SCENE PREMIERE
MARCIE, BARSINE..
BARSIIE.
Oous ces vastes parvis consacrés à Bellone, Dans ces lieux révérés que la crainte environne , Quels dieux guident vos pas?
Ceux de qui les regards
joa RÉGULUS,
Sont quelquefois en cor tournés vers nos remparts ;
Tous les dieux protecteurs de la race d'Enée,
Dont ils ont garanti la haute destinée ;
Les dieux de Régulus.
BARSIWE.
Un lustre est écoulé, Depuis que, loin de vous, il languit exilé. Ont-ils brisé ses fers ?
MARCIE
Que me dis-tu, cruelle?
Ah ! loin de m'alarmer, encourage mon zèle. Je ne sais quel espoir, bien cher à ma douleur, Par ses illusions vient consoler mon cœur. On attend aujourd'hui l'envoyé de Carthage : Mais ( telles sont nos lois, tel est l'antique usage ) Dans l'enceinte de Rome il ne peut être admis ; Rome n'ouvre ses murs qu'à des sujets soumis. Sous ce portique auguste on consent à l'entendre : Les sénateurs mandés doivent bientôt s'y rendre. J'ai devancé leurs pas, je cherche Manlius, Et mes pleurs vont encor parler pour Régulus : Je veux savoir enfin le sort qu'on lui destine!
B A.RSINE.
Quoi, toujours suppliante!...
MARCIE
Il n'importe... Ah ! Barsine, Cédons à nos destins : ils ne sont plus ces temps Où j'osois respirer un légitime encens ,
TRAGÉDIE. io3
Ces jours où Régulus, domptant jusqu'à l'envie, Illustroit à la fois sa femme et sa patrie. Le rapport inégal de ses ans et des miens Ne fut point un obstacle à de si beaux liens ; Et mon ame, séduite au bruit de son courage, En comptant ses lauriers n'aperçut point son âge. Au sortir d'un long siège, où son noble secours Avoit sauvé la vie à l'auteur de mes jours, Il revint précédé d'une pompe guerrière : J'épousai le vainqueur, et j'acquittai mon père. Régulus m'adoroit, et me plut à son tour : C'étoit un sentiment... au-dessus de l'amour ! Quels transports, quelle joie ont marqué la naissance De ce fils, ce cher fils, notre unique espérance! Je voyois mon époux, au retour des combats, Sourire à cet enfant caressé dans mes bras, Nous prodiguer les soins d'une ame simple et pure , Et déposer sa gloire au sein de la nature. Pouvois-je alors prévoir un sinistre avenir, Et que de si beaux jours dussent sitôt finir? Absente de nos murs, tu ne vis point, Rarsine, De mes profonds ennuis la fatale origine. Après cinq ans de paix et d'un hymen heureux , La haine dans Carthage alluma tous ses feux. Il fallut , assurant la fortune publique , Détourner les complots que méditoit l'Afrique. Sans briguer cet emploi, modeste et renfermé, Parmi tous ses rivaux, Régulus fut nommé.
io4 RÉGULUS,
Il vint me l'annoncer : son front plein de noblesse
Imposa, malgré moi, silence à ma foiblesse.
Par sa mâle constance étonnant mes esprits,
Sans verser une larme il embrassa son fils.
Il partit ; mais bientôt sa prompte renommée
Fit connoître l'orgueil à mon ame charmée.
De ses nombreux exploits dévorant les récits,
Rome tournoit vers moi ses regards attendris.
Le nom de mon époux, sa valeur fortunée,
Au bonheur de l'état joignoient ma destinée.
Quel changement, hélas, dans son sort et le mien!
Régulus est esclave, et je ne suis plus rien.
Régulus est esclave ! ah , dieux ! 6 sort funeste !
Un regret éternel est tout ce qui me reste.
Plus d'honneurs , plus de rang , lorsqu'il est dans les fers.
Partager loin de lui l'horreur de ses revers,
Sentir tous les degrés de sa longue infortune,
Fatiguer les Romains de ma plainte importune,
Assiéger le conseil, pleurer avec mon fils;
Voilà tous mes devoirs, je les ai tous remplis.
BARSINE.
Le consul peut beaucoup; et sa faveur...
M ARCIE.
Écoute.
L'austère Manlius est généreux, sans doute: Rome le croit au moins, et je n'ose penser Qu'au projet de me nuire il ait pu s'abaisser; Cependant (avec toi je roûgirois de feindre)
TRAGÉDIE. io5
Sans le juger encor, tout me force à le craindre. Dans le fond de mon ame, un secret mouvement, Contre lui, malgré moi, dépose à tout moment. J'estime en ses pareils la valeur, la prudence, La haine des tyrans, la noble indépendance; Mais non l'atrocité de ces tristes vertus , Pures dans leur principe, affreuses par l'abus; Ces mornes préjugés, ce fier patriotisme, Qui détruit le bonheur, et n'est point l'héroïsme. Je plains le malheureux, le mortel endurci, Que la tendre pitié n'a jamais adouci.
Va, Manlius jamais n'en a connu les charmes, Et ce farouche cœur ne s'ouvre point aux larmes.
BARSINE.
Trop prompte à l'accuser...
M A R C I E , avec vivacité.
Qu'il serve Régulus , Je tombe à ses genoux, et ne l'accuse plus. Lié par le devoir et la reconnoissance , Le tribun, plus sensible, est ma seule espérance. Dès ses plus jeunes ans, instruit par mon époux, Toujours il l'admira, sans en être jaloux. A Rome , aux champs de Mars , dans la paix, dans la guerre, Régulus autrefois lui tenoit lieu d'un père. Souvent dans le sénat il parut son appui, Et doit en ce moment tout attendre de lui. Puisse au moins Manlius ne m'être point contraire l Je n'ose espérer plus de cette ame sévère :
io6 RÉGULUS,
Ses yeux indifférents , que lassent mes malheurs , Se sont accoutumés à voir couler mes pleurs. Il vient; éloigne-toi.