‹ uvres choisies de DoratChapitre 80 sur 142 · AUX POETES MODERNES · texte numérisé non relu

AUX POETES MODERNES

Amants des Muses, pauvres diables, Qui courez à la gloire au milieu des sifflets,

Et qui vivez bien misérables

Dans le risible espoir de ne mourir jamais;

Vous arrivez trop tard : Apollon se repose ,

ïl laisse pendre aux chênes d'Hélicon

Sa vieille couronne de rose.

Dans l'âge heureux de la raison

On n'est plus rien que par la prose.

La rime agonisante a perdu son renom ; Au beau sexe lui-même elle cesse de plaire :

Témoin nos femmes du bon ton.

Un luth galant ne sauroit les distraire.

De la maîtresse de Cléon

J'ai vu gémir la chiffonnière

Sous le grave poids d'un Bacon.

Locke enivre Chloé; Lise la minaudière Anonne doctement Collins et Warburton,

N'applaudit, n'admire Voltaire

Que quand il explique Newton

AUX POÈTES MODERNES , EPITRE V. 3o3 Ou raisonne sur la lumière.

Doris raffole de Platon, Découvre un monde imaginaire, Avec Descarte habite un tourbillon, Goûte Tyco-Rrahé, veut expliquer la sphère, Et croiroit déroger en lisant Pavillon.

Qu'êtes-vous devenus, hôtel de Longueville, Boudoirs de Sceaux, jardins d'Anet?

Les jeux aux vrais talents ouvroient ce triple asyle : La riante beauté sans orgueil y brilloit, Et la muse la plus facile Etoit celle qu'on accueilloit.

Dans un Temple charmant que le goût se rappelle, Et dont lui seul étoit le dieu, L'amour avoit une chapelle Que desservoit le grand-prêtre Chaulieu, Pontife un peu goutteux, mais célébrant fidèle, Et digne en tout des prêtresses du lieu. Là jamais n'entra la sagesse, A moins qu'elle n'eût pris un hochet à la main , Et ne semât des fleurs sur le chemin Qui mène l'homme à la vieillesse.

On n'y disoit pas quatre mots Sur la cherté des grains ou les effets royaux. Les ministres régnants, leur faveur, leurs disgrâces Ne venoient point attrister les propos.

En chœur on y buvoit aux grâces; Ou, s'il étoit aimable, on chantoit un héros.

3o4 AUX POÈTES MODERNES, ÉPITRE V.

Aujourd'hui, quelle différence!

L'ennui préside à nos repas, On n'y rit plus, on n'y boit pas, Mais on disserte, mais on pense; Des buveurs d'eau la froide engeance Ose armer Cornus d'un compas , A ses cotés fait asseoir l'abstinence,

Et règle à l'entremets le destin des états.

Et puis, faites des vers! Partout de froids Aristes; Des gens sobres , des protecteurs !

Citez-moi, s'il vous plaît, deux accidents plus tristes Que des dîners d'agriculteurs Et des soupers d'économistes ,

J'aime les fous à table, et non pas les docteurs.

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