R É G TT L TT S
Eh ! qui suis-je, grands dieux ?
Qui suis-je, aveugle ami ? Mon sang et mon courage Vont s'éteindre bientôt sous les places de l'âge.
u6 RÉGULUS,
Les coups affreux du sort, plus que le poids des ans, Précipitent la fin de mes jours languissants; Traînant vers le tombeau ma vieillesse stérile, Je ne pourrois à Rome être long-temps utile : Mais combien le seraient à vos fiers ennemis, Tous leurs chefs, nos captifs, perdus pour leur pays ! Ces braves citoyens, qu'irrite l'esclavage, Sont tous autant d'appuis dont vous privez Carthage. Oui, oui, je les ai vus, de carnage altérés, Arracher de nos mains leurs drapeaux déchirés,
Echauffer, enflammer les cœurs les plus timides;
Dans les plus grands périls toujours plus intrépides,
Ivres de notre sang, dont ils étoient couverts,
Ne succomber qu'au nombre et rugir dans leurs fers.
Ils sont vos prisonniers, gardez-vous de les rendre.
Gontr'eux ce foible bras pourroit-il vous défendre ?
D'ailleurs, n'avez-vous point celui de Métellus,
Et pouvez-vous encor regretter Régulus ?
Je fus déjà vaincu, je pourrois encor l'être;
Votre estime, sénat, je la perdrois peut-être.
Je n'y survivrois pas; et je ne veux jamais,
Quand ils sont contre vous, accepter vos bienfaits. lic nous.
Ainsi vous exigez que Rome soit ingrate;
Que sa honte paroisse oii votre honneur éclate ;
Qu'ici même un arrêt injuste et solennel
Vous condamne aux horreurs d'un exil éternel !
Vous, de qui le retour aujourd'hui nous console,
Vous, que nous aurions dû conduire au Capitole!
( Il se lève et va à la tête du peuple. )
Pour lui faire un tel sort, eût-il fallu, Romains, Le chercher dans le champ que labouroient ses mains, Interrompre le cours de ses travaux rustiques, Et l'arracher du sein de ses dieux domestiques ? On diroit donc un jour, en pleurant Régulus : « Le Tibre eut un héros , fameux par ses vertus : « Renonçant au repos, prodigue de sa vie, « Il s'immoloit entier au bien de sa patrie. « Guerrier, par ses exploits il défendit l'état; « Citoyen , ses conseils éclairoient le sénat : « Dans les déserts d'Afrique il s'ouvrit un passage , « Il affranchit nos murs , il abaissa Carthage ; ce Et ce même Romain, toujours infortuné, ce Expira dans les fers, par Rome abandonné, »
RÉGULUS
Et toi, tu la trahis !...
L1CIN1US
Non, je lui suis fidèle.
Non, ce n'est point à vous que je borne mon zèle; C'est comme citoyen que je suis votre appui. Tout ce peuple vous aime, et je parle pour lui.
RÉGULUS
Terminez, sénateurs, un combat qui m'offense; Ou, comme je le dois, j'entends votre silence.
n8 REGULUS,
M A N L I US, regardant les sénateurs qui paroissent attendris et les yeux baissés.
De votre aspect touchant vous voyez les effets.
( après un silence. )
Il faut peser, sans vous, de si grands intérêts.
( aux sénateurs. )
Avant de prononcer sur Je sort d'un tel homme,
Réunissons les voix au sein même de Rome.
Fabrice, Lentulus, Camille, Traséas,
Distraits par d'autres soins, n'ont pu suivre nos pas.
Ce temple touche aux murs où leur expérience
Peut d'un avis utile aider votre prudence;
Et tout veut...
RÉGULUS
Manlius !
MANLIUS
Reposez-vous sur moi.
À Rome, à Régulus, je sais ce que je doi. Je ne trahirai point des vertus que j'admire.
( à Amilcar. )
De ce qu'on aura fait on viendra vous instruire, Amilcar.
AMILCAR
C'est assez. Dans ces lieux ennemis J'ai dévoré l'affront qu'a reçu mon pays : Je ne dirai qu'un mot, c'est à vous de m'entendra. Vous aimez Régulus; tremblez de nous le rendre: Vous seuls d'un sort cruel pouvez le préserver; En traitant avec moi, vous allez le sauver:
Mais si vous refusez l'échange qu'on propose, Carthage inexorable en punira la cause.