LICINIUS ENVIRONNÉ PAR LE PEUPLE, RÉGULUS. LICINIUS
Non : Rome ne veut point que Régulus la quitte. Je remplis en son nom la loi qui m'est prescrite. J'ohéis à l'augure, au peuple, à l'équité : Je défends la vertu, je sers l'humanité.
( à Régulas avec la plus grande vivacité. )
Lorsque je te dois tout, prétends-tu que moi-même J'aille à ses assassins livrer l'ami que j'aime?... Non. Cherche une autre main pour servir tes fureurs. L'interprète du peuple est l'organe des cœurs : j'apporte ici leur vœu si pressant et si tendre, Qui devroit t'émouvoir, que tu rougis d'entendre, Ce cri de la douleur qui, montant jusqu'aux cieux, Va leur redemander un héros malheureux.
Ah ! laisse-moi céder à la reconnoissance ; Souviens-toi de tes soins à former mon enfance. Si j'ai quelques vertus dignes d'un citoyen, Souviens-toi que mon cœur les puisa dans le tien, Et pardonne aux efforts qu'au nom de la patrie, Je fais pour te venger, et pour sauver ta vie.
TRAGÉDIE. i43
Plutôt qu'un si grand cœur fût outragé par moi, Cette main verseroit tout mon sang devant toi : Mais quand tu cours remplir des devoirs trop funestes, Tout veut qu'on te retienne, et tout veut que tu restes.
REGULUS, avec emportement.
Que je reste, grands dieux! non, ne l'espérez pas; Non, laissez-moi vous fuir, m'arracher de vos bras. C'est une lâcheté que des Romains demandent; Et c'est de Régulus que des Romains l'attendent ! Eh! lorsque Curtius, par la gloire enflammé, Dans un gouffre entrouvert se jeta tout armé; Quand Scévole, bravant un pouvoir inutile, Sur un foyer brûlant tint son bras immobile; Quand le vieux Décius, pour finir en héros, Osa se dévouer aux mânes infernaux , Enfonça des Latins les phalanges hautaines, Et sauva par sa mort les légions romaines; Quand son fils , imitant cette noble fureur, Au Samnite insolent renvoya la terreur; Quel Romain condamna leur audace intrépide, Refroidit leur ardeur par un zèle timide, Leur proposa de vivre... et crut les retenir Par l'effroi des tourments , ou la peur de mourir ?
LICINIUS
Qu'oses-tu m'opposer ? Une mort glorieuse Etoit le digne prix d'une ardeur généreuse : Mais toi, veux-tu périr dans la honte des fers?
i44 REGULUS,
RÉGULUS, hors de lui.
Eh ! pourquoi les briser, dis-moi, s'ils me sont chers? Ces chaînes font ma gloire et la rendent plus pure.
( au. peuple. )
Si vous me les ôtez, je ne suis qu'un parjure, Un traître, un fugitif, à qui, même en ces lieux, Le dernier citoyen feroit baisser les yeux.
LICÏNIUS.
Eh bien, cède en aveugle au zèle qui t'enflamme, Au fanatisme ardent qui dessèche ton ame ; Immole ton épouse, abandonne ton fils; Repais-toi de leurs pleurs , n'écoute point leurs cris ; Laisse un infortuné, dont l'amitié t'outrage; Fuis, cours, va défier les bourreaux de Carthage: Que par eux déchiré !... Tout mon cœur a frémi : Daignez tourner encor les yeux sur votre ami. Mon protecteur, mon père ! ainsi d'affreux supplices Paieront tant de vertus , d'exploits et de services !
RJÉGULUS.
J'ai fait ce que j'ai dû, quand je vous ai servis; Mais il est un moyen de m'en rendre le prix.
liciiyius.
Comment ?
RÉGULUS
Les Africains, que j'ai trop su connoître, Ont cru dans Régulus vous envoyer un traître, Qui de leur cruauté voudroit se préserver, Et viendrait vous trahir afin de se sauver.
TRAGÉDIE. i45
Ah ! c'est là pour mon cœur la plus sensible offense. Eh bien , si vous m'aimez , embrassez ma vengeance : C'est la votre : armez- vous, armez mille vaisseaux; Cherchez, au sein des mers, des triomphes nouveaux. Teints d'un sang odieux, rapportez sur ces rives Vos drapeaux enlevés et vos aigles captives. Ne quittez point le fer, que vos rivaux punis N'expirent étendus sur de sanglants débris. Éternel monument de la rage africaine, Que ma mort dans vos cœurs soit un titre de haine. Pour vous guider encor, mes mânes en courroux, S'élevant dans vos rangs, marcheront devant vous; Et mon nom devenant le signal du carnage, Du fond de mon tombeau je détruirai Carthage. Cet espoir ennoblit le trépas où je cours. Ne bornons point la vie au terme de nos jours. Brutus n'est plus , Brutus respire encor dans Rome : Amis, le lâche meurt, et jamais le grand homme. Quel prix du sacrifice , et pour moi quels honneurs, Quand je serai nommé parmi vos bienfaiteurs; Lorsque de vieux Romains, héritiers démon zèle, A leurs enfants un jour m'offriront pour modèle !
LICINIUS
Est-ce un dieu qui nous parle ? Ah! jouis, Régulus , De l'attendrissement qu'excitent tes vertus. Vois les larmes couler. Rome entière qui t'aime, Gémissante à tes pieds, t'implore pour toi-même.
( Licinius veut tomber aux pieds de Régulus , qui le relève avec une surprise mêlée d'indignation. )
IO
j 4G REGULUS,