PENDANT MON SEJOUR A LA ROCHELLE
J 'ai vu cet élément terrible, Ce mobile empire des vents, Cet amas de flots mugissants Qu'enchaîne un pouvoir invisible.
Sous un ciel toujours agité, J'ai vu cette mer orageuse, Frémissant avec majesté, Rapporter son onde fougueuse Dans le lit qu'elle avoit quitté.
J'ai vu ces hardis édifices, Qui vers les bords les plus lointains , A travers mille précipices, S'ouvent de liquides chemins; Vont à des nations sauvages Porter nos vices et nos fers, Et ramènent sur nos rivages Les dépouilles de l'univers.
Mon ame interdite et surprise Goûte un plaisir mêlé d'horreur,
A ZÉMIS, ÉPITRE VIL ^9
A l'aspect des flots en fureur, Et de l'homme qui les maîtrise....
Viens; embarquons-nous, ma Zémis; Fuis Paris, il a ses naufrages :
Je te promets des vents soumis, Un jour pur, un ciel sans nuages :
Tu n'as besoin que d'un souris , Pour en imposer aux orages.
Les amours, ces dieux protecteurs, Dont toujours l'essaim t'environne, Deviennent bons navigateurs, Sitôt que la beauté l'ordonne.
Ils auront tous cœur au travail :
Les uns tiendront le gouvernail, Les autres déploieront la voile; Et sur les flots à peine émus, Les zéphyrs par toi retenus,
Te feront voguer sous l'étoile
Qui t'est commune avec Vénus.
Il est des îles fortunées ,
Où l'on aime sans en rougir;
Où , renouvelant les années ,
Le temps rajeunit le plaisir.
On ne trouve dans ces retraites ,
Ni méchants, ni sots indiscrets;
Ni ces expirantes coquettes ,
Qu'offensent de naissants attraits;
Point d'élégants saupoudrés d'ambre,
26g A ZÉMIS, ÉPITRE VIT.
Exigeant qu'on brûle pour eux,
Ni gentilshommes de la chambre,
Qu'il faille aimer une heure ou deux.
Là, dans un temple de feuillage,
Sur un autel orné de fleurs,
La nature unira nos coeurs
Si bien faits pour lui rendre hommage.
Nous serons libres, amoureux;
Et transporté sur nos rivages ,
L'Européen ingénieux,
Rira bien de nos simples jeux ,
Et nous prendra pour des sauvages,
Assez sots pour n'être qu'heureux.
Mais où m'égare mon délire?
Ce n'est qu'un rêve, ma Zémis.
Restons où le sort nous a mis.
Pourquoi changerois-tu d'empire?
Le dieu qui me tient dans tes fers Te fît pour un brillant théâtre; Ton joli nez que j'idolâtre N'est point troussé pour les déserts.
Adieu, mon île et mon bocage.
Tout examen fait , demeurons , C'est le plus sûr et le plus sage; Et parmi ce monde volage, Où l'amour reçoit tant d'affronts, Aimons-nous, quel que soit l'usage, Le plus long-temps que nous pourrons.
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