A LA LUNE, ÉPURE IY
Plus d'une nymphe blonde ou brune, Et que tout ce qu'on fait ici, On peut le faire dans la lune.
Dans ses loisirs intéressants , Autrefois le bon Fontenelle Fit de l'esprit à tes dépens , Et t'accabla comme une belle De madrigaux assoupissants.
Tu t'es, je crois, bien amusée Des fioles de Cyrano , Ce philosophe en domino, Digne d'estime et de risée.
Je ne veux point en vérité , Comme ce Bergerac vanté , Dans les airs m'ouvrant un passage Au gré d'un mobile aimanté, Chez toi faire un second voyage :
Mais je prétends sans verbiage Avec toi conclure un traité.
Du globe appelé sublunaire Je suis plénipotentiaire, Par d'illustres fous député, Et nous pouvons parler d'affaire.
Voici le fait. Certain lutin , Qui, voyageur très-volontaire, Sur un beau rayon gris-de-lin Va galopant dans l'atmosphère, M'a dit à l'oreille, un matin,
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Qu'il te trouve un peu solitaire.
Trop peu de gens meublent ta sphère
A mon gré ce monde est trop plein ,
(Les sots font foule sur la terre)
Et je voudrois avec raison,
Sauf cependant l'avis d'un autre ,
Accrocher à ton tourbillon
Ce qui m'a choqué dans le notre.
On dit qu'on mène tout à bien
Avec la puissance attractive :
J'aurai besoin de ce moyen
Pour que, sans te frustrer de rien,
Par les airs notre envoi t'arrive.
Mais convenons : je te préviens ,
Sans vouloir employer la ruse ,
Que sur ce globe je retiens
Tout ce qui l'instruit, ou l'amuse;
Les bo.ns écrits, les jolis riens,
Nos beaux esprits sans insolence,
Nos agréables libertins,
Nos convives sans pétulance,
Quelques-unes de nos catins;
La sagesse, l'étourderie,
Le ton, la grâce et les travers
De notre bonne compagnie,
Les grands livres, les petits vers,
Zadig , et l'Encyclopédie ;
Nos moralistes consommés,
Nos sylphides aux goûts fragiles , Bâtissant à nos yeux charmés Les édifices emplumés De leurs coiffures volatiles; Les airs de Gluck et de Floquet; Les arts , les lois , les ariettes ; Buffon, Jean-Jacques et Gresset; Nos connoissances, nos bluettes; Ce qu'on admire et ce qui plaît , Et les penseurs, et les coquettes.
Dût la clause avoir des frondeurs , En la tenant, fais ton partage.
Attire à toi ces beaux diseurs, Plaisants surannés d'un autre âge, Et les martyrs du persiflage , Dont ils furent le-s inventeurs ; Ces poètes de fantaisie, Guerriers, amants, auteurs bénins, Qui, dans leur noble frénésie, Font gémir de leurs drames nains Les tréteaux de la bourgeoisie; Ces colonels législateurs, Qui, fiers de leurs doctes prouesses, Dressent un code pour les mœurs Dans le boudoir de leurs maîtresses; Tous ces espiègles clandestins Dont la muse très-occupée Fait de petits extraits malins
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Pour s'élever à l'épopée ; Ces athlètes infortunés Qui , se présentant sur l'arène , De linceuls encapuchonnés, Risquent au grand jour de la scène Leurs funèbres colifichets , Et du noir charbon des Anglois Ont barbouillé leur Melpomène.
Prends encor, prends, si tu le veux, Ces Orestes si langoureux, Aux sens flétris, aux cœurs malades Qui , très-passionnés pour eux , Sont de glace pour leurs Pilades ; Ces bouffons cités et courus, Qui pensent enchanter la ville, Et prennent le béguin de Gille Pour la couronne de Momus.
J'ai lu, dans je ne sais quel sage, Que chez toi l'on dort sobrement; Mais fais-y lire quelque ouvrage De nos Zoïles d'à présent, On y dormira davantage.
Pour cet effet ils sont divins, Et tout veut que je t'en réponde.
Un feuillet de ces écrivains Suffit pour assoupir un monde.
Enfin, si cette offre te plaît, Elève à toi ces beaux génies
ÉPITRE IV. 3oi
Qui te conviennent tout-à-fait.
Ces peuplades, ces colonies, Se formeront dans le trajet, Et c'est un univers tout fait, Qui dans le tien trop imparfait, Va fonder des académies.
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