‹ uvres choisies de DoratChapitre 14 sur 142 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

MANLIUS, suivi de licteurs; MARCIE.

MARCIE

Seigneur, daignez m'entendre; A cette grâce, hélas!. j'ai le droit de prétendre.

MANLIUS

Madame, pardonnez, si des soins importants A vos yeux , malgré moi, m'ont caché si long-temps. J'obéis, avant tout, au devoir qui m'enchaîne. Mais quel pressant motif en ce lieu vous amène ?

MARCIE

Et vous le demandez!... Feignez-vous d'ignorer Le dessein qui m'occupe et peut seul m'attirer ? Songez à Régulus , perdu pour la patrie , Traînant dans un cachot une pénible vie, Et sous des fers honteux pour vous , pour les Romains , A peine soulevant ses généreuses mains ! Peut-être en ce moment il succombe, il expire, Et fait, en expirant, des vœux pour cet empire, Pour un sénat jaloux qui l'a sacrifié, Pour son ingrat pays, dont il est oublié...

Osons-nous prolonger l'odieux esclavage

Où frémit sa vengeance, où languit son courage?

Comment excuser Rome ? et peut-on , Manlius ,

Respirant l'air du Tibre, oublier Régulus?

Quel enclos dans nos murs n'atteste point son zèle,

Sa sublime équité , sa valeur immortelle ?

Les tribunaux ? Du foible il y fut le vengeur.

Le sénat ? Vous savez s'il en étoit l'honneur.

Montez au Capitole, où sa main triomphante

Suspendit des vaincus la dépouille sanglante,

Ces lances, ces drapeaux à Cartilage enlevés,

Monuments glorieux, que Rome a conservés.

Que dis-je? et ces faisceaux, et ces aigles altières,

Et l'auguste appareil des honneurs consulaires;

Et cette pourpre enfin , souveraine des rois ,

Régulus, comme vous, les obtint autrefois.

Le chef, l'ami, le dieu des légions romaines,

Vainqueur en cent combats, va mourir dans les chaînes.

Moi seule je lui reste. O ciel ! ô Régulus !...

Et voilà donc le prix que l'on garde aux vertus î

MANLIUS

J'approuve vos regrets , et non votre injustice. Le sort de votre époux est pour Rome un supplice : Mais , pour rompre ses fers si vos efforts sont vains , Accusez-en Carthage, et non pas les Romains.

m arcie.

Carthage enchaîne un bras toujours armé contre elle ; Rome oublie un Romain , un défenseur fidèle.

io8 RÉGULUS,

Carthage, en l'accablant, se venge d'un vainqueur; Rome, en l'abandonnant, punit un bienfaiteur. Prononcez, Manlius; qui des deux est coupable?... On peut tout réparer ; l'instant est favorable. A l'envoyé d'Afrique, en ce jour solennel, D'un malheureux ami proposez le rappel. Je ne puis que pleurer; vous pouvez davantage; Vous pouvez, d'un seul mot, finir son esclavage.

MANLIUS

Je le souhaite au moins; je voudrois aujourd'hui Racheter de mon sang un captif tel que lui. Si pourtant à l'état son retour pouvoit nuire, Avec sincérité j'ose ici vous le dire, N'attendez rien de moi , rien de mon amitié ; Mon ame, par devoir, se ferme à la pitié.

( Surprenant un mouvement de colère dans Marcie. )

Je sais que des. soupçons l'atteinte injurieuse

A flétri bien souvent la vertu courageuse :

Quand j e sers les Romains, quand j e veux leur bonheur,

Je brave les soupçons, mon juge est dans mon cœur.

J'estime Régulus, je le vois sans envie :

Mais ce cœur inflexible est tout à la patrie;

Elle seule est l'objet, le but de mes travaux.

MARCIE

Eh ! n'est-ce pas l'aimer, que lui rendre un héros ? C'est à vous, à vous seul, que ma douleur s'adresse. Vous allez servir Rome, en servant ma tendresse.

TRAGEDIE, jo9

MANLIUS

Je n'ose vous flatter d'un espoir incertain :

Je suis consul, madame, et non pas souverain.

M ARCIE.

Combien vous m'alarmez ! Cette sombre réponse Me fait déjà sentir les rigueurs qu'elle annonce. On vient. Ciel ! le tribun. Je vois trop qu'aujourd'hui Je ne peux réclamer d'autre soutien que lui.

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