LE SECRET DE L EDUCATION
Une bonne, une tante, une mère est suspecte. La jeunesse est toujours prompte à s'effaroucher; Pour la mener au but, il faut le lui cacher : La leçon instruit mieux , quand elle est indirecte; Prouvons. Avec sa tante une nièce habitoit. La nièce avoit seize ans, beaux yeux, joli corsage,
Et déjà même on la citoit
Pour la Psyché du voisinage.
Mais avec les attraits qui parent le bel âge
Elle en avoit tous les défauts.
Elle couroit, alloit, partait mal à propos,
Et se coiffoit à triple étage, Et détestoit les plus légers travaux. Aussi pas un amant n'y fixoit son hommage ;
Les épouseurs surtout se tenoient clos.
Joignez à cette humeur volage et peu flexible La curiosité la plus incorrigible.
Elle vouloit tout voir, tout épier :
3s*6 FABLES.
Personne ne savoit mieux qu'elle,
Et l'historiette nouvelle,
Et la chronique du quartier.
Son intelligente tutrice,
Quoique cherchant à la natter,
Reconnut en elle ce vice,
Et résolut d'en profiter.
Dans une chamhre solitaire Un jour elle s'enferme, et fait sonner ses clés. Les désirs curieux à ce bruit éveillés , La belle de trotter, comme à son ordinaire,
Se suspendant sur la pointe des pieds.
La voilà qui s'attache au trou de la serrure ; Elle contraint ses moindres mouvements ; L'oreille est aux aguets , les yeux sont plus ardents , Et d'un voile qui vole on maudit le murmure.
Que voit-on ? la tante à genoux , Et s'écriant , d'un ton sensible et doux : Toi qui changes les coeurs, Dieu, permets que ma nièce
Agisse si bien désormais,
Qu'elle mérite la tendresse De ce mortel charmant qui l'aime avec excès ,
Se cache par délicatesse,
Et m'a fait signer la promesse
De seconder ses vœux secrets.
Se doutant bien qu'elle étoit écoutée , Elle poursuit : O ciel ! dans tous les temps , Puisse -t-elle se voir chérie et respectée !
Qu'elle soit mère, un jour, de vertueux enfants; Et que son jeune époux, dans un nœud légitime,
Goûtant les charmes du retour,
Affermisse encor par l'estime
Les tendres chaînes de l'amour!...
Sa pupille se trouble, et jure d'être sage. De transports inconnus son cœur est agité ,
Des pleurs inondent son visage ;
Elle fuit; le coup est porté.
De ses cheveux adieu tout l'édifice, Une coiffe modeste en cache la beauté;
Elle plaira sans artifice.
Plus simple, elle en a plus d'appas.
Déjà la réforme est sentie.
Notre nouvelle convertie
Fait rêver les plus délicats ; Puis les adorateurs d'accourir sur ses pas ,
Aujourd'hui quinze, demain trente; Et la nièce bientôt, grâce à son changement,
Voit se réaliser l'amant
Qu'avoit imaginé la tante.
Ma fable enferme plus d'un sens.
Vous, qui conduisez la jeunesse, N'employez pas les moyens violents; La douceur est souvent l'arme de la sagesse.
Un mot encor : cultiver des talents, Diriger des vertus, c'est l'art des plus novices;
Et les instituteurs savants Corrigent leur élève en dirigeant ses vices.