SCÈNE IV
RARSÏNE, MARCIE, ATTILIUS, RÉGULUS, MANLIUS.
( Régulus est prêt à s'avancer vers le rivage , lorsque Marcie entre, accompagnée de son fils , que suit un gros de peuple. Marcie , dans ce moment, a plusieurs femmes à sa suite. )
MARCIE et son fils; les mêmes.
MARCIE, courant au-devant de Régulus , et lui présentant son fils.
Avant d'aller mourir, embrasse au moins ton fils.
i43 REGULUS,
RÉGULUS
Mon fils! ah, malheureux! qu'on l'éloigné.
ATTILIUS.
Mon père!
Quoi , vous abandonnez votre fils et sa mère ! Vous voulez nous quitter, pour courir au trépas ! Et quand je vous revois, c'est pour vous perdre!
RÉGULUS
Hélas!
ATTILIUS.
Ne partez point; soyez l'appui de ma jeunesse : Que je puisse vous voir, vous contempler sans cesse ! Laissez dans votre cœur, foible une seule fois, Pénétrer les accents de ma timide voix. Au nom de mon amour, de mes pleurs, de mon âge,
( avec le cri de la douleur. )
Laissez- vous attendrir... N'allez point à Carthage.
REGULUS, après avoir serré son fils long- temps dans ses bras.
Que ne puis-je dans toi, formant mon successeur, Laisser à mon pays un nouveau défenseur ! Ne me reproche point un départ nécessaire : Un jour ta fermeté justifiera ton père. O mon fils, mon cher fils! au lieu de t'affliger, Que ton bras, jeune encore, apprenne à me venger! Attends, pour me pleurer, qu'il ait puni Carthage. Tous ces braves Romains guideront ton courage : 11 n'en est pas un seul qui ne soit ton soutien;
TRAGÉDIE. i49
Et je te laisse un père en chaque citoyen. Viens, reçois mes adieux... viens, mon fils...
MARCIE
Ah, barbare!
Sont-ce là les adieux que ton cœur nous prépare? Eh bien, puisque les pleurs ne peuvent rien sur toi, Puisque Rome triomphe et l'emporte sur moi, Permets du moins, permets que, fuyant ce rivage, Attilius et moi te suivions à Carthage. J'irai, j'attendrirai ces tigres furieux, Sur le sort d'un héros plus insensible qu'eux. Tu connoîtras enfin, sauvé par mes alarmes, Les droits de la nature et la force des larmes : Ou si, malgré mes cris, je me vois repousser, Altérés de ton sang, s'ils osent le verser; Multipliant alors les bourreaux et les crimes , Ils pourront, au lieu d'une, égorger trois victimes.
RÉGULUS
Qu'entends-je?.. oùsuis-je? Ah, dieux! toi me suivre! qui? toi! Veille sur notre fils... qu'il soit digne de moi! Que parmi nos guerriers la gloire un jour le nomme ! Tu te dois à ce fils, et tu le dois à Rome. Qu'il garde ses serments ! qu'il s'exerce aux travaux ! Qu'il vive en citoyen , et qu'il meure en héros ! Dans tous les temps Marcie aux Romains sera chère. Du fils de Régulus on aimera la mère.
(Les embrassant.)
Marcie, Attilius, séparons- nous.
i5o REGULUS,
MARCIE, au peuple.
Cruels !
Pourrez -vous les souffrir ces apprêts criminels? Voyez ses meurtriers féroces et parjures, Prolongeant avec art ses jours dans les tortures! Régulus ! lui , périr ! lui , votre bienfaiteur ! Non... le trépas n'est dû qu'à son persécuteur, A Manlius.
RÉ G U LU S , avec la plus grande chaleur.
Réprime un transport si coupable :
La vertu qu'on accuse en est plus respectable. Honteux de tes soupçons, et contre eux affermi, Je cours les abjurer dans le sein d'un ami.
( Il se précipite dans les bras de Manlius. ) MARCIE.
Ton ami! Ciel!... Romains, oserez-vous l'en croire?
RÉGULUS
11 mérite ce titre; il a sauvé ma gloire. Viens expier, mon fils, un outrage odieux : Voilà ton protecteur.
( Il remet son fils à Manlius. )
MANLIUS
J'en atteste les dieux, Je jure à l'amitié de lui servir de père; Je le jure à toi-même, aux yeux de Rome entière. Je pardonne à Marcie un excès de douleur : Je n'en ai point rougi; j'étois sûr de mon cœur, Je connoissois le tien : un jour, un jour peut-être,
TRAGÉDIE, i5i
Elle sera plus juste, et pourra me connoître. Je sais, 6 Regulus, te plaindre et t' admirer; Mais je ne te fais point l'affront de te pleurer.
REGULUS
Et voilà l'amitié dont Regulus s'honore! Je vais mourir content... Mais qui m'arrête encore? Je fuis : c'est trop long-temps demeurer en ces lieux, Déshonorer ce jour, et souiller nos adieux. Marcie!... ah! cache-moi ces honteuses alarmes.
( Aux gardes. )
Qu'on l'entraîne... Mon fils, je te défends les larmes.
MARCIE, le suivant de l'œil , et le voyant monter dans son vaisseau.
Je meurs.
(Elle tombe entre les bras de ses femmes, et son fils se jette dans les siens. )
LICINIUS
O Regulus !
REGULUS, du haut de ses vaisseaux.
Veillez, 6 mes amis, Sur les jours de ma femme , et sur ceux de mon fils.