‹ uvres choisies de DoratChapitre 32 sur 142 · DORINE, GERMAIN · texte numérisé non relu

DORINE, GERMAIN

GERMAIN

V je que c'est d'habiter dans le même logis ! On va, l'on se cultive, et l'on voit ses amis.

DORINE

Ton maître?...

GERMAIN

Quel motif peut ici te conduire?

i56 LA FEINTE PAR AMOUR,

DORINE

Un billet qu'à Damis Mélise vient d'écrire.

Billet doux ?

DO RI NE

Il suffit; tout va se déclarer.

GERMAIN

Tu n'aimes point Damis ?...

DORINE

Et comment l'endurer?

Quel homme!...

GERMAIN

Réservé, n'osant rien se permettre.

DORINE

Monsieur apparemment craint de se compromettre. C'est un air, c'est un ton équivoque et discret, Un feu sourd qui veut naître et soudain disparoît. Je veux , moi , qu'en aimant l'on bavarde , l'on rie , Qu'on se plaigne, se brouille et se réconcilie.

GERMAIN

Qu'on ait le diable au corps.

DORINE

Ton Damis ne l'a pas.

Il est du plus beau froid!...

GERMAIN

11 te faut des éclats, Des soins... marqués;

DORINE

Oh ! oui !

GERMAIN

Sur ce pied-là mon maître, Neuf ou dix mois plus tôt , étoit ton fait peut-être. Moi je l'ai vu, soumis à la commune loi, Prodiguer, comme un autre, et son cœur et sa foi. Il est vrai qu'auj our d'hui ce n'est plus le même homme, Et je te l'avoûrai, quelquefois il m'assomme Avec son air tranquille et son ton mesuré. Non , depuis sa réforme , il n'est plus à mon gré ; J'en suis fâché pour lui.

DORINE

Tu n'es pas à connoître De quels graves motifs sa réforme a pu naître.

GERMAIN

Mais... j'en fixe l'époque au goût très-singulier Que pour certaine femme il eut l'hiver dernier. C'étoit un vrai lutin, ne voulant que séduire, Attirant avec art, dans l'espoir d'éconduire, Bien parjure, bien gai, de tout faisant un jeu: Il alla brusquement l'étourdir d'un aveu ; La dame s'en moqua, prit son vol de plus belle, Et voilà vingt amants attroupés autour d'elle. Le dépit , la fureur, la plainte étoient son lot : Bref, l'amour cette fois n'en avoit fait qu'un sot. Depuis cet accident, il a juré sans doute, Voulant un autre sort, de prendre une autre route,

i58 LA FEINTE PAR AMOUR,

D'élaguer les soupirs, les protestations,

Et d'être moins alerte en déclarations.

Quelque amoureux qu'on soit,Dorine,Dieu sait comme

Quatre mois de rigueur découragent un homme !

DORIWE.

C'est ce qu'il m'a semblé.

GERMAIN

Malgré son changement, Mélise l'aime enfin... assez passablement.

DORINE

Tu crois cela ? 6

GERMAIN

Très-fort.

DORINE

Va, va, pure chimère.

GERMAIN

Point.

DORINE

Allons, à vingt ans on n'aspire qu'à plaire. Veuve d'un pédagogue appelé son mari, Elle a pris dans le monde un maintien aguerri; Et de la liberté connoissant l'avantage, Elle ne voudra plus tâter de l'esclavage. D'honneur, l'indépendance est un état charmant ! Les veilles, le spectacle, et les goûts du moment, Et la coquetterie à toute heure excitée, Et le renom flatteur d'une femme citée, Voilà ce qui l'enivre!... à quelques humeurs près,

Qui depuis plusieurs jours ont voilé ses attraits. Fière d'accumuler conquête sur conquête, Fort légère, un peu folle, et pourtant très-honnête, Son unique désir, crois-moi, c'est de charmer: Nous vous laissons le soin et l'embarras d'aimer. Mais aussi , qu'un amant à mots couverts s'explique, Qu'il élude l'aveu... ma foi cela nous pique. Vous entendre gémir et soupirer vos feux, Moi, c'est là dans l'amour ce que j'aime le mieux. Un aveu réjouit... un soupir intéresse.

GERMAIN

Je suis tout stupéfait de ta délicatesse !

Mon maître cependant, Mélise en conviendra,

Peut tourner une tête alors qu'il le voudra;

Et j'ai , moi qui te parle , adopté son système :

On se fait mieux aimer, ne disant pas qu'on aime.

J'ai donné dans le piège où lui-même il fut pris :

Eh bien , c'étoit l'enfer, et mépris sur mépris.

Tu n'imagines pas , pour les plus minces charmes ,

Ce qu'il m'en a coûté de soupirs et de larmes;

C'est une conscience... il faut changer cela,

Et faire un peu la loi.

DORINE

J'aime ce projet-là.

GERMAIN

Qu'il me vienne à présent quelque adroite soubrette, Je vous la mène un train !...

j6o LA FEINTE PAR AMOUR,

DO RI NE

Oui-dà ?

GERMAIN

J'ai la recette.

Eh ! ne valons-nous pas ton sublime marquis , Par sa frivolité connu dans tout Paris, Etourdi s'il en fut , grand conteur de sornettes , Et trop distrait surtout pour acquitter ses dettes ? Mélise franchement...

dorine.

Dis ce qu'il te plaira; Nous savons mieux que toi tous les talents qu'il a. Il doit, il se ruine.

germain.

On le dit.

DORINE

Bagatelle.

Il subvient à propos aux langueurs de mon zèle, Donne sans trop compter, et va toujours semant Ce qui mène une intrigue et distingue un amant.

GERMAIN

Comme il voudroit enfin avancer ses affaires , N'a-t-il pas depuis peu doublé tes honoraires? Il a craint les langueurs... N'importe, malgré toi, Votre bon oncle est fou de Damis et de moi.

DORINE

Il est vrai que Damis aujourd'hui s'en empare.

Il nous a proposé sa nièce.

DORIIE.

Le barbare!

Ne me parle jamais de ce vieux éventé. C'est le dernier qu'il voit dont il est entêté. Ce qu'il veut le matin, le soir peut lui déplaire; Et lassé de ton maître , il voudra s'en défaire : Tête vague, esprit foible, et sans le moindre plan. Ne fut-il pas jadis apprenti courtisan ? Je riois de le voir, dans son humeur caustique, S'ériger en penseur, trancher du politique, Affectant tous les airs, et n'en ayant aucun, Il se croyoit utile, et n'étoit qu'importun. Ce ton a disparu; maintenant c'est un autre. Il est peut-être bon; mais ce n'est pas le notre... On entre : c'est Damis... Il a l'air de rêver.

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