SCÈNE IL
DAMIS, LISIMON.
DAMIS
Ah! je vous attendois avec impatience.
LIS1MON, absorbé dans la rêverie.
Me voilà. J'en conviens , j'étois , dans ce moment, D'une vue assez neuve occupé fortement.
Monsieur, c'est que le tact des affaires publiques Veut de mâles esprits et des cœurs énergiques. Quand je m'en escrimois, j'accordois tout cela : Le tableau de l'Europe étoit imprimé là. Tu m'as fait avertir, j'accours, adieu l'idée, C'est le diable !
DiMIS.
Pardon. Votre humeur est fondée.
LISIMON.
C'est fait... Que me veux-tu?
DAMIS
Je me suis consulté, Et je veux avec vous parler en liberté. Mélise est fort aimable ; elle a droit de prétendre Aux hommages, aux vœux de l'amant le plus tendre ; Mais comment souffre-t-elle un cercle d'étourdis , D'agréables, de sots, par la mode enhardis, Du bon ton , qu'ils n'ont pas, se croyant les arbitres , Mettant leur ineptie à l'ombre de leurs titres , Traînant d'un luxe outré l'indiscret attirail , Petits sultans honnis même dans leur sérail ; Tous ces demi-seigneurs sans talents et sans âmes , Qui bornent leurs exploits à tromper quelques femmes; De pères très-fameux enfants très-peu connus , Dont on cite les noms au défaut des vertus ?
LtSIMON.
Je vais , si tu le veux , t'expliquer ce mystère.
DAMIS
Soit
LISIMON.
Tel que tu me vois, jadis j'eus ma chimère, Comme un autre: à la cour j'étois fort assidu; Dans un monde nouveau je me croyois perdu. Je proposois alors des plans économiques, Que je te montrerai, tous bien patriotiques, Bien conçus...
DAMIS
Je le crois.
LISIMON.
J'osai les présenter; Mais l'embarras étoit de les faire adopter. Ces gens-ci m'y servoient , du moins en apparence : Je les reçus chez moi , par excès de prudence. Sous les dehors du zèle, ils venoient par essaims, En obsédant ma nièce, opiner sur mes vins. Moi, comme un franc Gaulois, j'aime encor ma patrie. Leurs protestations trompoient ma bonhomie. Qu'ai-je embrassé? du vent. On ne m'écouta pas; J'en fus pour mes calculs et pour mes résultats. Aussi tout va, Dieu sait! Grâces à ma routine, J'aurois en trois matins remonté la machine. Je n'y renonce point; mon portefeuille est plein. Aujourd'hui secondé, j'exécute demain.
Oui, monsieur, qu'on m'installe, et jeréponds du reste. Je puis être à l'état d'un profit manifeste. Brouillant , bouleversant les principes connus , J'arbore la réforme, et je pare aux abus. Voilà dans quel espoir ma folle complaisance A de ces importuns toléré l'affluence.
DAMIS
De leur zèle affecté voyez quels sont les fruits.
LISIMOW.
Puisqu'ils ne peuvent rien, ils seront éconduits.
DAMIS
Bon , change-t-on ainsi sa manière de vivre ? Votre charmante nièce au tourbillon se livre; Et croyant échapper à de tristes liens, Obéit à des goûts qui ne sont pas les siens. Elle est à cette époque, où l'ame irrésolue Entre différents choix reste encor suspendue. Son naturel heureux lutte et perce toujours ; Mais , s'il faut avec vous s'expliquer sans détours y Il incline un peu trop vers la coquetterie, Jeu cruel qui bientôt mène à la perfidie, Des plus doux sentiments corrompt la pureté, Éteint le caractère et nuit à la beauté. Il faudroit à Mélise un ami difficile, Qui tourmentât son cœur, encor neuf et docile , Employât, pour le vaincre, un manège innocent, Y jetât par degrés un trouble intéressant, Enveloppât de fleurs les traits de la censure,
182 LA FEINTE PAR AMOUR, Et sût, à foi-ce d'art, le rendre à la nature.
LI SIMON
Eh bien, sois cet ami.
DAMIS, riant à demi.
Moi?
LISIMOJV.
Toi-même, parbleu.
Il faut, comme tu dis, la tourmenter un peu, Par de certains secrets dérouter son caprice, Retenir la coquette au bord du précipice; Et lui sauvant surtout l'ennui de la leçon, La forcer par humeur d'avoir de la raison... L'idée est lumineuse, et je l'ai bien saisie, A l'application. Je t'en charge.
DAMIS
Folie.
Revenons s'il vous plaît, et daignez m'écouter.
( Il regarde de tous côtés avec un air mystérieux. )
Vous m'offrîtes sa main, je ne puis l'accepter.
Je veux choisir, monsieur, quelqu'un qui me convienne,
Dont la façon de voir s'accorde avec la mienne,
Qui connoisse le prix d'un amour délicat,
Et sache préférer le bonheur à l'éclat.
ljsimojv.
Tu m'étonnes beaucoup, et je te crois à peine. Sans cloute elle t'a fait quelle nouvelle scène , Car c'est une étourdie!... Ah! je vais la tancer D'une belle façon !
COMEDIE. i83
DAMIS
Gardez-vous d'y penser.
Ne vous voilà-t-il pas , comme à votre ordinaire , Emporté?...
LISIMON.
J'en conviens, je suis un peu colère.
DAMIS
Un peu? beaucoup.
LISIMON, se radoucissant.
Eh bien, je me corrigerai,
( reprenant le ton vif. )
Mais on fera morbleu ce que je résoudrai. Dans ce que j'ai conclu je suis fixe et tenace. Ma nièce obéira...
DAMIS
Modérez-vous, de grâce.
De mon absence au moins choisissez le moment^ Et qu'à cet entretien je ne sois pas présent... Ciel! Mélise!... Je sors.
( Mélise entre dans ce moment. Ils se font une révérence T et Damis sort. )