t'éclairer. L'art des sons n'est que l'art d'émouvoir et de plaire ; C'est le plus doux secret pour vaincre une bergère :
Mais bannissez l'apprêt; il nous glace; et le chant, S'il est maniéré, cesse d'être touchant. Évitez avec soin la molle afféterie; Qu'avec légèreté votre voix se varie.
Jaloux de l'embellir, craignez de la forcer; Un organe contraint ne peut intéresser.
Soyez vrai, naturel; c'est la première grâce, Et celle qu'on poursuit dégénère en grimace.
Pour illustrer votre art, respectez dans vos jeux Le palais des héros et le temple des dieux. Du trône où siège Euterpe il ne faut point descendre. Sans indignation puis-je voir, puis-je entendre Naziller Arlequin, grimacer Pantalon, Où tonnoit Jupiter, où chantoit Apollon? En secret indigné que sa scène avilie Se fût prostituée aux bouffons d'Italie ; Que le François, trompé par un charme nouveau, Eût pour leurs vains fredons abandonné Rameau; Ce dieu voulut punir ce transport idolâtre, Et, chargeant d'un carquois ses épaules d'albâtre, Les yeux étincelants, la fureur dans le sein, Aux antres de Lemnos il descend chez Vulcain (*). L'immortel, tout noirci de feux et de fumée, Attisoit de ses mains la fournaise allumée; Mais il ne forgeoit plus ces instruments guerriers,
(*) J'ai cru que l'incendie de l'Opéra pouvoit fournir un épisode agréable pour terminer ce chant.
Ces tonnerres de Mars, ces vastes boucliers, Où l'air semble fluide, où Tonde dans sa spbère Coule, et sert mollement de ceinture à la terre. L'enclume retentit sous de plus doux travaux, Il y frappe des dards pour l'enfant de Paphos. Vulcain, dit Apollon, on profane mon culte; Sur mes autels souillés chaque jour on m'insulte. Venge-moi. Tout-à-coup dans les bruyants fourneaux Des cyclopes ailés allument cent flambeaux; Ils volent, et déjà leur cohorte enhardie Sur les faîtes du temple a lancé l'incendie. Le croissant de Phébé, la conque de Cypris, La guirlande de Flore et l'arc brillant d'Iris, Des champs Elysiens l'immortelle parure , Les zéphyrs, les ruisseaux, les fleurs et la verdure, Les superbes forêts, les rapides torrents, Du souverain des mers les palais transparents, Hélas, tout est détruit! on parcourt les ruines: Là chantoient les plaisirs et les grâces badines. Le Mierre (*), prodiguant les charmes de sa voix, Là, disputoit le prix aux sirènes des bois. Ici l'aimable Arnould exerçoit son empire, Et nous intéressoit aux pleurs de Télaïre.
Euterpe cependant, pour nous dicter ses lois, Rentre dans son asile, et reprend tous ses droits.
(*) Madame L'Arrivée.